CHAPITRE PREMIER VIRGINI PARITURÆ
Un auteur allemand rapporte qu'après la levée du siège de Rome par Brennus, un philosophe, resté dans la ville, s’y était fait beaucoup d'amis parmi les personnages les plus considérables de la République. Tombé malade et sur le point de mourir, ce philosophe aurait dit à un groupe de sénateurs romains, venus le visiter, qu à son arrivée à Romeil avait remarqué comme une chose extrèmement honteuse la pénurie de dieux, et qu'il en voyait maintenant le nombre tellement augmenté qu'il y en avait autant que de citoyens, on en comptait alors vingt-huit mille, et qu’il était bien aise de leur voir à chacun le sien, car chacun possédant son dieu domestique n’aurait plus la peine de servir et d’honorer un aussi grand nombre de dieux.
Il ne faut point douter que ce philosophe ne fut un Druide et qu'il se moquait des sénateurs romains de s'être fait une si grande multitude de dieux, lui qui ne croyait pas qu'il y en eût plus d’un dans le monde. En effet, sous plusieurs simulacres, comme Teu- tatès, Ammon, Taranis et Bélénus, les Druides n’en adoraient qu'un seul, ces païens lui donnant ces divers noms suivant les diverses qualités qu'ils lui reconnaissaient. Ils estimaient que T'eutatès signifiait Jehus ou Hesus, Bélénus dieu homme, et Taranis
esprit repurgeant, voulant nous apprendre par ces trois noms que Dieu est tout puissant et exprimer ce que nous appelons le père, le fils et le saint-Esprit, les trois personnes de la Trinité dont ils avaient une parfaite connaissance. Mais après la conquête des Gaules par les Romains; il leur fallut, déguisant leur religion, donner aux mages qu’ils fin les noms des dieux des Romains. Les Romains ne s’ y trompèrent pas et, à la suite de contestations sur ce sujet, le Sénat les voulant abolir ainsi que leur religion, rendit un édit de bannissement et les chassa de l’Empire. Néanmoins durant cette persécution des infidèles on ne laissa pas, dans le pays chartrain, d’adorer Dieu, parce qu’il y avait longtemps UE, habitants avaient appris par la tradition de leurs ancêtres qu’une Vierge devait enfanter, et avaient même dressé en son honneur dans une grotte de Gr une image avec cette inscription: Virgini pariture, à la Vierge qui enfantera. |
D'aucuns veulent que cette image a été consacrée à la Vierge plus de vingt siècles avant qu’elle fut venue au monde, d’autres la font remonter moins loin, maisil ne faut pas douter que cette dévotion n'ait été fort ancienne à Chartres, et il ne s’en faut pas étonner, les Druides étant descendus des anciens hébreux, savants en tout ce qui regardait leur loi, et les prophètes peuvent avoir eu la révélation des choses qu’ils ont prophétisées, aussi bien que les Sibylles l’ont eue. Ils ont pu savoir par Jérémie que Dieu avait créé une chose nouvelle sur la terre, qu’une femme devait enfanter un homme, ce que tous les interprètes entendent de la Vierge Marie, et comme aussi le dit [saïe, chap. 1°°: ecce virgo concipiet et pariet filium.
Je ne dis rien des Sibylles de qui l’on veut que ce mystère ait été connu et dont on a un apercu dans les vers publiés sous leur nom (saint Augustin, livre [®, chap. xxvut, de civitate Dei) ; mais tout cela ne fait rien pour l’image que les Druides élevèrent en l’honneur de la Vierge qui devait enfanter. Cette image fut recue par les Gaulois puisque c’étaient leurs Druides qui l'avaient proposée, et qu'elle ne pouvait pas déplaire aux païens qui avaient coutume de se servir de semblables images ; aussi, quand le christianisme vint à s'établir, l’image dédiée à la Vierge qui devait enfanter ne pouvait pas être désagréable aux Druides, puisqu'ils y trouvaient une
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espèce de prophétie de ce qu’ils voyaient arriver et de ce qu'ils annonçaient aux peuples.
Il n’est pas nécessaire de rapporter diverses autorités qui prouvent que, dès longtemps avant la naissance de la Vierge, on avait eu connaissance d’une Vierge qui devait enfanter ; Épiphane, en la vie de saint Jérémie, rapporte que le prophète, mort en Égypte, avertit les prêtres du pays que toutes leurs idoles seraient renversées, lorsqu'une Vierge qui aurait enfanté viendrait en Égypte avec son enfant, et que, au temps d’'Épiphane, à cause de cet avènement, on vénérait cette Vierge et adorait l’image de son enfant représenté dans un berceau comme s’il avait été toujours adoré. Le roi Ptolémée ayant demandé aux prêtres pourquoi ils faisaient cela, ils répondirent que c'était un mystère qu’ils avaient appris de leurs ancêtres qui disaient en avoir été avertis par le saint prophète et qu'ils en attendaient la venue et ce qui en devait résulter. Petrus Comestor, en son Histoire ecclésiastique, livre [TT, où il parle de la mort de Jérémie, qu’il témoigne avoir prise d’'Épiphane, et que Zénon, au tome III de ses Annales rapporte, dit que quelqu'un dans la Thrace, fouillant dans la terre, rencontra un grand coffre de pierre dans lequel fut trouvé le cadavre d’un homme et un écrit qui portait : le Christ doit naître d’une Vierge et je crois en lui, sous Constantin et sous Irène au soleil tu me reverras. J.-B. Egnatius, dans le catalogue qu’il a fait des empereurs, rapporte cette histoire avec les mêmes paroles, mais ne dit pas où il l’a prise. Rouillard écrit que c'était là le corps de Platon, rapporte cette histoire sans parler, non plus que Egnatius, de Zénon, cite saint Thomas sans marquer le lieu où cet auteur en parle, et aussi Sigebert qui en fait mention, comme Paul Diacre. Il remarque encore d’après Roderic Santius qu'en 1220, alors que Honoré IIT tenait le siège de Rome et que Ferdinand régnait en Castille, il arriva une chose admirable pour la défense de notre foi catholique, c’est qu’à Tolède un juif, rompant une roche pour accroître sa vigne, trouva au milieu d'une cavité de la pierre un livre sur les feuillets de bois duquel on lisait, en hébreu, grec et latin : au troisième âge du monde le fils de Dieu naïtra de la vierge Marie et souffrira pour le salut des hommes; que le juif ayant vu cela se fit baptiser avec toute sa famille. Ce
que dit Rouillard des Egyptiens qui adoraient la croix comme le signe de la vie future, de l’autel dédié au Dieu inconnu, d'une Vierge qui tenait un enfant dans ses bras trouvée dans la Chine, au rapport de Gonzales, parait avoir été fait par quelques personnes auxquelles le mystère de l’Incarnation avait été révélé et peut servir à prouver que les Druides ont eu une pareille révélation et une même tradition qui a donné lieu de faire une image en l’honneur de la Vierge qui devait enfanter, fondement de l’ancienne dévotion de la ville de Chartres.
Ce que Rouillard rapporte d’Albumazar n’est pas considérable, et ce qu'il en dit est fort obscurément énoncé dans cet auteur qui n'est pas fort ancien, de plus on peut dire que c’est la pensée d’un astrologue qui n’est pas plus vraisemblable que ce qui est rapporté de Priscus, qui aurait consacré l’image de la Vierge tenant un enfant entre ses bras et fait bâtir un temple en son honneur avec l’assistance et le secours de Godefroy, comte de Montlhéry, longtemps avant la naissance de J.-C. En effet, la qualité de comte n’était aucunement connue en ce temps, et n’a été en usage que depuis les empereurs et longtemps après la naissance de PEmpire. L'image de la Vierge qui devait enfanter appartient avec bien plus de raison aux Druides qu’à quelque autre personne que ce soit. Si Priscus et Godefroy avaient érigé un temple en lPhonneur de la Vierge qui devait enfanter, César ou quelque autre auteur qui ont si - particulièrement écrit l’histoire des Gaules et des Druides, n'auraient pas manqué d'en faire mention, comme d’une chose bien merveilleuse qui eût été publique, là où la doctrine des Druides était secrète et ne se donnait, avant la naissance de J.-C., qu'en particulier, par tradition, dans des lieux écartés et sans en rien écrire. Il ne faut pas croire qu’alors on eût fait un temple si magnifique pour honorer une Vierge.
Il n’est pas nécessaire de chercher des preuves si faibles de la dévotion de Chartres, la tradition en est trop certaine, personne n'en doute, et elle ne peut être prouvée par un témoignage plus célèbre que par l'excellente épigramme que Jules Scaliger a faite de la ville de Chartres, parmi beaucoup d’autres qu’il a composées en l’honneur de plusieurs villes, de claris urbibus:
VIRGINI PARITURÆ 107 Voici celle de la ville de Chartres :
Sæcula communes habeant sibi cætera laudes Vinea, feras, segetes, mænia, bella, forum ; Hic sua contulerunt omnes ‘arcana Sybille Cum dicta est Virgo, que paritura Deum Credidimus prius atque fuit, si credere vita est : Sic nos quam essemus ante fuisse palam est.