‹ Recherches statistiques sur l'esclavage colonialChapitre 48 sur 82 · SUR LA TRANSMISSION DES HÉRITAGES · texte numérisé non relu

SUR LA TRANSMISSION DES HÉRITAGES

Dansle régime de l’esclavage,les hommes étant comptés parmi les propriétés, ils sont soumis aux lois qui en assurent la conservation, et qui en règlent les charges et les priviléges. Ainsi, le meurtre d’un esclave ne donne pas lieu uniquement à l'application de la peinecontre l’homicide, le coupable doit encore rembourser au maitre la valeur intégrale du nègre dont il l'a privé ; sorte de compensation semblable à celle que prescrivaient , sous le nom de Wéréguilt , les lois franque et saxonne, et que reproduisent jusqu’au xe siècle les nécessités d’un même ordre social. Il n’est pas jusqu’à la justice qui ne doive payer l’esclave qu’elle sacrifie à la vindicte publique , tant est grand le respect porté à cette propriété par la législation. Mais , dans l'assimilation complète du nègre à une chose vénale, tout n est pas avantageux pour le maître. Si l’esclave est pris en contravention ou en maraudage, il faut payer sa rançon comme celle d’un bétail dommageable à autrui. Dans tous les travaux urgents, l'autorité

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s'empare de lui comme d’un serf corvéable à merci. Le fisc le considère, en tout lieu , comme une matière imposable, comme un immeuble, qui doit à un tel titre supporter les taxes auxquelles ce genre de propriété est essentiellement soumis par les lois de la Métropole. 11 y a lieu, par conséquent , à imposer toute mutation d'’esclave, toute transmission de sa propriété d’un maitre à un autre, comme s’il s'agissait de l’héritage, de la vente ou de la donation d’un bien fonds quelconque.

Le droit est établi incontestablement par l’assimilation; mais est-il bon, est-il utile de l’exercer , füt-ce même dans l'intérêt des esclaves? Et d’abord les produits de la taxe auraient-ils une valeur assez grande pour compenser, et au-delà, les inconvénients dont chaque perception nouvelle est toujours accompagnée? Cette question n'est pas d’une solution facile; car les documents officiels ne sont point préparés pour fournir les éléments d’une réponse, et ce n’est pas sans peine que nous en tirerons quelques notions destinées à éclairer, du moins en partie, ce sujet demeuré jusqu’à présent complétement obscur.

Les propriétés rurales des colonies francaises, et la population esclave qui y est attachée, sont distribuées ainsi qu’il suit :

Nombre de propriétés, Nomb. d'esclav, Popul. moyenne — — de chaq. propr.

Martinique . 3,444 56,646 16 Guadeloupe. . . 2,451 55,416 Bourbon. . . 3,889 57,346

Totaux. 10,404 183,135 18

Ces 10,400 propriétaires, soumis à la loi de mortalité d’un décès sur 35, doivent donner lieu annuellement à 300 mutations d'esclaves, montant ensemble à 5,400 hommes, femmes.et enfants. Or, en France, les transmissions d’immeubles se répartissent annuellement de la manière suivante :

Héritages. . 40 pour 100 de la valeur totale. Donations. 10 Ventes . .

Total.

Si lon admettait ces proportions, il s’ensuivrait que les mutations d'esclaves seraient annuellement, dans les colonies, rapprochées des

termes ci -après :

Héritanes.: 1.7 ne en 5,400 esclaves.

DOBAUONS PE NE. er ae 2,700 VEN BR SRE RE EE” 8,100

Total des transmissions annuelles, 16,200 esclaves.

PT ar & . " sante ; é Fe à lé DURS. © dE din D SR dd ne TS SP née NÉ. “ie Sn he à dr Ce

Conséquemment, tous les onze à douze ans, les esclaves des campagnes changeraient de maitres, Ce résultat manque de vérité, parce qu'il s’en faut immensément que, dans les colonies , la propriété soit mobile comme en France. Les biens fonds et les esclaves qui y sont attachés, ne peuvent être vendus, car personne ne peut vouloir acquérir des immeubles dont la valeur change à chaque modification du tarif des douanes, ét dont la propriété dépend de la solution plus ou moins équitable du grand problème de l’émancipation. Ainsi, il faut supprimer du calcul cidessus l’article des mutations par vente, ce qui réduit la transmission annuelle des esclaves, d’un maitre à un autre dans nos quatre colonies, à environ 8,100,qu'on peut estimer, en masse, à une valeur de près de neuf millions de francs.

Mais la catégorie la plus étendue, celle des héritages, sesubdivise en quatreautres, selon lestitres divers des héritiers à la succession. Il n’existe dans les colonies aucune donnée numérique sur cette division, et il faut adopter les termes que nous fournissent, en France, les documents de l’administration des finances. En les appliquant aux héritages coloniaux, ils répartissent ainsi qu'il suit les mutations annuelles des esclaves :

Nombre d'esçl. Rapp. partiels Leur valeur moyenne

transmis. au total, à 1,100 fr.

Ligne directe. . . . . . 4,914 91 p.100 5,405,400 fr,

Entre époux. . « : . + . b4 1 59,400

Ligne collatérale . . . . 2/00 297,000

Personnes non parentes. 162 3 178,200 b,400 100 5,940,000 fr.

Donations entre-vifs. . . 2,700 2,970,000 Totaux. . . . + 8,100 8,910,000 fr.

Le droit affecté à chaque sorte de mutation varie selon quelques cas. |

En le ramenant à des moyennes, nous indiqueronsiciles produits qu’on en obtiendrait dans les colonies, s’il était étabh sur les mutations des esclaves transmis d'un maître à un autre, par héritage ou donation.

Droits, Montant — : de leur produit,

Ligne directe . . . . cata il pour 100 54,054 fr.

Entre époux. . ... . . . à 1,782 Ligne collatérale, . , . .. 9 14,850 Personnes non parentes , ; 8 14,250 Produit de l'impôt sur les héritages.. . . . 84,986 fr. Donations entre-vifs, , . . 8 118,800

Total général, . . . . . . . 203,736 fr.

Cette somme, appliquée au rachat des escla-

ves, n'en libérerait pas 200 annuellement dans toutes les colonies. La médiocrité d’une telle ressource suffit pour en condamner l'emploi, car les inconvénients inhérents à l'établissement de toute nouvelle taxe ne seraient nullement rachetés par d'aussi chétifsavantages. Il est vrai qu’il en serait tout autrement si l’on décuplait les droits; mais une disposition législative qui le prescrirait, en considération de la matière imposable et de l'objet de la taxe, mettrait les colonies hors les lois de la Métropole, ce qui serait à la fois injuste et impolitique. Il est évident que les héritages doivent avoir lieu au même titre et sans surcharges inégales dans toutes les parties de la domi- ‘nation française, et que loin d’éloigner nos possessions d'Outre-mer de notre législation, il faut, au contraire, les en rapprocher incessamment et à tous égards.

Sans doute, par un acte de sa souveraineté, la Métropole peut en quelque sorte démonétiser les esclaves en statuant, qu’à l'avenir, ils ne pourront plus être transmis que par héritage en ligne directe, et qu'ils cesseront d’être donnés ou vendus, ou même d’être transmis en ligne collatérale. Une telle loi affranchirait 3 à 400 esclaves chaque année, aux dépens d’héritiers sans parenté, ou n’en ayant qu'une éloignée; mäis il

‘faut remarquer essentiellement, qu’en suppri-

mant les donations et les ventes, elle diminuerait le nombre des affranchissements volontaires de la part des maitres, car il arrive très souvent qu'on achète, dans une famille étrangere , un esclave que l’on veut émanciper, ou bien que, dans le même but, on en sollicite et on en obtient la donation. Il y a une foule d’autres complications analogues qui rendent difficile et aventureux d'intervenir dans les transactions particulières d’où résultent les affranchissements, et qui peuvent conduire à des conséquences tout autres que celles qu’on croyait atteindre.

Ainsi, les restrictions apportéesà la transmission des héritages, qui semblaient d’abord un moyen

d’affranchissement susceptible d’être adopté, se

réduisent, en réalité, à une loi d'exception et à une opération fiscale , qui ne se recommandent même pas par des avantages notables et assurés.

SECTION V

AFFRANCHISSEMENT PROGRESSIF PAR L'ÉMANCIPATION DES ENFANTS NOUVEAU3NÉS.

Pour arriver par des voies lentes, mais certaines, à un affranchissement pacifique, pro-

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gressif et gratuit, on a proposé de statuer législativement que tout enfant de mère esclave serait désormais libre en naissant, et que seulement, par compensation des soins donnés à son premier âge, il travaillerait pour son maître Jusqu'à quinze ans.

La raison ne peut qu’approuver un tel dessein ; car, malgré l’antiquité de l'usage oriental, qui veut que l'esclavage se transmette à perpétuité par le sang, l'équité ne peut admettre qu'en achetant une femme esclave on achète en même temps toute sa postérité, et que dix générations à venir soient acquises par un marché unique, qui dispose de 3 personnes à la première de ces générations , de 9 à la seconde, de 27 à la troisième, de 81 à la quatrième, de 243 à la cinquième, de 729 à la sixième, et ainsi de suite.

Mais il ne suffit pas qu’une mesure soit juste pour qu'elle soit adoptée ; il faut encore que son exécution promette d’être efficace. Examinons si l'on peut espérer qu'il en soit ainsi.

On sait que la meilleure garantie des soins conservateurs de la vie des esclaves n’est point la loi qui doit les protéger, et qui, quoi qu’on fasse, reste sans action au-delà du seuil domestique. C’est bien plutôt l'intérêt des maîtres qui agit avec la sollicitude de l'esprit de propriété, et qui, lorsqu'il n’est pas perverti par de faux

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calculs ou des passions malfaisantes, le cède à peine aux inspirations de l'humanité les plus ingénieuses. Sans doute, les relations domestiques de tous les jours font naître des sympathies; des affections naturelles , qui sont en dehors de tout intérêt, et qui inspirent, surtout aux femmes créoles, une bienfaisance compatissante pour les esclaves ; mais la société coloniale, pas plus que toute autre, ne se gouverne point par des sentiments, et l’on ne peut appuyer sur une telle base des résolutions qui sont des questions de vie et de mort. D'ailleurs, personne ne saurait nier que, les esclaves étant des propriétés, tout ce qui les concerne se résout définitivement en un intérêt qui peut être exprimé par des valeurs. On ne doit en être ni étonné ni choqué; car c’est une solution inhérente à la nature des choses, et que Caton l’ancien donnait , il y a 2,000 ans, en exposant les moyens d’obtenir de

la possession des esclaves Les plus grands avan-

tages possibles,

Or, la garantie, qui est assurée par cet intérêt, n’existerait point pour une propriété limitée, conditionnelle; temporaire, comme celle des enfants, dont-les maîtres devraient avoir soin jusqu'à un âge déterminé, etqui deviendraient libres sitôt qu'ils l’auraient atteint. S'il faut en Europe des lois pour protéger les enfants dans les manufactures

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et émpêcher qu’ils soient surchargés de travail, il en faudrait à bien plus forte raison dans les colonies ; et là; comment ces lois seraient-elles exécutées? qui pourrait en surveiller l’action, dans un travail de jour et de nuit, fait par une population disséminée sur toute la surface d’un pays, et dont les fabriques sont souvent situées dans des lieux presque inaccessibles? Ces enfants seraient donc entièrement à la discrétion deleurs maîtres ; qui n’auraient presque aucun intérêt à leur conservation, qui même les considéreraient peut-être comme une charge vexatoire imposée

illégitimement. Sans avoir aucune intention de

leur nuire, il suffirait, pour causer leur perte, de quelque indifférence sur les soins qu'exigent leurs premiers jours. Rien au monde n’est frèle et incertain comme la vie d’un enfant nouveauné, däns les Indes occidentales, et la plus légère omission dans ces soins provoque infailliblement le tétanos et la mort. Il faut, pour écarter ce danger et une foule d’autres qui se succèdent , non seulement laisser les enfants à la garde de leurs mères ; ce qui détourne celles-ci du travail, mais de plus exercer une surveillance continuelle; que doivent guider l'expérience hygiénique du pays, et une médecine, qui, quoique empirique , l'emporte souvent par ses succès sur la science d'Hippocrate.

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15a AFFRANCHISSEMENT

Cette fragilité de la vie rend impossible d’élever les enfants en commun, comme dans nvs hospices d’orphelins. La mortalité, qui dépeuple en Europe ces tristes asiles, ferait bientôt, anx Antilles, disparaître entièrement ceux qu'on y admettrait, et cette ressource est. encore enlevée au projet d’émanciper les enfants.

Il faudrait vivement le regretter, si ce projet devait, par son exécution, conduire sûrement et rapidement à la destruction de l'esclavage; mais pour déterminer létendue et l'accélération des effets d’une telle entreprise; pour en mesurer la portée, pour en calculer les chances, il fallait des recherches statistiques dont les éléments sont difficiles à recueillir et à mettre en œuvre. Les bases que nous avons jetées dans la première partie de notre travail, nous donnent les moyens de remplir cette tâche, et de fixer avec certitude comment s’effectuerait l’affranchissement des esclaves, en l’opérant par l’émancipation des enfants nouveau-nés.

En relevant sur les documents officiels les

mouvements des populations esclaves de nos colonies, nous avons trouvé les termes suivants, qui

sont la moyenne des cinq années récentes :

Martinique . . . . . . 2,347 naissances.

Guadeloupe . . . . . . 1,940 CGavane rs ee rat 446 Bourbon nt. 1,150

Total année moy.. . 5,765 naissances.

Ainsi, par le terme moyen que donnent en masse, pour toutes nos colonies, les années 1834 à 1838 inclusivement, il y aurait seulement 5,765 affranchissements annuels, si l’on adoptait la mesure projetée d’émanciper les enfants nouveau-nés.

Ces affranchissements seraient fort inégalement distribués entre les différentes colonies. Sur 100 naissances d'enfants esclaves, il y aurait :

A la Martinique. . . 21 affranchissements.

A la Guadeloupe. . . 34 A la Guyane. . . .. 6 A Bourbon... . . . : 19

Total, . . . . . 100 affranchissements,

La Martinique en aurait donc deux 5°, la Guadeloupe un tiers, la Guyane moins d’un 16°, et Bourbon environ un 6°.

Eu égard au nombre des esclaves existant dans chaque colonie, il y aurait annuellement un ‘affranchissement par naissance :

Me à Lt PE (ER TE Sa

A la Martinique. F4... 1 sur 33:3 éstlaves.

À la Guadeloupe. 5 . .. .. 49.6 AAA GUyane.* CRAN Re 48 A Bourbon 1.9.5. vtr. 61

Dans toutes les colonies. . . 1 sur 45.1 esclaves.

On voit que par la faible fécondité des fenimes en esclavage, si l’on attendait l’affranchissemietit de leur race des effets qu’aurait l'émancipation des enfants nouveau-nés, on ne, l’obtiéndrait pas ; àla Martinique, avant le tiers d’un siècle; à la Guadeloupe et à la Guyane, il faudrait plus de 5o ans , et à Bourbon beaucoup plus. Enfin, l'extinction dela servitude n'aurait pas tin térme de moins de 45 ans, qui s’'augmenterait des 15 années de travail obligé, données aux maîtres pour les soins qu'auraient reçus les enfants pendant ce premier âge de leur vie.

En voyant qu’à là Martinique, le nombre des naissances annuelles est, parmiles esclaves, double de celui qu'offre Bourbon, on pourrait douter de l'exactitude des chiffres officiels. Mais cette différence est justifiée par l'inégalité numérique des deux sexes, qui , dans la dernière de ces colonies, est l'inverse de ce qu’elle devrait être suivant l’ordrenaturel. Au lieu d’un nombre de femmes plus grañd que celui dés hônimés, comme dans nos contrées d'Europe, il ÿ à à Bourbon ét à la

ne RSS, Gi CS D Sn

Guyane un excédant d'hommes très considérable. Cette différence tire son origine des avantages que trouvait la traite des nègres à importer des esclaves mâles, dont la vente était plus ävantageuse que, celle des femmes. Si cette anomalie n'existe point à la Martinique et à la Guadeloupe, c’est que depuis très long-temps, ces colonies n'ayant point recruté leurs ateliers par ce trafic, la loi constante, qui fait compter plus de femmes que d'hommes dans les populations, a rétabli le cours ordinaire des choses.

Voici, d’après le recensement de 1835, la divisiof , par sexe ; des esclaves de chacune de nos colonies :

Hommes. Femmes. Excédant Excédant

— — dés homim,. des femm.

Martinique . . . . 37,584 40,492 » 2,908 Guadeloupe. . . . 46,168 50,154 » 3,986

ee

Totaux. . . . 83,752 90,646 n 6,894

Guyane. . ., .. 8,852 7,740 1,112 »

Bourbon.. . ... 45,088 24,208 20,880 »

Totaux. . . . 53,940 31,948 21,992 »

Il y à donc :

A la Martinique. . . 100 femmes pour 92 hommes. A la Guadeloupe. . . 100 92

Et vice versâ:

A la Guyane. . . . . 100 hommes pour 87 femmes, A Bourbon. .. . . . 100 93

Les colonies de la France ne sont pas les seules où existe cette étrange inégalité entre les deux sexes; celles de l’Angleterre en présentent des exemples frappants. Il y avait, d’après les documents officiels, en 1830 :

À Maurice. : 4 401 44 49%h:98;107 #7 72,500"6cL ABerbiceff EL 027 -#10-807 9,281 20,178 1d.

A DÉMEÉrAEL, 2 a 32,002 092,270 69,368 id. À Honduras. . , . . 1,347 680 2,027 1d.

A la Nouv.-Galles... 27,611 8,987 36,598 dép.

Total. . . , 121,340 h. 79.331 f. 200,671 escl.

Ces nombres donnaient, dans chaque colonie, un excédant du nombre des hommes, et un rapport au nombre des femmes, qui sont exprimés ci-aprés :

Excéd. des bommes, Rapport des deux sexes.

Maurice. . . . 16,286 100 hommes pour 64 femmes.

Bérpice rer RCE ME ON 86 Démérari. . . . 4,816 100 87 Honduras, . . . 667 100 51 Nouv.-Galles... 18,624 100 32

Totaux. . . 42,009 100 hommes pour 65 femmes.

Ainsi, dans ces cinq établissements anglais, en prenant ensemble la population des esclaves et celle des déportés, il y a une si grande supériorité dans le nombre des hommes, qu'un tiers d’entre eux sont privés de femmes; à Honduras, il y en a la moitié, et à la Nouvelle-Galles du Sud plus des deux tiers. Il est plus aisé d'imaginer que de dire quels effroyables désordres résultent, dans ces sociétés factices, d’une si énorme inégalité,

Pour ne parler ici que d’un seul de ses effets , on conçoit qu'une composition aussi anorinale de la classe la plus nombreuse de la population change les éléments de la fécondité, et ne permet plus de la calculer comme en Europe, d'apres l'hypothèse d’un nombre presque égal d’individus des deux sexes. En effet, selon l’ordre de choses établi par la nature dans nos contrées, il devrait y avoir à la Guyane, un nombre de femmes esclaves excédant 8,800 , et il n'yena que 7,740. À Bourbon, on devrait en compter au-delà de 45,000, et il ne s’en trouve que 24,200. Le nombre des femmes fécondes et celui des naissances annuelles sont diminués nécessairement de toute cette différence, qui dans le dernier Cas se rapproche de 5o sur 100.

En outre de cette cause, il y en a une seconde qui restreint considérablement la reproduction de la population noire, c’est l'influence de l’esclavage. Nous avons déjà, dans la première partie

de ce travail, exposé des calculs qui ne laissent

point douter que la servitude n’atténue dans un

très haut degré la fécondité des races. Voici deux

tableaux qui confirment ces témoignages. Leurs

nombres sontempruntés aux documents officiels,

savoir : le recensement de 1835 et les mouve-

ments des populations coloniales de 1834 à 1838.

Nous comparons , dans le premier de ces ta-

bleaux , le nombre des femmes libres et nubiles à celui des naissances annuelles, constaté d’après la moyenne de quatre années; dans le second , nous établissons la même comparaison à l'égard des femmes esclaves et nubiles.

Nombre Naissances Rapport des paissanees des femmes libres au libres annuellem. nombre des femmes, et nubiles, — er Martinique . 12,900 1,328 10.3 sur 100 femm.

Guadeloupe. 10,669 1,066 10 Guyane. . . 1,713 157 9 Bourbon. . . 10,533 1,375 13.1 Totaux... 35,815 3,926 11 sur 100 femm.

Nombre de Nombre de Rapport des naissances + femmes Daissances au esclaves et d'esclaves nombre des femmes.

nubiles. avnuellem. 4e" Martinique... 95,398 2,347 9.3 sur 100 femm.

Guadeloupe... 31,482 1,940 6.2 Guyane. . .. 5,441 346 6.5 Bourbon. . . 16,074 1,132 7-1 Totaux. , . 78,395 5,769 7,4 sur 100 femm.

RS ÉD Se ph

SEM us c

Ainsi le même nombre de femmes, dans une même colonie, donne des nombres de naissances annuelles extraordinairement différents , selon qu'elles sont libres ou esclaves.

Naissances,

À la Martinique, 100 femm. libres donnent 10.3 — 100 esclaves. 9.3

À jt {ei À rt ct at 4

À la Guadeloupe, 100 femm. libres donnent 10 — 100 esclaves. 6.2

Déiess "28

À la Guyane, 100 femm. libres donnent 9 — 100 esclaves. 6.5

Déficit, Avis es Li 9.8

A Bourbon, 100 femm. libres donnent 13.1 — 100 esclaves. Pda |

DHEA. .e..0

Dans les 4 col., 100 femm. libres donnent 11 — 100 esclaves. 7.4

Déficit total, . . 3.6

Le détriment causé par l'esclavage à la population, s'élève donc annuellement :

A la Martinique, à 1 naissance sur 10.

À la Guadeloupe, à 3.8 sur 10, ou plus d’un tiers. À la Guyane, à 2.5 naissances sur 9, ou un sixième.

+45 Fr M

A Bourbon, à 6 naissances sur 13, ou presque moitié. Au total, dans les quatre colonies, à 3.6 naissances sur 11, ou un tiers.

Par conséquent, les circonstances de la vie domestique créées par l'esclavage, équivalent à un prélèvement de 33 sur 100, fait chaque année sur la reproduction humaine,

La connaissance de ces faits, demeurés jusqu’à présent inconnus, rend évident qu'on ne peut se confier dans l'émancipation des enfants nouveau-nés pour opérer un affranchissement général ; car les effets en seraient d’une telle lenteur, qu'il s’écoulerait beaucoup plus d'un demi-siècle avant la suppression de l'esclavage.

Pour obtenir de cette émancipation des résultats moins tardifs, et qui fussent accomplis en l’espace de 28 ans, il faudrait que les naissances fussent aussi multipliées parmi les esclaves que parmi les populations libres, et quoique cette période doive paraître bien longue, il ne serait encore possible d'arriver à ce but que par une révolution heureuse, mais très difficile, pour ne pas dire impossible, dans l’ordre social et économique des colonies. |

L'affranchissement absolu et en masse est une application funeste de l’un des principes es-

ARS SR SC Po LS DU ee Sd dd, pbd-d n s :,

sentiels du pacte social; celui qui consacre le droit de chaque homme à la pleine possession de sa liberté. Les malheurs de Saint-Domingue ont démontré la nécessité d’une transaction qui prépare les esclaves à leur émancipalion , et qui la rende utile pour eux, sans être désastreuse pour les colonies et pour leur métropole.

La guerre domestique qu'’alluma la déclaration de la liberté des noirs, causa la destruction de 8,000 habitations , la ruine de 30,000 colons français, la perte d’un commerce total de 90 millions de francs , nous infligeant encore, après un demi-siècle, l'obligation de secourir lindigence des colons, par une subvention dont les arrérages accumulés montent maintenant à près de 34 millions.

L'Angleterre n’a point été détournée, par ce terrible exemple, d'opérer l’affranchissement en masse, mais elle a cherché à en amortir l'effet, en évitant de le rendre absolu, et en différant son accomplissement pendant une période de sept années. Néanmoins des insurrections d’esclaves, étouflées difficilement, ont prouvé tout le danger d’une telle mesure exécutée sur toute la population à la fois, au lieu d’être partielle et progressive. Le Parlement Britannique n’a point hésité à reconnaitre le droit des colons à une compensation suffisante , et il a voté pour le ra-

chat des esclaves une somme de cinq cents mil- | lions de francs qui porte à 700 fr. le prix moyen de chaque nègre; mais le paiement de cette allocation est loin de pouvoir être considéré comme un fait accompli.

Appliqué aux colonies françaises, le rachat devrait étre opéré à l égard de 260,280 esclaves au prix moyen de 1152 fr. pour chacun, savoir :

les enfants à oo fr., les adultes à 1500, et les vieillards à 250 seulement. Le montant total de la valeur des esclaves, fixée d’après ces bases, serait de pres de 300 millions. En effectuant le rachat en dix ans, il serait annuellement de 30 millions,

En réduisant les prix, il faudrait encore des sacrifices trop grands pour laisser aucun espoir qu'ils pussent jamais être faits par la Métropole,

Quoique cette impossibilité n’eût pas encore été jusqu’à ce jour soumise au calcul, on l'avait pressentie , et pour lui échapper, on avait indis qué l'émancipation des enfants nouveau-nés, comme un moyen d’affranchissement progressif sans rachat. Ce projet peut être admis, quant au droit, mais il laisse à redouter, quant à son exécution, la diminution des soins conservateurs de la vie des enfants, et l'accroissement de la différence qui existe entre les naissances et les décès annuels.

Cette différence atténue RE année la po-

pulation esclave de nos colonies de 14 à 1500 individus. Elle est de 1162 à Bourbon, de 164 à la Guyane, de 92 à la Guadeloupe. C’est seulement à la Martinique que les naissances balancent les décès , et même les surpassent.

Ces causes appartiennent à l'esclavage, car il n'y a rien de semblable dans la population libre, composée de blancs et d’affranchis. Excepté à la Guyane, les naissances qui lui appartiennent, excèdent partout les décès.

La moindre fécondité des femmes esclaves tient à un ensemble de causes sociales, telles que l’absence de tout mariage , les entraves opposées aux liaisons qui y suppléent , l'isolement des habitations , les diversités d’origine des nègres, qui les mettent en inimitié, et surtout l’infériorité du nombre des femmes comparé à celui des hommes, à la Guyane et à l'ile de Bourbon.

Si l’on adoptait l'émancipation des enfants, comme moyen d’affranchissement, il y aurait une inégalité singulière dans la distribution des libertés. La Martinique en aurait presque la moitié, la Guadeloupe un tiers, la Guyane moins d’un 6°, et Bourbon un 5°. Mais, ce qui est plus graye encore, cest que, pour opérer l’affranchissement général par les enfants nouveau-nés, il faudrait, dans la première de ces colonies, le tiers d’un siècle; dans la seconde et la troisième, la

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moitié, et à Bourbon beaucoup plus. C'est dire assez qu’il faut.renoncer à employer ce moyen.

La seule force des choses produit graduellement les résultats que l’on veut obtenir. Chaque année , de nombreux esclaves sont affranchis , les uns par la bienfaisante volonté de leurs maîtres, les autres en se rachetant eux-mêmes. De 1833 à 1836, il y a eu, dans nos colonies, 4,400 esclaves affranchis chaque année par la premiere de ces causes, et 3,133 par la seconde. De 1831 à 1837, 32,439 esclaves ont été libérés à un titre ou à un autre.

Ce nombre , comparé à la population de cette classe, donne à la Martinique 24 esclaves sur 100 , à la Guadeloupe et à la Guyane 10 sur 100, et à Bourbon seulement 5.

On pourrait peut-être se confier à la seule action des causes qui produisent ces émancipations, et se résigner à les laisser agir, si elles étaient partout aussi actives qu’à la Martinique ; mais leur défaut d’énergie dans les trois autres colonies ne permet point de compter sur elles , et il faut nécessairement recourir à des moyens plus rapides et plus certains.

Cette recherche est l’objet de la troisième partie de ce travail.

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