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siècles contre le colosse de la puissance espagnole, déployé un génie militaire infatigable, toujours prêt pour l'attaque comme pour la défense ? Les boucaniers, ces fondateurs des premiers établissements de la France et de l'Angleterre dans l’Archipel américain, n'ont-ils pas montré que, malgré une vie turbulente et licencieuse, les Européens peuvent s’y livrer aux plus rudes travaux et braver l’ardeur du climat lors même qu'ils sont privés de tous les biens de la civilisation ? N'appartenaient-ils pas à la race blanche, et nombre d’entre eux n'y occupaient-ils pas un rang distingué, ces premiers colons de la Martinique et de la Guadeloupe qui défricherent de leurs propres mains le sol de ces belles iles et qui fonderent leurs cités ? Si les Engagés qu'ils appelèrent d'Europe à leur aide, et qui, de la durée de leur service , prirent le nom de Trentesix-mois, ne purent résister aux fatigues des travaux qu'on leur imposait, c'est qu'ils subissaient un véritable esclavage, et qu'ils en éprouvaient l'effet fatal, comme les nègres l'éprouvent aujourd’hui à une distance de deux cents ans.
Mais au lieu de ces exemples éloignés, qu'il nous soit permis d’en citer d'autres qui appartiennent à nos jours, et dont nous avons été témoin oculaire pendant une longue partie de notre vie. | . Nous avons vu à Saint-Domingue, à la Gua-
L'AFFRANCHISSEMENT. 237 deloupe et à la Martinique, au commencement de ce siècle , des corps de troupes blanches , toujours alertes eten mouvement, exécuter sur une grande échelle des fortifications de campagne, et réussir dans ces travaux aussi promptement et avec autant de succès que si elles eussent vécu sous le ciel de l’Europe. Elles résistaient même beaucoup mieux à l'invasion des maladies tropicales, que les soldats des garnisons qui vivaient dans le repos et l'oisiveté.
Enparcourant les montagnes des Antilles, nous avons trouvé, dans leurs solitudes, de petites habitations délicieusement situées, dont le maïtre qui cultivait ses plantations de ses propres mains, était un blanc, et même portait un nom qui s'était fait connaître dans nos Assemblées natio- nales , ou qui jadis aurait pu être inscrit dans le livre d’or des Vénitiens. Mais ces rencontres, qui sont rares dans nos colonies , se retrouvent à chaque pas dans les Antilles espagnoles. Porto- Rico est peuplé d'anciens colons de Saint-Domingue, qui s’y sont réfugiés dans leurs malheurs , et qui, guéris des préjugés de leur enfance, se livrent aux travaux des cultures. C’est à leur labeur personnel que l'ile doit les belles caféyères qui font aujourd'hui sa prospérité.
Un jeune voyageur, Alex. dé Jonnés, qui vient de faire une excursion de près de 120 lieues dans
l'intérieur de Cuba, a rencontré presque partout, dans ces lieux échappés jusqu’à présent aux investigations des sciences de l'Europe, et même aux regards des observateurs , des Espagnols de race blanche, aussi bons gentilshommes que le roi Pélage, et qui néanmoins’ exploitent eux-mêmes par leur travail et celui de leurs enfants, de petites propriétés que leurs soins rendent aussi belles que productives.
Ces faits, dont nous pourrions multiplier les citations à l'infini , ne laissent point douter qu'excepté dans les parties marécageuses de nos colonies, les blancs peuvent être employés aux cultures avec avantage et sans danger pour leur santé ; ils témoignent que la quantité de travail qu'on obtient maintenant peut s’accroitre considérablement en employant des ouvriers européens, et en imprimant une plus grande activité au travail des esclaves. On réussirait dans ce dernier objet en mettant auprès des nègres des hommes libres qui leur donneraient l’exemple d’une tâche de même nature que la leur, mais double en durée, quadruple en quantité, et de plus exécutée volontairement et avec Joie.
Ces hommes libres seraient des militaires détachés des garnisons, et à qui l’on donnerait la permission de travailler sur les habitations. Loin d’être une innovation, cette mesure est
L'AFFRANCHISSEMENT. 239 un usage adopté depuis long-temps, et qui, quelquefois , a pris une certaine extension. En 1807, le blocus des ports de la Martinique ayant empèché de ravitailler cette île , il fallut, pour nourrir ses garnisOns, recourir à des moyens extraordinaires, On donna aux soldats dont le service n'était pas d’une nécessité absolue , la permission d'aller travailler dans les campagnes pour leur propre compte. Malgré les circonstances critiques de ce temps, leur salaire mensuel réglé à l'amiable nefut pasau-dessous de 19 gourdes ou 63 francs, avec leur nourriture, et pour un grand nombre il était beaucoup plus considérable. Les colons eurent tant à se louer de leur bonne conduite et de leurs travaux , que les demandes qu'ils faisaient de nouveaux travailleurs excédaient de beaucoup le nombre de ceux qu’on pouvait leur accorder.
La puissance de l'exemple est reconnue dans toute l'Europe comme le meilleur des enseignements publics;et de bons esprits prétendent que l'institution des fermes-modèéles et des concours de charrues a déjà fait davantage pour l’agriculture , que tous les livres écrits sur cette science depuis Olivier de Serre. C’est bien autre chose encore dans les colonies, où toute instrucüon git dans la tradition transmise d'homme à homme , de génération à génération. Toutes les
opérations de la culture de la canne et de la fabrication du sucre proviennent des douze paysans Valenciens amenés à Hispaniola, il y 340 ans, pour y reproduire ce qu’ils avaient vu pratiquer dans leur pays natal. L’historien Oviédo a décrit, dans les premières années du xvi° siècle, les moyens de culture et de fabrication dont on se sert encore aujourd'hui pour faire du sucre, et il n’y a que bien peu de temps qu'on s’est enfin résolu, aux Antilles, à essayer quelques uns des procédés indiqués. par la science, et en usage dans les raffineries de la Métropole. Quant à la culture des cacaotiers, des roucouyers et de toutes les plantes alimentaires indigènes, on reconnait en parcourant les relations des premiers missionnaires envoyés dans l’Archipel, que depuis les Caraïbes elle est toujours restée la même. Parmi toutes ces traditions, celle qui est le plus religiensement observée par les populations noires , c'est de travailler lentement et le moins possible ; d’abord parce que le travail est une fatigue, et qu’une fatigue est un mal, mais surtout parce que le travail n’est fructueux que pour autrui, qu'il est sans salaire et que de plus ilest très mal famé. En effet , c’est le partage de l’es-clave; et dans l'opinion commune, ce qui distingue essentiellement l'homme libre , c’est qu’il ne fait rien.
Il faut changer ces notions vicieuses ou désespérer des colonies. Il importe à leurs popuülations de s’éclairer sur leurs intérêts, d'ouvrir les yeux sur un préjugé funeste, et de reconnaître que sans le travail il n’y a point d’avenir pour elles. Aucun moyen de persuasion ne serait aussi puissant que l'exemple de militaires se livrant avec zèle aux soins de cultiver la terre, et déposant la serpe et la houe, pour reprendre les insignes de la profession des armes, qui, dans l’es prit des nègres, constitue la caste la plus honorable et la plus élevée.
Mais cene sont pas uniquementles esclaves qui ont besoin de réformer les idées quileur ont été inculquées par la servitude ; le pays tout entier éprouve , par la même cause, le même besoin.
Ainsi, sous le régime actuel, tout propriétaire est dispensé de payer aucun salaire ; car le travail de ses esclaves est gratuit, et il en obtient , avec l’aide d’une terre fertile, presque tout ce qu’il faut à sa subsistance et à la leur, et à l’alimentation de ses fabriques. Si quelque objet lui manque, son commissionnaire le lui fournit, et se charge volontiers de lui envoyer même tout ce qu'exige un repas splendide de cent couverts, sauf à se rembourser largement sur la récolte dont il doit opérer la vente.
Ce travail sans salaire, cet échange en nature,
PS