CHAPITRE V
position desavantageuse du malade pendant l'opération.
On a beaucoup écrit sur la position à donner au malade pendant l'opération de la cataracte , mais je crois que cette polémique n'a point éclairé la question; et ceux qui veulent, dans tous les cas, et chez tous les individus, employer la même position, sont, à mon avis, aussi blâmables que ceux qui opèrent toujours par lemême procédé. L'expérience m'a prouvé qu'il n'était pas indifférent de placer le malade dans une position plutôt que dans une autre, quand il devait subir l'opération de la cataracte Ainsi, par exemple, la position horizontale sur un lit quelconque, recommandée par Poyet, dans l'extraction , et par M. Dupuytren, dans l'abaisse-
ment , ne donne point les mêmes résultats dans les deux opérations, et je suis persuadé qu'autant cette position est avantageuse dans l'extraction, autant elle est nuisible dans l'abaissement, par les raisons que nous expliquerons plus tard. Quant à moi , suivant l'exemple de Marc-Antoine Petit, deRowley et de Pamard, qui ont obtenu de si beaux succès , j'ai toujours opéré les malades , sur lesquels je pratique l'extraction, en les couchant sur un lit, la tête légèrement élevée par un coussin et assujettie parla main d'un aide qui fixe le front. Dans cette position, on redoute moins les mouvemens du malade, ainsi que ceux de l'aide chargé de le maintenir. Le corps vitré, pesant sur lui-même et sur le fond du globe , est moins exposé à sortir pendant l'opération. La même chose arrive pour l'humeur aqueuse : l'iris, par la même raison, se présente moins au devant du couteau ; l'opérateur voit mieux le fond du globe de l'œil ; sa main est plus sûre, parce qu'en opérant debout , il l'élève à la hauteur de l'œil , en plaçant son pied sur une chaise et appuyant son coude sur le genou qu'il a fléchi. Ce point d'appui et celui que la main trouve sur la tempe du malade , donnent à cette main toute la sûreté convenable pour ponctionner la cornée et terminer l'incision avec promptitude et facilité- Dans la position horizontale , la tête ne peut pas fuir en arrière, ce qui arrive facilement quand elle est placée sur la poitrine d'un aide , dont en outre les mouvemens d'inspiration et d'expiration , im-
priment à la tête de l'opéré des oscillations qui ne sont point sans danger. C'était pour obvier à ces derniers accidens que Barth(l) opérait le malade, droit contre un mur, en écartant lui-même les paupières, afin , dit-il, que toute retraite en arrière fut impossible. Assalini(2), qui avait été témoin d'opérations pratiquées de celte manière , adopta par la suite cette position dont, par erreur, quelques écrivains l'ont déclaré l'inventeur. Richter et Béer avaient bien senti les inconvéniens de l'application de la tête contre la poitrine de l'aide, lorsqu'ils proposèrent de se servir d'un siège à dos élevé et fixe pour contenir le malade. Afin d'être plus maître encore de ses mouvemens, Benjamin Bell (3) avait fait construire un fau teuil à crémaillère, monté sur un genou mobile et supportant une pelote creuse dans laquelle on plaçait la tête du malade. Quand on opère ainsi, on maintient assez bien la tête dans une position convenable. Dans la position horizontale, les mouvemens et les évanouissemens sont beaucoup moins fréquens; et M. Velpeau (4), qui l'a déjà employée vingt-cinq fois, ne comprend pas pourquoi l'on n'y a pas plus souvent recours.
(1) Barth, Etwas ùber die ausziehung des Graven staares fur den Geûhten operateur, JVien, 1797.
(2) Assalini, Ricerche sulle pupille artificiali , page 14, Mtlano, 1811.
(3) Benjamin Bell, A Système of surgery. Planche XXVIII.
(4) Velpeau , Nouveaux élémens de médecine opératoire, tome I, page 724,
La seule difficulté qu'elle offre, c'est que le chirurgien doit toujours se placer du coté de l'œil affecté, etque, de rigueur, il faut être ambidextre. On peut cependant quelquefois se placer derrière le malade pour opérer avec la main droite l'œil du même côté; enfin, j'ai observé que, lorsque l'on pratique l'extraction dans le lit, l'œil fuit beaucoup moins au devant de la pointe du kératotôme.
Autant nous sommes persuadés des avantages de cette position dans l'extraction, autant nous croyons qu'elle est contraire clans l'abaissement, et cela, parce que, lorsque le cristallin est déprimé, il se trouve placé, non point comme le recommandent Scarpa et Panizza (1), à la partie postérieure et un peu externe du globe de l'œil, entre les muscles adducteurs et l'abaisseur de l'œil , mais bien à la partie postérieure de cet organe. En disséquant l'organe, on le rencontre alors presque toujours entre le corps jaune de Sœmmering et le trou criblé de la sclérotique qui donne passage au nerf optique. Ce qui explique, à mes yeux, pourquoi un grand nombre de malades, opérés par M. Dupuytren, qui les place toujours dans celle position, ne voient point, quoique leur pupille soit noire et très-nette, et que l'iris jouisse de toute la contractilité désirable (2).
(l) Bartolomeo Panizza, Délia depressione délia cataratta planche IIL ^2) Voir les notes à la fin de l'ouvrage.
En effet, lorsque le cristallin est déprimé en masse, quelque heureuse que soit l'opération, quelques légers qu'apparaissentles symptômes consécutifs , le cristallin plongé dans les cellules hyaioïdiennes, s'entoure souvent d'un petit cercle inflammatoire, de quelques petites pseudo-membranes rayonnantes. Quelques faits que j'ai observés , en 1820, à la Salpétrière, ont été corroborés par les recherches elles observations recuillies par Sœmmering fils (1), offertes à son père pour célébrer la fête qui lui fut donnée à l'occasion de l'anniversaire de sa cinquantième année de doctorat. Les pièces pathologiques qui ont servi à faire les planches de cet ouvrage existent encore dans le cabinet de ce célèbre anatomiste, où elles ont été examinées avec soin par M. le professeur Jules Cloquet(2),qui a lui-même recueilli et dessiné des faits analogues. On conçoit, en effet, qu'un corps opaque, entouré de membranules plus ou moins épaisses, doit être un obstacle immense à la vision, lorsqu'il est placé dans une partie de l'œil que tous les anatomistes s'accordent à regarder comme le centre visuel. Cela est si vrai que, lorsqu'il existe chez ces malades un peu de vision, c'est surtout par la partie supérieure qu'elle s'exerce. C'est pour
(1) Sœmmering. Mémoire inséré dans le Tournai hebdomadaire.
(2) Cloquet, Thèses du concours pour la chaire de pathologie chirurgicale, page 130, planche X.
cette raison que nous croyons que la position recommandée par Scarpa etPanizza , est la plus convenable pour pratiquer l'abaissement.
S'il s'agit d'une cataracte congéniale chez un enfant très-jeune, il sera convenable de l'emmailloter dans des langes, et de le placer, comme le recommande M. Lusardi , sur le bord d'une table, entre les cuisses d'un aide fort et intelligent.
Afin de donner à la tête un degré suffisant de rectitude et de solidité, les oculistes arabes, modernes, placent, sur la tête de celui qu'ils doivent opérer, plusieurs circulaires de bandes, puis une marmite de fonte un peu inclinée en arrière , et qui oblige les muscles antérieurs du cou à un antagonisme suffisant pour empêcher le renversement absolu de la tête en arrière. Par ce moyen, la tête est fixée sans être appuyée en aucune manière , et l'opérateur peut se passer d'aide et écarter lui-même les paupières, comme le faisait Barth, et ainsi que je le pratique moi-même dans un grand nombre de circonstances.
Il y a long-temps qu'on se demande si l'on doit opérer les deux yeux à la fois. Cette question est loin d'être résolue; cependant les plus grands chirurgiens se prononcent pour l'opération pratiquée successivement et à de longs intervalles. En effet, Scarpa , Dubois , Dupuytren, Panizza , Monteggia , Rossi , Geri, Riberi , Gensoul , Samuel Cooper, Maunoir, Saunders , Travers , Assalini et Lusardi soutiennent qu'il est plus conve-
nable d'opérer un seul œil à la fois , et Marc-Anloine Petit ( 1 ), qui a obtenu des succès vraiment remarquables, disait : « J'ai peu souvent opéré les « deux yeux dans la même saison, et je crois utile « de mettre un intervalle un peu long entre le « traitement de l'un et celui de l'autre. « La vérité de ce principe est pour moi incontestable ; et en comparant les faits que j'ai observés à la clinique ophtalmologique de Pavie , dans la pratique de M. Maunoir, dans celle de Lusardi et dans la mienne , à ceux que j'ai puisés dans les écrits et la pratique de Wenzel , Demours , Forlenza , Roux, Delpech , Ware , Dalmas et Volpi , je demeure convaincu que l'avantage est immense du côté des chirurgiens qui n'opèrent qu'un seul œil à la fois. Cet avantage sera d'autant plus appréciable , si l'on compte les succès , non par le nombre d'individus, mais par chaque organe opéré. Effectivement, en dressant des tables de proportion, si l'on ne calculait que par individus, l'avantage serait presque toujours en faveur de ceux qui opèrent les deux yeux à la fois ; puisque , en prenant cinquante individus de part et d'autre , il en résulte que le chirurgien qui pratique l'opération sur un seul œil à la fois , doit opérer le double des malades que celui qui opère sur les deux yeux simultanément. Afin de pouvoir établir un parallèle
(1) M. Antoine Petit, ouvrage cité, page
entre les avantages des deux méthodes, je renvoie aux ouvrages didactiques pour l'énumération des raisons contraires apportées à l'appui des deux doctrines que nous venons de mentionner. Je terminerai par une question que je laisse à résoudre aux chirurgiens de bonne foi. Un homme à qui l'on pratiquerait deux amputations en même tems ; celui à qui Ton opérerait deux hernies étranglées à la fois; la femme à laquelle on extirperait les deux seins cancéreux; l'individu à qui l'on enlèverait les deux testicules simultanément , ceuxlà, dis-je, souffriraient- ils davantage? seraient-ils exposés à plus d'accidens s'ils n'avaient à subir qu'une seule de ces opérations à la fois ? Observateurs , répondez ! !