L’ORACLE, D’APRÈS VIRGILE
pour nous rapprendre? L'opinion d'Epaphus, également rapportée par Macrobe, est tout-à-fait catégorique et décisive : « Jamais le temple de Délos n’a éprouvé aucun accident, et les pierres dont il a été construit subsistent encore » .
Un préjugé voulait que Délos ne fût pas sujette aux tremblements de terre 4; la religion l’empêcha longtemps d’être pillée par les hommes. Cependant ses édifices situés au bord de la mer furent enfin dévastés, et auparavant ils étaient quelquefois réparés ou reconstruits. Seule la caverne du Cynthe était en pierres inébranlables. Déjà du temps d’Enée, c’étaient de vieux rochers cyclopéens. Quand Virgile, puis Epaphus, écrivirent, cette masse puissante et informe, défiant les ravages de la nature, n’attirantpas la cupidité des hommes, n’avait encore rien souffert. Aujourd’hui ce toit est encore à sa place ; aucune de ses dalles énormes n’a fléchi ou ne s’est brisée ; et le plus vieux temple de l’île, conservé presque intact, domine toute une ville de ruines, où pas une colonne, pas un mur n’est resté debout.
Macrobe cependant suppose que l’oracle entendu par
1 Suivant Macrobe, un peu trop subtil, Virgile aurait entendu par « Saxo vetusto » des pierres très-anciennes, parce qu’elles n’ont pas été ébranlées parles tremblements de terre. Je ne pense pas que Virgile ait fait allusion à cette légende. Selon Servius « Saxo vetusto » désigne le rocher même du Cynthe que les tremblements de terre ont épargné. Mais au contraire, le Cynthe, sorti des flots, n’est-il pas la plus moderne de toutes les montagnes? — Servius citant la cortina'mugissante de Délos, invoque l’exemple de la caverne de Delphes. Faut-il en conclure qu’il plaçait aussi l’oracle délien dans une caverne? Son texte n’est pas assez net pour que mous devions en tirer cette preuve. Cf. Servius, Comment, ad Æneid., III, 92,
DÉLOS
Enée sort de l’autel d’Apollon Génitor. Sans connaître la place exacte de cet autel, je ne le crois pas dans le temple du Cynthe. Mais l’argumentation de Macrobe, qui n’a pas vu Délos, et qui, du reste, n’est pas trèsaffirmatif, est facile à réfuter :
1° Enée, dit-il, avant de consulter l’oracle, ne sacrifie pas de victimes ; or, on n’offrait pas d’êtres vivants à l’autel d’Apollon Génitor. Donc il s’agit de cet autel. — Mais d’autres présents étaient consacrés à l’Apollon Génitor, et si Virgile s’était piqué d’une exactitude si scrupuleuse, il aurait, comme d’autres auteurs 4, mentionné ces présents.
2° Apollon est appelé pater, donc c’est Apollon Génitor. Père de la vie et des êtres, souvent appelé Patrous 2, Apollon, qui est à la fois un grand dieu effle dieu tutélaire 3 des Troyens, peut être appelé pater dans n’importe lequel de ses temples. — L’opinion de Macrobe ne repose donc sur rien 4 ; et nous ne trouvons du reste aucun auteur qui fasse de cet autel d’Apollon Génitor le séjour d’un oracle, ni même qui place dans le grand temple en marbre, un oracle d’Apollon Délien.
Cet Apollon « pater » est aussi nommé Tymbræus (ou Tbymbræus) . Sans doute ce nom vient de TAsie-Mi-
1 DiOGr. Laert., VIII, 13. — Porphyr., De obst ., II, 28, 29.
2 Macrob., Saiurn ., I, 17.
3 Preller, Myth ., I, 193 et 227, Apollon Patroüs est surtout le Dieu des Ioniens. Cf. IIimer., Or., X, 5, qui décrit Apollon PatroÜS père d’ion : ijxsi8iü>v ô Ge6ç xaQiirsp fi; piavTSuwv ttjv àTcoxxiav xotç ’lwffi. Il peut avoir à Délos un autel et un oracle.
4 IIeyne ( Comment . ad. loc. cit.) critique ce passage de Macrobe. Il ne doute pas que ce vers ne désigne un vieux temple; et il n’était pas nécessaire, ajoute-t-il, de songer, aussitôt débarqué, à offrir des sacrifices.
L’ORACLE, d’après VIRGILE 107
neure, mais il fat peut-être appliqué à la caverne du Cynthe et à ses environs. Suivant Semas, quelques autorités placent à Délos un lieu nommé Tymbra^TuySp-/}) consacré à Apollon. « Alii Tymbram locum in Delo consecratum Apollini tradunt. » Apollodore 1 2 raconte qu’Apollon, né à Délos, apprit, avant d’aller à Delphes, Part de prophétiser de Pan, fils deThymbris (©u^cpsw;). Pan avait été un dieu prophète antérieur à la venue cP Apollon, et l’on sait que Pan habite les montagnes et les cavernes. Il est donc probable que Virgile, fort exactement renseigné sur la caverne du Cynthe, ne l’était pas moins sur le nom du dieu qui l’habitait.
Ainsi les textes, confirmant nos études faites sur place, nous prouvent que la caverne du Cynthe, temple homérique du soleil, était en même temps l’adyton prophétique d’Apollon.
Aucune objection sérieuse n’atténue la valeur de ce fait 3. Il semble que la tradition conservée par l’hymne homérique a fait naître le dieu dans cet oracle. Nous allons donner le témoignage qui la justifie.
1 Servius, Comment, ad Virg. Æneid ., III, 85; Georg ., IV, 31. — Cf. p. 33.
2 Apollod., I, 4, 1.
3 Je ne citerai qu’en note une preuve intéressante, mais trèssuspecte.
Pyrrho Ligorio, que l’on n’ose guère nommer dans un ouvrage sérieux, a publié une médaille frappée sous Marc-Aurèle, et représentant un temple sur le Cynthe avec l’inscription : {jLavTsïov ô7))aàTüDv vswxo'piov. Les vieilles éditions de Stéphane de Byzance et celles de Callimaque par Spanheim (H. in Del., 90), reproduisent cette inscription. Si la médaille est vraie, cett'e montagne est le Cynthe, et ce temple-oracle, la caverne d’Apollon. Mis en garde par la mauvaise réputation de Ligo-
DÉLOS
§ XIII. L’oracle d’Apollon , ses trépieds , et le mythe de la naissance , mentionnés par Himère .
Un texte cTHimère résume et confirme nos assertions. Le voici 8:
Ev Àr,) (jù, rauTTî r/5 îofcw, vswv riva cpaatv ot eTuywptoi 5etxvuaQai Xtrov yèv t«Iç xxzaaxevxïç, sùxyrj iïs t& Xôyw y.ai rot; TTSpt «’jtoO 8wyYi[jLOiGi'j , ”Ev9a v-ct.xîyzi Xoyoç, ors Ïtly.tzvyj A/jTW
rio, D’Orville a pensé que cette médaille était fausse, et les raisons qu’il a données ont paru concluantes. Cependant trois de ces raisons sur quatre ont peu de valeur. Les voici : 1° Le temple d’Apollon était sur le bord de la mer, donc son oracle ne résidait pas dans le Cynthe. — Nous avons démontré que l’oracle d’Apollon est dans le Cyntbe. 2° Les néocores remplissaient une fonction infime et souvent tournée en ridicule ; ce titre de néocore ne saurait donc figurer sur des médailles. — Ce titre fut en grand honneur sous l’empire romain, et des villes nombreuses, Epbèse par exemple, étaient néocores des dieux ou des empereurs. 3° Délos, déserte sous Hadrien, ne pouvait avoir frappé cette médaille. — Cependant l’oracle de Délos était fort vénéré à l’époque de Julien, et put avoir été l’objet des faveurs spéciales d’Hadrien, si passionné pour les antiquités religieuses de la Grèce. La dernière raison de D’Orville est beaucoup meilleure : twv est un barbarisme. Je lirais fa-
cilement ArAidcaTtov OU mieux AïAiâôtDV (Cf. Soph., Œd. Col.,\ 047 in Schol.); et je croirais à une faute d’orthographe, siLigorio ne citait plusieurs autres médailles qui portent, dit-il, ô^idrwv, et qu’on n’a jamais vues. Il est tellement sujet à caution qu’il doit les avoir toutes inventées. — Pourquoi Ligorio, sans avoir étudié nos textes ni connu la caverne du Cynthe, auraitil eu l’idée d’imaginer cette inscription et de placer à Délos un oracle dans une montagne? Mais pourquoi n’a-t-on jamais retrouvé aucune de ces médailles suspectes? Je ne veux rien conclure, mais le fait méritait d’être signalé.
1 IIimère, Or., XVIII, 1.
LE TÉMOIGNAGE D’hIMÈRE
tôt}; Oeoùç, Iv Qyjvou zxç ùdlvzç, aCr/5, /-ai tov 'ATroXXeova Ttp.yj toO ytàpiov fj.£za y.laê(j)y ezeî tovç tspoùç 7:r,yvvy.Evov Tptrro^aç, 0£puareuetv l/.sIGe/ toi; etc.
« Dans cette île de Délos, on montre, au dire des habitants, un temple de structure fort simple, mais consacré par la tradition et par les légendes qui s’y rattachent. C’est là, suivant la tradition, que Latone enfanta les dieux et fut débarrassée de ses douleurs ; et c’est de là qu’Apollon, pour honorer le lieu de sa naissance, après avoir fixé dans le sol des trépieds sacrés avec des rameaux de laurier, rendit ses oracles aux Grecs. »
L'oracle d'Apollon est donc, suivant Himère, de structure très-simple : il est, d’après Virgile, bâti en pierre. Dans ce temple, on trouve des trépieds faits avec des lauriers, que Virgile et Servius ont placés dans le temple du Cynthe. Apollon est né dans cet adyton : l'hymne homérique le faisait naître sur le flanc de la montagne, puis édifier, sans doute au même endroit, un temple oracle. En quelques mots, Himère nous renseigne donc sur l’oracle divin, consulté par toute la Grèce, cher à Phœbus; sur l’enfantement de Latone à cette même place ; sur les lauriers et les trépieds ; sur tontes les légendes que nous avons démontrées appartenir à l’adyton du Cynthe. L’auteur fait ressortir l'importance toutà-fait exceptionnelle de ce lieu où les traditions les plus sacrées, et, ajouterons-nous, les plus anciennes et les moins contestables, font naître une grande religion. Nous faisons cependant une réserve et nous pensons que ce temple, qui est peut-être le plus antique berceau
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d’Apollon en Grèce, n’a pas vu naître ce culte, arrivé d'Asie déjà puissant.
| XIV. Le dragon.
Le toit du temple-oracle, qui, avant notre fouille, sortait seul de terre, était appelé « la porte de pierre, » ou la « caverne du dragon ». Pourquoi ce dernier nom? Deux hypothèses peuvent l'expliquer. Peut-être ces vieux débris ont-ils frappé l’imagination des Grecs, et, sans connaître aucune légende, y fit-on habiter un serpent. En effet, en Grèce comme en France, comme en Allemagne 4, comme partout ailleurs, le peuple croit volontiers que des dragons malfaisants se cachent dans les ruines, les cavernes, les retraites humides et mystérieuses. Peut-être, au contraire, l'adyton du Cynthe at-il dû son nom de « caverne du dragon » à quelque légende, quelque cérémonie, dont le souvenir est maintenant effacé. Le peuple, comme il arrive souvent, a pu conserver la mémoire d’un nom, sans savoir d’où ce nom est venu.
Voici les raisons qui me font pencher pour la seconde hypothèse :
Avant d’être déblayée, la caverne du Cynthe, ensablée presque jusqu’au sommet, peu obscure, ouverte à ses extrémités, n’avait rien de bien effrayant; cependant, les Mykoniates y plaçaient un serpent et le craignaient un peu. Peut-être est-ce par tradition qu'ils avaient peur.
1 Ces légendes de dragons n’ont-elles pas quelquefois une origine mythologique? Nous ne voulons pas nous occuper ici de cette vaste question.