HÉLIOS ET APOLLON
usage précis, il jouait un grand rôle dans l’économie du temple, et il n'était pas un simple ex-voto . Beaucoup trop en vue pour servir aux cérémonies mystérieuses des oracles, il ne devait pas, je crois, prophétiser l’avenir ; mais l’adyton restant fermé aux profanes, cet appareil exposé à tous les regards, manifestait au loin la présence du dieu prophète, et servait d'enseigne à son sanctuaire *.
L'érudition de Lucain, d’une précision si douteuse, a peut-être été bien inspirée, lorsque, citant l’oracle délien, il mentionna ses trépieds 1 2, qui sont également cités par Himère , et placés dans le temple-oracle d’Apollon Délien 3 * 5.
§ X. Vérification par les textes. —
Ilélios et Apollon.
Le temple du Cynthe est, pensons-nous, « la caverne du soleil » et o l’adyton prophétique d'Apollon » . Peutil avoir été habité d’abord par Hélios, ensuite par Apollon ?
Il est de règle qu’ Apollon, dieu nouveau, s’est pres-
1 II serait malaisé de démontrer que l’appareil soutenu par
cette base était retentissant. Voici pourtant deux preuves qui permettent de risquer cette hypothèse : 1 0 On sait (Plut., De def. orac., 15) que les oracles abandonnés se mettaient à retentir
quand le dieu les visitait de nouveau. 2° La cortina s’est
quelquefois appelée y.ùy.'Koç aùxoêoVo^NoNNUS, Dionys., IV, 292.).
5 Lucain, Phars ., VI, 425. Non tripodas Deli, non Pythia consulit antra.
5 Himère, XVIII, 1. — Vid. infra, p. 112.
DÉLOS
que partout substitué à de vieilles divinités. Sans multiplier les exemples, on peut citer Amyclées et Delphes1, où Phœbus, le dernier venu, remplace les divinités solaires ou prophétiques. En outre, il est vraisemblable qu’Hélios, le soleil personnifié, a été remplacé par Apollon, cette personnification plus moderne du soleil. On ne peut douter, à présent, malgré Otfried Millier, qu’ Apollon, au moins à Délos, ne soit le soleil, et pour en être convaincu, il suffit de lire Thymne homérique. On rencontre plus tard, dans les Cyclades et dans les îles voisines, plusieurs Apollons solaires, entre autres, à Gamiros 2, un Apollon àziyzvzzr.c ; enfin , suivant un scholiaste deTOdyssée 3, Délos est « consacrée à Apollon, c’est-à-dire au soleil, lz pà rt ÀtfXoç ’ArcoX-
XtoVOC, Ô £GTIV HXlOl/. !»
Délos et la Troade eurent entre elles des relations fort anciennes. Aussi Tzetzès, sachant que les cultes d'Hélios et d’Apollon étaient confondus en Troade, a-tûl supposé qu^Apollon avait été autrefois un prophète serviteur du temple d’Hélios 4. Tzetzès manque de critique et Apollon ne fut jamais un Troyen, prêtre du so-
1 Eschyl., Eumen., 1 et suiv. — Schol. Pind ., Hypoth. pyth .: la Nuit, Thémis, Bacchus, Python, prophétisèrent successivement à Delphes. — Thémis est quelquefois identifiée avec la terre. (Eschyl., Schol. Prometh ., 209 et suiv.) — Apollodor., Bill. gr. I, 4, 1 : Hyacinthe, Actéon, etc., sont de vieilles divinités solaires qu’Apollon a remplacées.
2 Macrob., Saturn ., I, 17.
5 Od. z, 162 et suiv. et le comment. d’Eustathe. — Suivant Eustathe, 77., H, 245, le soleil est appelé Svftioç. — Le soleil et Apollon étaient confondus en Troade. Cf. Eusth., II., A, 41.
v Tzetzès, Toc 'Opulpou :
L’HYMNE homérique 95
leil. Mais cette hypothèse n'aurait pas été imaginée, si Tzetzès n’avait appris, dans quelque texte, qu’Apollon prophète avait été interrogé dans les sanctuaires d 'Hélios.
Nous savons enfin, par Eusèbe de Gésarée, que les païens, ses contemporains, identifiant Apollon avec Hélios, ont considéré Délos comme la patrie du soleil, et que cette opinion était confirmée par de récents oracles .
§ XI. L’oracle d’Apollon mentionné dans l’hymne homérique. — Naissance d’Apollon.
Après l'Odyssée 2, la plus ancienne poésie où le nom de Délos soit cité, est l’hymne homérique d’Apollon Délien.
On lit dans cet hymne que Latone enfante Apollon 3
KeyAiysvyj TTp o; f xanpov opoç y.ai KvvQiov oyOov ’Ày^oraTco cpotWoç, en’ Iî/cattoio peéQpotç .
« couchée contre le flanc allongé de la montagne et l’escarpement du Gynthe, tout près du palmier, au-
wH)vu0s ^piriao'jj.£voç irapfc (3cû|aoî<; ’Hs^oto.
rHv ôé xiç èv TpcÔEaatv 5 Air o'XXwv jxàvxK; àjxü jxtov,
Ntjw èv Y|Ya0£âj cpaeacjxôpo'xou ’Hs);£oio,
"Oç ^pYjapLoiat rdàe Trpoo-ssnrsv {xavxoaùvaiç xs...
1 Eusèbe, PTœp. evang., III, 15. ïiîoç ouv i\ Aï^o; ...yévoiv ’àv xoü
'H7£ou Tîaxplç, jnrjxïip 8& xauxl voip àpxtaç èxupovv tbç à)ai07j ve 6'vxa
oc aùxov ^priapLof.
2 Hom., Od ., z, 162 et suiv.
5 V. 17,18. — Cf. y. 25,26.
DÉLOS
dessus 1 des eaux de l’Inopus ». A cette place, Apollon construisit un temple où des oracles furent rendus : Latone en fit la promesse solennelle à la déesse Délos 2.
’EvQdfàs [jliv TrpwToy zev£e tv rapt v.ciïkix. vr'ov *Ep usvat avQpwTTcov ^prat^otov
« Là, tout d’abord (qu'Apollon) construise un trèsbeau temple pour servir d'oracle aux hommes. »
Prenons les deux premiers vers, cités plus haut, dans leur sens précis. « Le flanc allongé de la montagne et l’escarpement du Cynthe » désignent exactement la place delà caverne. Le grand temple de marbre, édifié presque au bord de la mer en l'honneur d’Apollon, est loin du Cynthe, et ne s'élève ni sur une pente allongée ni contre un escarpement plus abrupt. Par conséquent la caverne prophétique du Cynthe peut seule avoir été le temple-oracle construit dans le Çynthe par Apollon.
Cette preuve souffre quelques objections qui l’atténuent légèrement, sans la détruire.
1° Peut-être avons-nous donné à ces vers une signification trop précise, et pris une description poétique et vague pour un renseignement topographique. — Quand Homère ou ses imitateurs décrivaient une ville, un port, un sanctuaire qu’ils connaissaient, ils le défi-
1 Reise a corrige les anciennes éditions qui portaient 6tt. Sa correction a été adoptée par Hermann, Baumeister, etc.