‹ Recherches sur DélosChapitre 45 sur 81 · NAISSANCE DE L ILE · texte numérisé non relu

NAISSANCE DE L ILE

comme le fronton d’un temple; tantôt, des chaînes de fer, l'attachant à Mykonos et à Gyaros, la maintiennent immobile.

Neptune paraît avoir régné à Délos avant Apollon ; ce fut donc lui sans doute qui passa le premier pour l'avoir tirée du fond des mers. Le nom de Jupiter fut mis en avant, quand le mythe de l'île née de la mer et celui de Latone persécutée se confondirent. Les «chaînes de fer » ont été inventées pour expliquer une légende qui n'est peut-être pas très-ancienne, celle de l'île flottante L

Détachée de la Sicile 1 2 3, ou plutôt tombée du ciel Délos, avant de porter ce nom, errait sur les vagues de l'Archipel 4.

Les Athéniens racontent que Latone avait parcouru l'Attique avant d’atteindre Délos. Ils ont aussi adopté tour à tour la légende de l'île errante et celle de l’île immobile; tantôt l'île s'approche pour recevoir la déesse ; tantôt, la déesse, après avoir délié sa ceinture au cap Zoster, suit le rivage jusqu'au cap Sunium, et, d'île en île, arrive à DéJos 5.

1 Stage, Theb ., III, 438. — Virg. Æneid., loc. cit. — Elle n’en éprouva pas moins quelques tremblements de terre. Cf. infr . art. Trémon. — La légende de l’ile flottante est assez moderne. Cf. Preller, Op. cit., I, 185.

2 Lucien, Dial, mar ., X, Cette tradition ne peut être que très-moderne.

3 Cf. Supr. art. Asteria. — Call., H , in Del., v. 30 et suiv. — Pindar., loc. cit.

4 Callim., H. in Del., v. 38.

s Hyperid., Deliac. or., Cf. p. tl. — Angelo MaÏ, Coll. Valic., loc. cit.

Ainsi nous sommes toujours en présence de deux traditions principales : Delos est immobile à sa place lorsque Latone y descend; et la déesse y attend, au milieu de cruelles souffrances,, la joie d'enfanter Apollon; ou bien l'île est errante, et se fixe quand la déesse y pose le pied ; aussitôt, le pouvoir de Junon expire, et la naissance des jumeaux est immédiate. La première de ces deux légendes, contenue dans l’hymne homérique, paraît la plus ancienne. A la seconde, on a rattaché celle de l'astre tombant du ciel ; et les mythographes postérieurs au troisième siècle avant Jésus-Christ, ont conté que l'ile tombée du ciel dans la mer fut tour à tour errante, puis submergée \ et qu’elle réapparut pour recevoir Latone 1 2. Ils ont ainsi fondu dans un récit unique plusieurs mythes distincts. L’île, tant qu’elle flotte, se nomme, soit Ortygie3, l’ile de la Caille, l'île de Latone, soit Astérie 4, la sœur de Latone, poursuivie par Jupiter et précipitée du ciel, sous la forme d'un astre, quelquefois sous celle d’une caille. Ce dernier mythe prouve qu’Astérie et Latone ont pu quelquefois être confondues.

La légende de Latone et de ses longues douleurs sur la place même où devait naître Apollon paraît venir de l'Asie-Mineure ; nous en fournirons quelques preuves. La tradition de l’île flottante est probablement phénicienne. La caille était consacrée à Hercule Phénicien3.

1 Hygin. Fab., 140. — Angelo Maï, Op. cit ., loc, oit,

2 Arrien, Ad. Dion., 525. — Hygin, loc. cit., Ang. Maï, Op. cit., loc. cit.

3 Vid supr., art. Ortygie.

4 Ang. Maï, op. cit., loc. cit.

3 Athen., IX, 392, d.

NAISSANCE DE L’iLE

Astérie, sœur de La ton e , vient peut-être de Tyr d, et quelquefois l'Astérie de Délos porte le nom phénicien d'Astarté 1 2. La Syrie et la Phénicie, bien plus que la Grèce, sont remplies de villes saintes, et Tyr, consacrée à Astarté 3, est, comme Délos, une « île sainte. »

Faut-il attribuer une origine méridionale à toutes ces légendes de coffres, de divinités, d’îles voguant sur les flots, comme Deucaïion4, Europe ou Danaë5 *? L’Egyptien Osiris est enseveli dans une arche flottante, mais la tête du Thrace Orphée est aussi entraînée sur les eaux de l’Ebre. Un autre mythe, peut-être analogue, se rencontre encore à Délos. Le prêtre Délien, le dieu Anios G, a été enfermé dans un coffre et porté par les vagues à Délos, comme Persée à Séripho.

Si les mythes de l’île sainte, de l’île flottante, de l’astre des mers ont tiré leur plus ancienne origine de la Phénicie ou même de l'Egypte, la Crête a pu les modifier: elle a connu la légende d'Europe qui, elle aussi, traverse la mer ; elle a fort anciennement adopté des mythes astronomiques, entre autres ceux du Minotaure, appelé ’AcTÉpioc 7, et elle a souvent influé sur les reli-

1 Cic.. Denat. deor ., III, 16.

2 Vid. supr., art. Astarte, — Influence de l’Assyrie et de la Phénicie sur la civilisation grecque, Cf. Gerhardt, p. 32. — Otf. Millier pense que des mercenaires venus d’Egypte ont importé à Délos, 200 ans avant J.-C., le mythe de l’ile flottante. Cette date est trop moderne. ( Orchom ., p. 103, 104).

3 Vid. supr ., art. Astarte. — Eusèbe, Fræp. evang ., I, 10, 21.

k Apollodor., Bibl. gr ., I, VII, 2.

5 Apollodor., Bibl. gr ., II, IV, 1 .

f’ Tzetzès, Ad Lycophr ., 370, 570, 580.

7 Apollodor., Bibl. gr ., III. I, 4.

DÉLOS

gions déliennes. Cependant, aucun texte ne prouve que Latone ou qu’Astérie déliennes aient en même temps été crétoises.

Si Délos, autrefois visitée par les Phéniciens, leur doit quelques légendes orientales, on s’explique pourquoi les Perses attaquant la Grèce, pillant ses temples, insultant ses dieux, ont respecté l’ile sainte 1 . Ils y retrouvaient quelques traces des cultes asiatiques 2.

Ces légendes venues de la Phénicie paraissent moins anciennes en Grèce que les traditions consacrées par l’hymne homérique ; mais il serait téméraire d’affirmer qu’il n’en existait encore aucune à l’époque où chantait l’aveugle de Chios. Plus tard, du temps de Callimaque, les mythes déliens sont plutôt rattachés à l'Egypte.

§ III. Latone , et son arrivée à Délos .

Latone, unie, comme Junon, à Jupiter, fut autrefois adorée en Asie Mineure, et surtout en Lycie 3. Nous ne ferons pas l’histoire de ses courses à travers l’Asie et l’Europe , quand la colère de Junon la poursuivait. xMenacée par un dragon ou par un sanglier4 5, métamorphosée en louve elle erra longtemps autour de Délos 6, qui devait seule lui offrir un asile inviolable.

1 Yid. la partie historique.

2 La Phénicie ou l’Asie-Mineure peuvent aussi avoir transporté à Délos des mythes venus de la haute Asie.

3 Preller, Myth., t. I, p. 184 in not.

k Tzetzès, Ad Lycojikr., 266. Hygin, 140.

5 Schol. Apoll. Rhod., II, 124. En 12 jours elle va de l’Hyperborée à Délos.

6 Cf. Callim., H. in Del., 56 et suiv.

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