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TROISIÈME PARTIE

MOYENS NOUVEAUX PROPOSÉS POUR ARRIVER PROGRESSIVEMENT A LA SUPPRESSION DE L'ESCLAVAGE COLONIAL.

L’affranchissement d’un peuple est toujours une grande et difficile entreprise. On ne change point l’ordre social d’un pays, quelque vicieux qu'ilsoit, sans une révolution qui met aux prises, dans une lutte sanglante, les intérêts et les passions des hommes.

Les moyens de succès diffèrent selon les obstacles, mais le droit et la raison ne doivent presque jamais leur triomphe qu'à la force des armes ; et la France, les Etats-Unis, les Pays-Bas et la Suisse en sont des exemples à jamais mémorables.

Cependant, il est advenu quelquefois que des populations ont acquis ou recouvré leur liberté sans effusion de sang. Il suffit jadis au peuple romain, de se retirer sur le Mont-Sacré, pour obtenir, par l'institution des Tribuns, une représenltation nationale et la garantie de la liberté

personnelle. Quand la Grèce fut tombée au pouvoir de Rome, ses citoyens vaincus durent perdre tous leitrs droits civils et politiques ; mais le souvenir de l’héroïsme de leurs ancètres, qui avaient défendu l’Europe, à Marathon et à Platée, contre le despotisme de l'Asie, inspira au Sénat romain la généreuse résolution de proclamer leur indépendance. Lorsque le christianisme, arborant le symbole de la rédemption sur la Ville éternelle, appela tous les hommes à s'unir, comme frères, dans une même communion, il fit émanciper, par la seule puissance de $es doctrines , une partie dés innombrables escla= ves de l’Empire romain. Enfin quand, au sortir du moyen-âge, les populations de l'Occident eurent été mises en servitude par la féodalité, il y eut depuis le xiv* siècle, entre les grandes puissances de la société, la religion, les mœurs , l’autorité royale et les institutions judiciaires, un admirable concert pour rendre aux serfs la liberté.

C’est un concours semblable qui doit mainte-

nant affranchir les esclaves des colonies européennes, et faire disparaitre de nos possessions d'Outre-mer ce dernier vestige de la barbarie des temps passés. Mais, il ne faut pas se le dissimuler, et les tentatives faites jusqu'à ce jour, pour atteindre ce but, n’en donnent que trop

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de preuves, jamais tâche ne fut atissi difficile à accomplir par des moyens pacifiques et rationnels.

Quand la Grèce fut affranchie, c'était le pays d’où partaient les lumières et la civilisation pour se répandre jusqu'aux bords du Rhône et de l’Indus; — sauf le hasard de la naissance, les Plébéiens de Rome égalaient en toute chose les races Patriciennes, et Sylla n'avait sur Marius d'autre avantage que l'illustration de ses aïeux. — Lorsque les esclaves romains furent émancipés par le christianisme, c'était d'eux que leurs maîtres acquéraient toutes les connaissances littéraires et scientifiques, déjà si vastes dans cét âge dü monde, C'était par des affranchis qu'était gouverné l’État et qu'étaient commandées les armées de l’Empire. Les annales de Rome, sifécondes en hommes supérieurs, ne noùûs montrent point, parmi les hornmes libres, de chef plus intrépide que Spartacus, quoiqu'il fût esclave, et de général plus habile que Narsès, quoiqu’on ne se fût point borné à le priver de sa liberté. — Les serfs mêmes des temps féodaux ne le cédaient point en intelligence aux barons qui exerçaient sur eux leur altière et rude domination. Devenus moines, missionnaires, abbés ou évêques, ils développaient, dès qu’ils étaient investis du sacerdoce, toutes les capacités de l’esprit humain; ét dans

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la plupart des pays de l’Europe, leurs mains tenaient Jes rênes du pouvoir suprême.

On s'explique sans peine cette égalité morale et intellectuelle des esclaves et des maitres dans ces temps éloignés: ils appartenaient à la même race, à la même famille de l’espèce humaine; rien dans leur aspect ne les distinguait les uns des autres; ils formaient seulement, comme dans nos populations actuelles, des classes séparées par la fortune et non par la nature; ils n'étaient point parqués , comme les peuples de l’Inde, dans des castes dont on ne peui sortir; souvent le même événement réduisait le maitre à la servitude, et rendait l’esclave à la liberté. Tous deux travaillaient et combattaient ensemble. Les Ilotes de Lacédémone prirent part à la gloire de Platée , et les serfs combattirent mille fois sous les bannieres de leurs paroisses, pour la défense de leur pays. Le temps n’a laissé nulle trace de cette division des populations européennes, et personne ne sait maintenant s’il descend des opprimés ou

des oppresseurs.

Les esclaves des colonies ont une bien pire destinée que ceux de l'antiquité ou du moyen-àge, et leur affranchissement est bien plus difficile. Ils appartiennent à cette Afrique, où jamais la liberté n’a fleuri, et à cette race dont le type est

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regardé, depuis des siècles, comme celui de ia servitude, puisque dans toutes les langues de l'Europe, nègre et esclave sont synonyines.

Achetés comme un vil bétail, et conduits à travers l'Océan à mille lieues de leur patrie, ils deviennent, eux et leur postérité, des instruments de travail,des machines humaines, qui fonctionnent incessamment pour enrichir leurs maîtres par d’abondantes récoltes. On pourvoit à leur subsistance, à leurs besoins journaliers, avec autant de soins que s'ils étaient des animaux domestiques d’une espèce précieuse. Tout est accordé à leur existence physique, mais rien à leur existence morale. Ce sont des hommes, et pourtant ils n’ont ni patrie, nireligion, ni droits, ni volonté. Ils naissent au hasard, sans aucune intervention sociale, sans mariage, sans baptême, sans acte civil. Ils vivent sans famille, sans salaire, sans propriété, sauf ce qu’on leur donneet ce qu'ils prennent, et la seule loi qu’ils connais-

. sent, c’est le fouet redoutable du commandeur.

Sans doute , il n’en est point ainsi des esclaves qui habitent les villes,et de ceux de quelques habitations, où d'excellents maîtres ont introduit les améliorations les plus heureuses. Mais telle est la grande masse de la population esclave dans les colonies, et les couleurs qui la peignent seraient

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bien plus rembrunies ; si elles s'appliquaient aux nègres de la Jamaïque et de Surinam.

Homère a dit, il ya quatre mille ans : Quand un homme tombe dans la servitude, le grand Jupiter lui ôte la moitié de son esprit (a). Si le poëte avait pu parler de l'esclavage moderne au lieu de celui de l'antiquité, il aurait affirmé que cette cruelle condition ravissait à l’homme son intelli-

gence tout entière, Comment, en effet, pourrait-il

en'être autrement? Quels sentiments peuvent se développer dans le malheureux qui n’a point de famille, qui est étranger aux devoirs, aux plaisirs, aux affections durables du foyer domestique, et qui ne connaît ni ceux qui lui donnèrent le Jour, ni ceux qui l’ont recu de lui dans ses amours passagères ? Quelles idées peut avoir celui qui ne saurait converser avec le passé, et qui pendant toute sa vie n’a d'autre horizon que les coteaux escarpés ou la forêt touffue dont sont enveloppés les champs cultivés par ses mains et arrosés de ses sueurs? Quels principes de morale peuvent servir de frein aux passions sauvages du nègre qui n’a reçu ni instruction religieuse, ni aucune autre, et qui na sur le bien et le mal que des croyances confuses, obscurcies par de folles et dangereuses

(a) Odyssée, c. 17:

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