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DES COMTES

trouver Herbert, comte de Troyes, pour lui demander en mariage sa sœur, veuve de ce duc de Normandie qu'il avait tué. Elle lui fut accordée et Eudes, leur fils, après la mort de Thibault, son père, fut le second comte de Chartres.

Rouillard rapporte encore quelques autres exemples de la fourberie de Thibault, de la coutume qu'il avait et de l'humeur dans laquelle 1l était d’usurper le bien de l’église. Sous prétexte de revendiquer le bien patrimonial de sa femme il se serait emparé du château de Coucy, qui appartenait à Artolphe, archevêque de Reims ; en ayant été chassé il aurait surpris le château de la Ferté-sur-Oise, appartenant à l’évêque de Laon; en ayant encore été dépossédé, 1l aurait repris encore le château de Coucy qu’il aurait retenu jusqu’à ce que l'archevêque de Reims, l'ait contraint d’en sortir par les diverses censures qu'il avait fulminées contre lui; enfin il aurait fait mourir son pupille, unique héritier de la duchesse de Bretagne.

De sa violence, de sa fourberie et de sa coutume de voler le bien d'autrui, Rouillard conclut que, par un sacrilège punissable, il s’était porté à ravir à l’église de Chartres une partie de la principauté et de la seigheurie temporelle dont la sainte Vierge avait bien voulu se déclarer la dame, comme cet auteur prétend l'avoir prouvé par divers passages et particulièrement par les vers de Guillaume le Breton.

Cette manière de rapporter l’histoire du Tricheur mérite des réflexions particulières. Je ne m'arrêterai pas à l'assassinat qu’il aurait impunément commis sur la personne du duc Guillaume, ni à la hardiesse qu’il aurait eue de demander sa veuve en mariage ; mais est-il admissible qu’un homme si fier, qui avait eu l’audace de tuer un duc de Normandie, qui, pour lors allait de pair avec les rois, qui avait eu assez de crédit et assez de force pour se faire donner sa veuve en mariage, se fut rabaissé jusqu à être le juge de l’évêque de Chartres sous le titre du comte ? Peut-il se faire que les évêques de Chartres, qui ne possédaient pas eux-mêmes cette qualité, qui n'était octroyée que par la faveur des empereurs et des rois à leurs principaux officiers, la pussent donner à leurs juges, et que ces seigneurs très puissants et de très haute extraction se fussent réduits

à servir et à rendre la justice à des peuples sous le nom d’un seigneur ecclésiastique ? |

[l'est possible que le Tricheur ait possédé de son chef la seigneurie de Chartres sous le titre de comte, et que ceux qui lui ont succédé aient eu des démêlés avec les évêques de Chartres pour l'intérêt de leurs seigneuries et juridictions, mais on ne peut prouver que les. évêques de Chartres ont possédé la principauté de la ville et du pays chartrain et que le comté de Chartres a été formé de l’usurpation du bien de l’église.

Rouillard prétend qu’on peut justifier l’usurpation des comtes de Chartres par le don que l’évêque Hardouin fit d’une partie de la seigneurie temporelle deson église, de sa justice et de sa miliceà Eudes, fils du Tricheur, sousle prétexte honnête et spécieux de lui quitter le soin des affaires temporelles pour s’appliquer seulement aux spirituelles. Or, bien loin d’avoir fait volontairement cette démission, il ne fut incité à la faire que par convenance, voyant que l’usurpation de ce qu’il abandonnait avait déjà été faite par Thibault. Il ne délaissa à Eudes que le titre de comte avec l'administration de la justice, le maniement des armes et quelques petits droits casuels qu’il n’était pas en son pouvoir de lui enlever. Hardouin, simple usufruitier du bien de son église, n’avait pas le pouvoir de l’aliéner valablement.

Rouillard dit que ce fut un trait de sagesse à Hardouin que de s’accommoder au temps, de quitter gracieusement une partie de ce qu'il possédait à une personne qui la convoitait, obligeant par ce bienfait le comte à la défense des libertés et franchises de son église ; que ce fut par un pareil motif que les chanoines de l’église métropolitaine de Reims partagèrent avec Eudes, comte de Champagne, fils de cet Eudes, comte de Chartres, la terre du Val près Roignon, par lettres de 1124, afin qu’il les assistât de sa puissance contre Odelric, comte de Troyes, duquel ils recevaient beaucoup d’incommodités; que l’abbé et les religieux de Saint-Bénigne de Dijon associèrent pareillement, en la seigneurie d’'Helmauru, Thibault, comte palatin de Brie et de Champagne et roi de Navarre, descendu des comtes de Chartres, comme le démontre un titre de

DES COMTES 46$ 1261 ; que l’abbé de Luxembourg avait partagé la moitié du revenu temporel de son abbaye avec le même comte par un autre acte de 1263. II représente les comtes comme des usurpateurs des biens de l’église, comme si la grandeur où ils se sont élevés n'avait point d’autre cause qu’un pareil sacrilège.

Rouillard nomme cette sorte de société des églises avec les princes et les seigneurs séculiers partage ou apariation et dit que plusieurs églises s’en sont aidées pour obliger les princes temporels à défendre leur bien temporel auquel ces seigneurs avaient si bonne part. Il dit que l’évêque du Puy en Auvergne avait pratiqué pareille société avec le roi Philippe-le-Bel, des lettres patentes du roi Charles VIT de 145$ faisant mention d’une pareille association, comme le témoigne l’art. 18 de la Coutume de Senlis. II en conclut que Hardouin en avait prudemmént usé de la sorte avec Eudes, fils de l’usurpateur Thibault, qui avait même quelque parenté avec cet évêque; que les successeurs d’Eudes, reconnaissant que leur comté n'était qu’une usurpation, craignant que les évêques, successeurs de Hardouin, ne veuillent pas approuver ce changement, ce démembrement fait par une personne qui n'avait pas le droit de le faire, afin de s’affermir dans leur possession, ont obligé tous les nouveaux évêques, le jour de leur entrée solennelle, à prêter entre les mains de leurs officiers serment de ne faire aucune chose qui puisse leur faire perdre leur comté, serment qui est prononcé à l’autel de la chapelle Saint-Blanchard dans le château les anciens comtes, appelé la Tour, qui est le palais où se rend à présent la justice.

Ce grand discours de Rouillard mérite bien des observations; et, de même que nous avons démontré le peu de fondement de cette prétendue usurpation du bien de l’église par les comtes, de même les raisons par lesquelles il prétend la justifier sont aussi faibles que les exemples qu'il a rapportés.

L'église a été établie dans la pauvreté. Il est certain qu'elle ne possédait aucun bien à son origine et que tout ce qui lui est advenu depuis provient de la libéralité de princes et de riches fidèles qui se sont dépouillés pour l’entretenir.

CHALLINE. — Recherches. 30

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