‹ Recherches sur DélosChapitre 29 sur 81 · LE DRAGON · texte numérisé non relu

LE DRAGON

La tradition 1 place des serpents dans presque tous les oracles, et surtout dans les oracles d’Apollon. Si Apollon eut à vaincre un serpent à Délos, ce fut dans son temple-oracle.

Or, Délos paraît avoir eu comme Delphes son mythe du dragon tué par Apollon enfant. Les autorités qui nous le font croire sont chacune d'une valeur contestable, mais elles se fortifient l’uue par l'autre, et, partant de sources très-différentes, elles ne peuvent guère venir d’une erreur commune.

1° Quelques-uns des mythographes qui font naître Apollon à Délos, racontent qu’aussitôt né, il tua le dragon ; et, si l’on en croit Macrobe 2, il combattit dans le lieu même de sa naissance 3.

1 Le dragon est le gardien du gouffre prophétique, et semble parfois le personnifier. Paus., X, 6, 3. — *Macrob., Sat.% I, 17. — Apollodore, I, 4, 1. Le dragon empêche Apollon de s’approcher du x<*^a : Apollon triomphe du serpent et prend possession de l’oracle. Quand l’oracle du mont Ptoüs est muet, c’est que le dragon en a ravagé les alentours (Plut., De def. orac ., 8), etc. — Nous ne cherchons pas ici à savoir si les serpents n’ont pas été les symboles de certaines forces ou de certaines parties de l’univers. (Hypothèses proposées : les nuages, les fleuves, le soleil, l’écliptique.)

2 LlBANIUS, Narr ., XIX, p. 1103 : TexOslç ô ’Andllm eùOùç fiv zoÇdrriç, xal epyov uùtôj TCptoxov ô 8p àxtov. — LUCIEN, Dial. TiiaT ., X. Aussitôt qu’ Apollon et Diane sont nés, ils tuent le dragon. — Cf. Angelo MaÏ, Myth ., 1.1, n° 37; 1. II, n°17. — Macrobe, Saturn ., I, 17. Au moment où Diane et Apollon virent le jour, un serpent nommé Python s’empara de leur berceau, et Apollon « in prima infantia » tua le monstre à coups de flèches. Le texte de Macrobe est décisif. Macrobe nous inspire peu de confiance quand il émet des théories qui lui sont personnelles, mais ici il parait citer un fait, une tradition qu’il a recueillie.

3 Lenormant et de Witte, Op. cit ., t. II, p. 10 : « Cela peut

DÉLOS

2° Deux vases représentent, en effet, Apollon enfant perçant de flèches le dragon qui sort d’une caverne. Sur le premier *, d’une bonne époque, on voit le dragon poursuivre Latone qui fuit avec ses deux enfants.

Diane est plus grande que son frère. Les traditions suivant lesquelles Diane est née avant Apollon sont fort anciennes, et on lesfrencontre surtout en Asie et à Délos 2. Cependant, elles ne sont pas étrangères à Delphes, et il n’est pas sûr que la peinture qui nous intéresse reproduise une légende délienne. Mais un autre vase donne à peu près la même scène, et cette fois elle ne se passe certainement pas à Delphes. « Le petit Apollon 3 décoche des flèches contre le serpent Python. Le dieu est porté par sa mère ou bien par sa nourrice Ortygie. Devant ce groupe, se tient Diane enveloppée dans son péplus. La déesse a déjà l’âge d'une jeune fille, elle est venue au monde avant son frère. . . Deux palmiers, l’un mâle et l’autre femelle, chargé de ses fruits, indiquent l’île de Délos. . . Le dragon est représenté dans une espèce de grotte. » Peut-être ces palmiers désignaient-ils Ephèse, mais l'hypothèse qui les place àDélos est de beaucoup la plus vraisemblable .

3° Enfin, il existait à Délos un Apollon qui avait l’apparence d’un dragon « formam draconinam 4. » La

faire croire que le combat entre le dieu et le serpent s’est livr dans le lieu même de la naissance. » — Preller partage cette opinion, t. I, p. 187.

1 Lenormant et de Witte, Op. cit ., t. II, pi. i.

- Vid. infra, passim.

3 Op. cit., t. II, pl. i (a), p. 8.

4 Ang. Maï, Op. cit., t. III, 1. III, art. Apollo, g 16. « Apollo

l’inopus

légende d’Apollon et celle d’un dragon furent donc confondues à Délos, dans quelque vieux sanctuaire, probablement dans une caverne, et sûrement, cette hypothèse admise, dans le temple-oracle du Cynthe.

Tous ces documents sont, il est vrai, soit d’une époque indéterminée, soit de la période romaine. Mais il s’agit de savoir si le temple du Cynthe a porté ce nom de (mrilaiov zov Apazov pendant les derniers jours du paganisme ; et sur cette question spéciale, les textes les plus récents font autorité.

Il est très-vraisemblable que cette vieille légende du dragon a survécu au paganisme. A Delphes, elle dura longtemps après lui i.

Nous pensons donc qu’une tradition, conservée à Délos jusqu’au dernier jour, racontait qu’ Apollon, né dans la caverne-oracle du Cynthe, y avait tué le serpent. Cette hypothèse, sans être tout-à-fait établie, ne contredit en rien ce que nous savons, soit de l’esprit du paganisme en décadence, soit des légendes déliennes.

| XV. L’inopus.

Le dix-septième vers de l’hymne homérique représente Latone, àTheure de l’enfantement, étendue contre le flanc escarpé du Cynthe. Cette place est celle de

apud Delphos humana effigie, apud Lycium lupina fingitur ; apud Delon vero formam habet draconinam. »

1 A Delphes, la fête du dragon (le axeTUT-^ptov) se renouvelait tous les huit ans (Plut., Quœst. gr ., 12). — Elle persista jusqu’à rétablissement du christianisme. Cf. Alf. Maury, t. II, p.

DÉLOS

l'oracle primitif d’Apollon. Si le vers suivant n’est pas interpolé, cette place est tout près du palmier et domine les eaux de l'Inopus l:

Ayxv&to (jokvifcoç, ht IvwTtoto pëlBpotiç.

Il s’agit de déterminer la place exacte de l’Inopus. Ici encore la tradition la plus ancienne et les récits les plus modernes nous semblent se contredire.

On ne peut faire que trois hypothèses sur l’ancien lit de l'Inopus.

1° L’Inopus a-t-il coulé dans un ravin qui se termine près du port de Fourni 2 ? Cette hypothèse,, assez généralement admise, ne s'autorise d’aucun texte, et l’on ne peut l’adopter quand on a soigneusement étudié là topographie de l'île.

Ce fleuve, ce ruisseau, n’a ni source ni lit. Une succession de bassins naturels s’étage depuis le Cynthe jusqu’à la mer, et ils déversent l’un dans l'autre les eaux qu'envoient les orages.

2° Ross 3 a étudié un ravin sinueux qui naît dans des marais situés au pied du Cynthe, du côté sud-ouest, contourne la montagne et serpente devant elle à quelque distance de la caverne, traverse la ville et se perd tout près du port central, parmi les sables et les ruines. Ce ravin est très-profond, surtout près du théâtre. Ses berges ont alors six mètres d’escarpement et sa largeur dépasse dix mètres. Des ruines en couvrent lesbords, en

1 H. Hom. in Del., v. 18.

2 Voir notre carte de Délos.

3 Ross, Griech. Jnseln, I, p. 31 .

l’inopus 115

obstruent le fond. Si Délos avait encore des ruisseaux, celui qui coulerait au fond de ce ravin serait, sans contredit, le fleuve principal.

Il n’a pas d'eau, mais autrefois il dut en avoir. On trouve sur ses bords quelques traces de maçonnerie et d'endiguement. L’inopus, d'après Strabon traversait l’île; uïtlpx tirai dè t yjç ïroXèeoç opoç 1J.1 Vov 6 KuyQoç zai rpor/y, 7T0T apo; d'e #wtppeî vr,v vyîgov Ivwttûç où piyaç* xat yàp y V'/jaoz, ptepài » Ce ravin, qui traverse l’île à partir du Cynthe, n’est ni trop grand, ni trop petit pour Délos. Suivant Lycophron, les compagnons d’Agamemnon se répandirent à la fois sur le Cynthe et le long des bords de l'Inopus1 2, et ce ravin longe le Cynthe. Si donc, nous ne connaissions que hi topographie de File, le texte du poète de Chios, ceux deLycophron et de Strabon, nous n'hésite rions pas à voir dans ce ravin, qui dut porter un nom, puisqu'il traversait la ville, le lit de l'ancien Inopüs.

3° Mais tous les autres textes confirment une hypothèse fort différente, celle de M. Terrier.

Plusieurs auteurs ont écrit que l’Inopus était sorti d’une source, et même d'une source abondante 3. Suivant Callimaque, « les eaux de l'Inopus sont plus profondes en sortant de terre, quand le Nil enflé descend à pleins bords des montagnes d’Ethiopie » . Il est question ici d’une source qui laisse écouler son trop plein, et non pas d'un marais où naît un ruisseau.

1 Strab., 485.

2 Lycoph., Cassand ., v. 567 et suiv.

3 Plin., Hist. nat ., 1. II, chap. 103e (106.éd. Nisard). — Cal-

lim., H. in Del., y. 205, 206, 263 i n Ap. 171. — Schol.Anst .,

Axes, 1694. —Cf. MïfXiapàxYiç, xux7aôtxot, Athènes, 1874.

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Or Délos possède une source très-abondante et trèsprofonde1. Il est fort possible qu’elle ait autrefois communiqué à ciel ouvert avec « le puits du Maltais » situé plus bas qu’elle, et rempli d’eau vive. Une rigole artificielle, dont les traces sont encore visibles, déversait l’eau de ce puits dans le bassin trochoïde.

Des paysans ont raconté à Tournefort que l’eau du Jourdain faisait grossir cette source. Peut-être est-ce un souvenir de l’antique légende, suivant laquelle l’Inopus venait du Nil 2. Cette légende, il est vrai, se raconte aussi d’une source qui jaillit à Mykonos.

Enfin, d'après tous les poètes postérieurs à l’âge homérique, Latone a enfanté près de l’étang trochoïde, et, par conséquent, près du puits du Maltais3.

L'Inopus fut-il ce ravin sans eau ou bien cette source sans lit? Ont-ils été tous les deux confondus, comme le Céphise duParnès et celui du Pentélique? Se sont-ils réunis autrefois sur la plage de sable qui avoisine le bassin trochoïde et ses temples, et n'ont-ils porté qu'un seul et même nom? Dans les temps les plus anciens, l'Inopus n'a-t-il pas été le ruisseau qui descendait de la montagne, et plus tard, le ruisseau une fois tari, la source plus rapprochée des sanctuaires nouveaux? Je penche pour cette dernière hypothèse.

§ XVI. La divination a Délos .

Délos eut, comme Delphes, un temple, une caverne,

1 Voir sur la carte le n° 20.

* Callim., loc. cit. — Paus., II, 5, 2.

3 Cf. le préambule, p. 39.

LA DIVINATION A DÉLOS

un prophétique et un serpent tué par Apollon. A Délos, comme à Delphes, Apollon, archer et prophète dès qu’il apparaît, n’est pas le premier possesseur du vieil adyton.

Seulement, à Delphes, Apollon ne triomphe pas sans lutte; à Délos, le dieu qui vient de naître, le dieu enfant, a été, suivant les plus belles légendes, accueilli par la joie des hommes et la bienveillance des divinités. La déesse Thémis, prophétesse à Delphes, lui fait boire, à Délos, la liqueur sacrée qui le rend immortel et prophète 4. Pan, fils de Thymbris, lui apprend Part de la divination 1 2. Il reçut aussi les leçons d’une sibylle, fille de Glaucus ; et Glaucus fut prophète à Délos 3 4. Hélios, Thémis, Pan et Glaucus ont donc précédé Apollon à Délos, et ces trois dernières divinités paraissent y avoir rendu leurs oracles.

A Delphes, des songes prophétiques, suscités par la colère de Junon, s'élevèrent du sein de la terre, et, apprenant la vérité aux hommes, leur firent déserter l’oracle du dieu nouveau4. Nous retrouvons à Délos une divinité des songes prophétiques, mais fort amoindrie, Brizo 5; et il ne semble pas qu'elle soit jamais entrée en lutte avec l’oracle d'Apollon.

La sibylle se rencontre également à Delphes et à Dé-

1 H. Hom. in Ap. Del ., v. 124.

* Apollod., I, 4, 1 .

3 Athén., VII, p. 296.

4 Eurip., Iph. in Taur ., 1250 et suiv.

3 Etym. magn., ad verb. — Eustath., ad Od. M., 252. — Hesych., JâptÇojiàvTiç, èvuitviojxàvtiç. — Creuzer-Guigniaut, part. 1, t. II, p. 101, 102, sur la déesse Brimo.

DÉLOS

los. Tour à tour nymphe de l’Ida 4, fille de devin 2, enfant des eaux % habitant, à une époque presque toujours indéterminée, les plus vieux sanctuaires d’Apollon servante du dieu et destinée à périr vaincue par lui5, la sibylle, quelles que soient sa patrie et son originels t une personnification transparente des oracles primitifs et de la volonté divine qu’ils ont manifestée 6. Quand on remonte à l'origine de cette tradition, on arrive presque toujours à l'Asie, à la Troade 7.

Délos, ayant un oracle, eut donc une sibylle. La si-

1 Tzetzès, Ad Lycoplir., 1279. — Aristot., De mirab ., 1158. Orac. sib. Alex., t. II, p. 5 et 9.

5 Orac. sib. Alex., 1. II, p. 6.

5 Suidas. — Orac. sib. Alex., t. II, p. 20.

* A Cumes, le temple d’Apollon Zoster est à côté de la caverne delà sibylle (Tzetz. Ad. Lycophr., 1278). Cf. Les oracles de Delphes, de Claros, de Lilybée. Pour Lilybée. Cf. Orac. sib. Alex., t. II, p, 72.

5 Orac. Sib., Alex., t. II, p. 17, 19.

6 Leur nom le prouve (sfo; po>^à, éol. pour 0soO poAn). Cette opinion, qui n’était pas celle d’Alexandre, paraît démontrée par les textes. Elle a été soutenue par Klausen (Æneas und die Penaten. Hamb. et Goth. 1839. t. II, p. 212 et suiv.) « Il n’y eut jamais de sibylles, mais on appela ainsi la voix d’oracles souterrains que, d’après l’antique religion des Pélasges, on croyait entendre dans les antres sacrés, mêlée au murmure des sources jaillissantes, surtout quand le vent soufflait et que les fontaines s’agitaient. » M. Alfred Maury (loc. cit.) a repris cette thèse en apportant de nouvelles preuves à l’appui. Ici nous n’avons pas à chercher si beaucoup plus tard il n’y a pas eu des prêtresses auxquelles ce nom de sibylles a été appliqué.

7 Presque toutes les sibylles grecques se confondent avec la sibylle Erythrée, ensevelie dans le bois d’Apollon Sminthien et que l’on retrouve à Cumes, en Italie.

LA DIVINATION A DÉLOS

bylle de Cumes, Deiphobe, est une tille de Glaucus \ comme celle qui instruisit Apollon. Eratosthènes1 2 et Lactance ont donné à la sibylle Délienne les noms de Phyto et de Samonata. Ce dernier nom nous révèle sa patrie, et, derrière Samos, son origine troyenne. Eustathe 3, citant Arrien, en fait la petite-fille de Dardanus et de Teucer.

Pausanias4 5 est plus explicite. La sibylle qui a passé par Délos se nomme Hérophile ; c’est la sibylle Erythrée, née dans un antre de l’Ida. Son père est un pêcheur, sa mère, une nymphe immortelle. Elle prédisait l’avenir au moyen des songes ; elle était néocore d’Apollon Sminthien ; elle habita Samos, visita Glaros, Colophon, Delphes, Délos. Elle n’est donc plus ici l’initiatrice d’Apollon, car elle ne parut à Délos qu'après la naissance du dieu. Sans doute la vertu prophétique des cavernes, qui inspirait les hommes avant la venue d’Apollon, dura longtemps après son arrivée. Les Déliens n’ont pas oublié les hymnes delà sibylle. Elle ne se nomme pas seulement Hérophile, mais Artémis, femme, sœur, fille d’Apollon. C’est un effet de son délire, remarque Pausanias, qui ne songe pas à pénétrer le sens de l’allégorie.

Néocore d’Apollon, Hérophile sait aussi interpréter les rêves. Délos, qui s’enrichissait en prédisant l’avenir semble avoir connu plusieurs modes de divination.

1 Orac. slà. Alex., t. II, p. 55 et suiv.

2 ld. ibid , t. II, p. 36.

3 Eustath., ad Iliad.,B , 814.

4 Paus., X, 12.

5 Lucien, Alex., VIII.

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Les sorts lyciens y furent peut-être consultés comme autrefois à Delphes. En même temps le culte de Brizo nous prouve que la divination par les songes était connue à Délos, et nous savons d’autre part que l’île possédait un collège de devins. Ils promirent aux Athéniens l’empire de la mer, parce qulls trouvèrent un poisson dans les urnes lustrales 1 2. L'art divinatoire pouvait donc ne pas chômer dans 111e, quand la saison avancée forçait l'oracle à rester muet.

Nous savons par Virgile comment parlait cet oracle, et combien il était célèbre sous le règne d'Anios. On s'arrêtait à Délos pour consulter Apollon. Ulysse et Diomède l'invoquent avant d’aller à Scyros emmener Achille3; Enée et ses compagnons se lèvent avec le jour et vont l'interroger 4. Il est probable que ces traditions détiennes sont tirées des chants cypriens, plus modernes qu'Homère, mais remplis de vieilles légendes Ces poésies contaient comment Agamemnon vint à Délos écouter les prophéties d'Anios, roi de l'île, prêtre de l’oracle. Elles lui ont annoncé que la guerre de Troie durerait neuf ans 5. Donc presque tous les poètes

1 Servius, Æneid III, 332 cite des sorts lyciens établis par Icadips. — Id. iUd ., IV, 346. Lyciæ est syn. d’Apollineæ.

* Athen., VIII, 331, f. citant Sémus, 1. VIII.

3 Stage, Ac/iilléide , II, 7.

4 Ovid., Métam ., 1. XIII, v. 677.

« Cumque die surgunt adeuntque oracula Phœbi ».

Sur cet oracle cf. Himer, loc. cit., et Eustath. Comment, à Denys lepériég. v. 525. « Délos était consacrée à Apollon qui y possédait aussi un oracle très-illustre. »

5 IIom., éd. Didot, Ch. Cypr., p. 593. — Lycopitr., Cassandra, v. 569 et suiv.

LA DIVINATION A DÉLOS

qui ont chanté cette époque n’ont eu garde d'oublier l’oracle d’Apollon Délien.

A l'âge historique, il n'est presque plus cité. Estce lui qui enjoignit aux Athéniens de purifier l’île sainte 1 ? Il est permis d’en douter, car cette cérémonie fut grandement préjudiciable aux intérêts de l'île. Quoique Apollon Patroüs 2 semble avoir été quelquefois le dieu prophète conduisant à leurs destinées les colonies ioniennes, on ne voit nulle part qu’un oracle, consulté à Délos, ait eu sur les Ioniens quelque influence politique. Un tremblement de terre à Délos présagea la guerre du Péloponèse et ses malheurs 3. Le dieu prophète en tira-t-il des pronostics menaçants? Oû ne sait.

Cet oracle, cependant, avait une qualité rare, celle d’être clair. D’après Stéphane de Byzance Délos dut son nom à la naissance d'Apollon ou bien à la clarté de ses oracles ^ixvzzfo'çi 3r,) ovogc yàp hv zà

Cette raison paraît la meilleure à Servius5: «Delosautem quia diu latuit et postea apparuit; vel, quod verius est, quia, quum ubique Apollinis responsa obscura sunt, manifesta illic dabantur oracula. » Si les oracles déliens étaient clairs, ils purent se tromper quelquefois et perdre leur crédit. Nous saurions alors pourquoi ils ne semblent pas avoir toujours été fort recherchés. Mais cette étymologie de Stéphane et de Servius nous inspire une confiance médiocre.

1 Thuc., III, 104 et la Schol.

2 Himer., Or., X, 5.

5 Thuc., II, 8.

4 STEPH. BYZ., Ar^oç.

5 Serv., Æneid., III, 73.

Non-seulement Délos, mais Lébadée, Glaros et Milet eurent des oracles très-célèbres. Nous n’avons pas le recueil de leurs prophéties, parce que les oracles politiques, qui restent surtout dans la mémoire des hommes,étaient demandés quelquefois à Dodone, plus tard, au temple d’Ammon, presque toujours à Delphes. Pourquoi Delphes eut-elle, en quelque sorte, ce monopole ? Pourquoi ce sanctuaire de la Phocide devintil l’oracle commun de la Grèce ? Pourquoi ses prêtres furent-ils les inspirateurs de ses plus grandes entreprises, les guides religieux de ses colonies? Pourquoi a-t-il été consulté, non par les seuls Doriens, mais indistinctement par toutes les races, toutes les tribus grecques? Peut-être cet oracle dut-il à l’heureuse fortune de quelques prophéties, sa vogue, puis sa richesse et son organisation puissante. Quoi qu'il en soit, les rois et les peuples consultèrent l'oracle de Delphes, et ne s'arrêtèrent plus à l’adyton de Délos. La caverne du Cynthe devint muette 1 * * 4, ou bien elle ne donna que de rares prédictions, soit à de simples particuliers, soit aux théores, un jour de l’année.

A la longue, le prestige de Delphes s’affaiblit. Le paganisme érudit remit en honneur ses plus vieux temples, et les oracles de Claros, des Branchides, de Délos redevinrent célèbres.

Si l'on en croit Lucain, cet oracle était consulté au premier siècle de l’ère chrétienne. Au lieu d’évoquer

1 Plut., De def. orac ., 15. Les génies des oracles s’en vont,

et les oracles sont muets; les dieux reviennent et les oracles

résonnent comme des instruments rentrés en possession de

leurs maîtres.

LA DIVINATION A DÉLOS 123

les sorcières de laThessalie, Sextus Pompée aurait pu, dit le poète, interroger l’antre de la Pythie et les « trépieds de Délos l. »

Plus tard, Poracle de Délos est assez souvent nommé pour qu'on ne puisse douter de sa vogue 2. Il fut consulté avec les plus célèbres, avec ceux de Delphes et de Dodone, par Julien, quand cet empereur, après avoir restauré le paganisme, alla se faire vaincre et tuer en Orient 3. Délos, à cette époque, n’avait plus de population sédentaire, mais les ministres de son culte, venus d’Athènes, entretenaient ses temples.

Il est probable qu'à la mort de Julien, l’oracle de Délos fut délaissé et son temple ruiné. Le mur du péribole a été rasé, toutes les constructions qui s'élevaient devant l'adyton ont disparu. La statue du dieu est tombée dans le xocàpoi. béant; les hommes ont eu autant de part que la nature à cette œuvre de destruction ; et leur haine doit avoir été plus active que leur cupidité : sinon, ils auraient épargné la pierre et n’auraient enlevé que le marbre ou le métal. Délos, ce dernier refuge du paganisme, fut maudite par la religion nouvelle, qui n'a pas élevé un seul sanctuaire sur la vaste étendue de ses ruines ; et son vieux temple, d'où était peut-être sortie la dernière prophétie du paganisme expirant, n’a pas conservé une seule inscription où son nom pût être lu. On avait espéré, sans doute, le vouer à un éternel oubli.

1 Luc., Phars ., VI, 425.

2 Théodoret., Eist. eccl. , III, 21, p. 938. — De oraculis , X, 950 ; id. 964. — Eustath., loc. cit. — IIimère, loc. cit.

5 Théodoret, III, 21 .

DÉLOS

| XVII. Conclusion.

Le temple du Gynthe est donc un vieux sanctuaire pélasgique, peut-être carien. Spécimen presque unique d’une religion primitive, il se composa d’abord d’un ravin, d’un bætyle, d'un toit. Plus tard, des murs le fermèrent à l'extérieur.

Son orientation trahit des préoccupations astronomiques. Il regarde l’ouest comme les plus vieux sanctuaires, et , à l'époque des fêtes périodiques d’Apollon, il est traversé par un rayon de soleil; peut-être a-t-il contenu ou supporté quelque instrument grossier, quelque cadran solaire ou solstitial.

Cet édifice, mentionné par l’Odyssée, semble avoir été désigné plus nettement par Eustathe et par Didyme, sous le nom de c Caverne du Soleil ».

Le temple du Gynthe est en même temps un adyton prophétique, constitué,comme plusieurs oracles d’Apollon, par une caverne et un yaa^oc humide, près d'un bætyle, d'une statue et de trépieds. Il est probable que l’un d’eux, s'élevant sur le péribole, désignait au dehors la demeure du dieu-prophète. Une table sacrée était placée devant la statue du dieu ; outre le trépied, des autels, et peut-être un tombeau symbolique, couvraient le péribole. Sur ce péribole et dans le temple, des sacrifices ont été offerts à Phœbus Apollon. Il n'est pas impossible que Bacchus, l’hiver, en ait eu sa part.

Plusieurs textes ont mentionné cet oracle. D’après

CONCLUSION

l’homéride de Ghios et Himère, Apollon y est né; d’après quelques témoignages le dieu y a tué le serpent.

Virgile a décrit très-nettement ce temple, construit en pierres antiques. Inébranlables, elles avaient déjà bravé bien des siècles ; et, seules à Délos, elles sont encore en place.

Très-célèbre à Fépoque homérique, cet oracle fut consulté par Ulysse, par Agamemnon, par Enée. Quoique Délos ait toujours été une terre de prophètes, le sanctuaire du Gynthe paraît avoir perdu de sa vogue sous les Athéniens. Cependant] il n’était pas tout à fait délaissé, etl’on consacrait encore des offrandes à ce vieux temple. Plus tard il reprit faveur, et Julien le fit consulter avant d'aller périr en Asie. Les débris que cet adyton renferme appartiennent à ces différentes époques : primitive, hellénique et romaine. Après la mort de Julien, il fut dévasté par les hommes, puis lentement comblé par la nature.

L’histoire du temple éclaire donc celle de Délos et de sa mythologie. On sait maintenant, comment était disposé ce vieil édifice « construit par Apollon », situé au centre de l’Ionie, l’un des plus antiques berceaux de son culte. On peut voir maintenant la place sacrée « où le dieu est né ». Les prêtres, autrefois, en écartaient les profanes.

Alors même que ce temple n’intéresserait ni Apollon, ni Délos, il n'en mériterait pas moins toute l’attention de la science. Il n’existe pas d'autre grand sanctuaire de cette époque primitive où des temples de marbre, soutenus par des colonnes, ne s'élevaient pas encore sur le sol de la Grèce. Aujourd’hui, on sait

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autrement que par les textes, quels étaient la disposition, l’orientation, l’aspect de ces cavernes pélasgiques et de ces adytons si vénérés de l’antiquité païenne.

On n'avait pas non plus découvert d’oracles, et l’on n’avait pas encore mesuré ces déchirures de la terre d’où montait l’inspiration divine. On sait aujourd’hui beaucoup mieux que par les livres, quelles furent les proportions de ces mystérieux sanctuaires et de ces gouffres prophétiques, agrandis autrefois par l’imagination des fidèles.

D'autres sanctuaires, d’autres oracles appartenant à la même époque, ont été édifiés en Grèce et sur les bords de la mer Egée. On sait, par les auteurs, dans quelles villes il faut les chercher; et l'étude du temple Cynthien peut faire deviner à quelles places on a chance de bien rencontrer. Aussi espérons-nous que cette découverte sera féconde : cela serait à la fois son honneur et sa récompense.

PLATEAU DU CYNTHE (La flèche indique la direction de la grotte du Dragon).

A B, C, voies sacrées.

E, porte.

F, rocher.

GG, entailles, traces de stèles.

H’ H’ H", enceintes grossières et lignes de pierres.

I, parties conservées du mur.

K, mosaïque; K’, partie éboulée; K”, inscription.

L, conduit en ciment amenant autrefois de l’eau sur la Mosaïque.

\ï , autre conduit à moitié détruit par un incendie.

M, partie du rocher travaillée.

N, plateforme avec charbons et ossements.

O, enceinte pleine d’urnes.

P, mur plus moderne débordant un peu l’ancienne construction.

S, ruines du temple.

Z z", murs bâtis avec des débris du temple, abattus ensuite par notre fouille.

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