ANTIQUITÉ DE LA VILLE DE CHARTRES
La noblesse d’un peuple et d’une ville se prouvant par l’anti-
quité de ses premiers habitants et l'illustration de ses premiers fondateurs, si la ville de Chartres a été bâtie et habitée par un des
enfants de Japhet, elle est sans contredit une des villes les plus anciennes du monde et par conséquent une des plus nobles. Nous en pourrions avoir des preuves si les anciens Gaulois nous avaient laissé des mémoires de leurs actions.
Rouillard tire l’antiquité des Chartrains et Carnutes de leur nom qu'il estime leur avoir été donné à cause de l’habitation qu'ils faisaient dans les forêts sous des chênes ou des hêtres et même dans des grottes et cavernes qu’ils creusaient pour se loger, parce qu’alors l’art de bâtir était ignoré et qu’il n’existait pas de maisons telles qu’on en a édifié depuis.
Nous ne rencontrons avant Jules César aucun auteur qui ait parlé d'eux, mais ce que César en dit fait assez connaître la haute antiquité des Chartrains ; en effet, un peuple tel qu'il le représente ne peut pas s'être élevé en peu de temps à une aussi grande puissance que celle à laquelle les Chartrains, d’après lui, avaient atteint. |
Rouillard estime que le nom de Chartres a été donné à la ville capitale des anciens Carnutes à cause des grottes et des cavernes dont elle était remplie et qui servaient aux Gaulois de prisons pour y renfermer leurs criminels, lorsque, à certain moment de l’année, 1ls s’assemblaient à Chartres pour y traiter de leurs affaires et pour y faire juger leurs différends par les Druides ; que, pour cette raison, Ptolémée l’appelle Antricum, ce qui signifie ville de cavernes ou de grilles; que le mot chalnos ou charnos des Hébreux signifie aussi geôles ou grilles. Il veut faire passer pour ridicules ceux qui font dériver le nom de Carnutes du grec xdovov qui signifie noyer et ajoute qu’il y aurait plus de raison de croire que le mot carnutes a été corrompu, qu’on le dit ainsi au lieu de quermites pour signifier chéniers ou gens qui font leur demeure sous des chènes ; que les Druides, qui étaient fort considérés dans les Gaules, ont tiré leur nom du mot ôcù qui signifie chêne, dont 1l veut que l’on tire cette conséquence que les Carnutes ont aussi tiré leur nom de là.
ORIGINE DES CHARTRAINS 13
Cet auteur se trompe, car on ne trouve dans l’antiquité aucune preuve à l’appui de cette assertion. Nous avons déjà remarqué qu’il ne restait aucune trace de ces grottes et de ces cavernes qui eussent pu servir de prisons aux Gaulois lorsqu'ils tenaient leurs assemblées à Chartres ou en quelque autre lieu du pays chartrain. Ptolémée, d’ailleurs, n’a point appelé la ville des Carnutes Antricum, mais Autricon, et Scaliger, Papirius Maso, Orsolio et plusieurs autres l’appellent de même Autricum et non Antricum.
On peut ajouter que Rouillard s’est encore mépris lorsqu'il a avancé que les premiers Gaulois étaient obligés de demeurer dans des bois, sous des chênes ou sous des hêtres, parce qu'ils ne connaissaient pas l’art de construire des maisons, alors ignoré. Ces premiers Gaulois tirant leur origine de Gomer, fils de Japhet, lequel, ainsi que ses compagnons, avait aidé à bâtir cette arche merveilleuse au moyen de laquelle ils furent sauvés du déluge, ne pouvait ignorer l’art d'architecture, ayant été témoin du complot ourdi lors de la construction de la fameuse tour de Babel, qui fut la cause de la confusion des langues et obligea les descendants de Noé à se séparer, à quitter leurs pays et à chercher d’autres demeures.
L’EÉcriture Sainte nous apprend en outre qu’ils avaient entrepris de construire cette tour au moyen de briques qu'ils cuisaient au feu et employaient en guise de pierre, en les reliant ensemble avec du bitume au lieu de ciment et de mortier.
ÏJl nous paraît bien plus à propos, au sujet de la véritable étymologie du nom des Carnutes, de nous en rapporter à M. Simon Postel, très savant en langues orientales et auteur très curieux, qui pense que le mot carnute vient du mot hébreu carnotet qui, dans Écriture, se prend toujours pour la force, pour la puissance, pour la lumière, qualités qui conviennent beaucoup mieux à la ville de Chartres, bâtie sur une montagne, qui recoit au matin la lumière des premiers rayons du soleil, où les Druides exerçaient leur justice, où ils enseignaient les sciences les plus curieuses, dont les habitants étaient puissants et vaillants et qui devaient être éclairés par la lumière de la grâce du haut mystère de l'Incarnation de Jésus- Christ avant qu'il fût né d’une vierge.
Les Chartrains en latin sont appelés Carnutenses et leur ville Carnutum, témoin ces vers de Tibulle :
Testis Arar Rhodanusque celer divesque Garumna Carnot et flavi cerula limpha Liger
et bien que Carnutes et Carnutum se disent aussi, il y a pourtant sujet de douter, quoi qu’en dise Joseph Scaliger, si en cet endroit de Tibulle on doit lire Carnuti plutôt que Carnoti et fluvii au lieu de flavi, car alors la rivière de Loire ne servait pas de bornes au pays des Carnutes, mais était enclavée dans leur territoire, Genabum, que l’on croit être Orléans, étant de leur domaine aïnsi que la haute et la basse Sologne. Ce serait dire deux fois la même chose. D’ailleurs, dans la relation des provinces de la Gaule, insérée dans la Cosmographie d’'Ethicus, dans la quatrième province lugdunaise, sous la métropole de Sens, est placée la prima civitas Carnutum. Le mot de fluyii mis pour flavi est à mon sens aussi mal corrigé, l’épithète de flayi se devant rapporter à Carnoti auquel elle convient parfaitement à cause de l'abondance de blé dont ce pays alors comme encore à présent a toujours été favorisé, et il y aurait à redire si on ajoutait fluvu à cerula limpha Liger, car Liger avec cerula limpha expriment suffisamment ce que le poète veut dire, sans y ajouter le mot fluyii qui serait superflu là où le mot flayi est une excellente épithète qui s’accommode fort bien avec Carnot.