‹ Recherches sur DélosChapitre 47 sur 81 · NAISSANCE D’APOLLON ET DE DIANE · texte numérisé non relu

NAISSANCE D’APOLLON ET DE DIANE

cru que cette légende dût être tout-à-fait précise, ils n'auraient pas adopté sans examen tant de versions contradictoires*

Elles peuvent être partagées en deux principaux groupes : 1° Apollon paraît seul au monde, comme le soleil, et Diane semble venir d’un autre île ; 2° Les deux divinités naissent presque en même temps, et Diane, qui est généralement la plus âgée d’un jour, remplace Ilithye auprès de sa mère*

Naissance d’Apollon , d’après l’hymne homérique.

L’hymne homérique, le plus ancien qui soit connu, fut probablement inspiré par une tradition plus vieille que lui-même : on chanta de bonne heure à Délos des poésies apportées surtout par le lycien, l'hyperboréen, le légendaire Olen : il est fort probable que les inspirations de ces époques reculées se transmirent jusqu'au dernier homéride, conservant le même fond sous les embellissements de la forme.

Sous le voile transparent de l'allégorie, on découvre aisément le naturalisme qui fait le fond de cet hymne . Apollon y est à la fois un homme-dieu et le soleil. Il naît seul. Faible à sa naissance, il est enveloppé dans des langes d'un tissu blanc et léger, serrés par une bandelette d’or. Mais à peine a-t-il goûté à l’ambroisie, que Thémis lui présente, qu’il rompt ses langes, fait éclater ses liens, apparaît dans toute sa force, et ré-

1 Voir plus loin l’analyse poétique de cet hymne.

clame à haute voix les attributs de sa divinité, Puis il marche, et un flot d'or se répand sur l’ile.

C'est ainsi qu'apparaît le soleil. D'abord il perceà peine les brouillards du matin qui l’enveloppent; mais il a grandi, il a dissipé ces voiles légers, il monte dans le ciel, il inonde la terre de ses rayons.

Cependant une idée morale s'ajoute à cette représentation purement physique. Thémis offre au nouveau-né la nourriture qui en fait un dieu. On dirait que la plus grande gloire de Latone, un peu effacée devant la majesté de son fils, est d’être la déesse-mère ; mais ce n'est pas elle qui le fait participer à la vie divine. Entourée de toutes les vieilles divinités 1 * * 4, de tous les protecteurs du monde pélasgique, la déesse qui préside à ses lois fatales et divines, morales et humaines, Thémis, donne à l’enfant, avec la nourriture céleste, la puissance dont elle est investie. Déesse inflexible de la justice, elle remplira désormais un rôle secondaire dans la conduite des sociétés; elle abdique, au nom de Jupiter ,

1 H . Hom. à Ap. Del., 93 et suiv. — Avaient-elles leur temple à Délos avant la venue de Latone ? Ont-elles abordé à File

sainte pour secourir la déesse, comme les nymphes océanides

sont venues consoler Prométhée ? Suivant la tradition homé-

rique, Délos existait déjà, immobile, à sa place, mais rien ne prouve qu’elle eût des temples. Homère emploie bien en parlant du Délos à cette époque l’épithète de » euxti^vyi » a aux belles constructions »; mais il ne faut peut-être pas accordera ce terme de sens précis. Délos semble avoir connu des dieux avant Apollon (F. part. I, chap. II, § 61 ), mais les déesses qu’énumère l’hymne homérique, Dioné, Rhéia, Ichnaia, Thémis, Amphitrite, ne sont pas des divinités locales. Ce sont les plus puissantes de Fancienne religion, et elles viennent accueillir, adopter le culte nouveau.

ORIGINE D’APOLLON 189

entre les mains d’un dieu redoutable encore , mais accessible à la clémence.

La tradition veut que l'enfance d’Apollon ait été courte ; il n'est représenté enfant que sur des vases et dans quelques légendes que la poésie a rarement consacrées : l’art grec en fait presque toujours un adolescent éternel. Ici, tout d’abord, il atteint à l'âge que marqueront ses statues ; il apparaît en un instant et tout entier ce qu’il sera toujours : le dieu de la )yre et des flèches et le dieu prophète.

§ Y. Origine probable de V Apollon Délien .

Apollon, suivant la tradition homérique, un instant après sa naissance, est un dieu accompli, en possession de tous ses attributs. On ne peut l’avoir ainsi créé à Délos de toutes pièces, et sans doute, il est né ailleurs. L’histoire de l'oracle Gynthien 1 nous avait déjà prouvé qu'il était venu déposséder les vieilles divinités de l’ile : quand il entra dans leurs sanctuaires, il était déjà puissant.

On a voulu le faire venir directement de l'Egypte parce qu’il est né près d'un palmier, d’un bassin ovale qui rappelle celui de Sais, d'un ruisseau, l'Inopus grossi2 par les eaux du Nil, et qu’ainsi l'Egypte attache son souvenir à quelques traditions déliennes. Mais aucune, sauf celle du palmier 3, n'est rapportée par un

1 VU, part. I, eh. II, § 16.

2 Tzetzès, ad Lycophr., 575.

3 Od.: VI, 162 et suiv.

DÉLOS

auteur bien ancien,, et le palmier de Délos ne vient probablement pas d'Egypte. Au siècle où l'on composa l’Odyssée, on chantait déjà ce palmier, et l'Egypte était encore une contrée lointaine, à peine entrevue par les navigateurs grecs : il est donc improbable que cette Egypte, si mystérieuse *, eût déjà établi à Délos une puissante religion. Le palmier est connu en Asie Mineure, c’est l’arbre sacré d’Ephèse.

L’Apollon que célèbre l’hymne homérique, n’a rien d'égyptien, rien de phénicien dans l'allure ni dans la physionomie : quelle que soit son origine première, il est tout à-fait grec et ressemble trait pour trait à l’Apollon Lycien et Troyen. Même caractère, mêmes attributs, même culte. A Délos comme près de Troie, il s'appelle Thymbræos, et il se confond avec Héliôs prophète. Anios1 2,le pontife d’Apollon, prêtre et roi comme Anchise et comme Enée, est l'hôte et l’ami desTroyens, qui laissent à Délos des traces nombreuses de leur passage.

Mille souvenirs rattachent l’Apollon de Délos à l'Asie Mineure. C’est Olen de Lycie qui chante ses premiers hymnes en l’honneur du dieu. C’est la lyciennePatare qui garde l’Apollon Délien pendant l’hiver 3. La Sibylle Erythrée naît en Asie Mineure et prophétise à

1 Peut-être PEgypte a-t-elle été fort anciennement en contact avec des peuples grecs ; en tout cas ces peuples, du temps d’Homère, ont perdu le souvenir de ces relations lointaines.

2 Vid. infr ., art. Anios.

3 Latone est peut-être lycienne. Preller, op. cit ., I, 184. — Apollon, suivant quelques mythographes, naquit en Lycie. Cf. Steph. Byz., art. Teyupot., et Eustath., Schol. Eom. Iliad ., a. loi.

ORIGINE DAPOLLON

Délos. Les hyperboréennes Opis et Hécaergé, qui adorent Apollon Délien, sont invoquées l’une à Claros, l’autre à Ephèse. Par toutes ses origines, le dieu de Délos se rattache à l’Asie Mineure, à la Troàde* à Ephèse, à Claros, à la Lycie.

Le culte d’Apollon à donc marché, comme le soleil^ d’orient en occident. Il s’èst ensuite enrichi de légendes venues de tous les côtés.

L’influence crétoise \ si puissante, un peu avant Homère, sur la Grèce et l’Asie, se retrouve à Délos, mais postérieurement à la fondation du grand culte lycien, dont elle n’a point effacé les traditions. Les nymphes de l’Amnisos, fleuve crétois voisin de la Caverne d’Ilithye, obéissent à Diane Gynthienne 1 2. Anios, peut-être eubéen ou crétois, est le serviteur et quelquefois le fils d’Apollon 3. Thésée, revenant de Crête, institue la danse du labyrinthe en l’honneur du dieu déjà puissant 4. De vieilles traditions* à la fois crétoises> déliennes,et troyennes unissaient les trois pays 5 : sans doute la Crète, avant la guerre de Troie, avait civilisé l’Archipel; mais elle ne fut, dans l’accomplissement de cette œuvre, ni la seule ni la première en date.

Contredisant les deux témoignages les plus considérables peut-être de la poésie grecque, ceux d’Eschyle 0 et de l’Homéride, qui font voyager Apollon soit

1 Otf. Muller, Dot., 1. 1, p. 209 et suiv. — Gerhardt, t. I, p. 38, exagère l’influence de la Crète.

2 Callim., Hymn.in Art., 61.

s Vid. infr ., art * Anios.

4 Vid. infr., art. Thésée.

3 Virg., Æneid, 1. III, passim.

6 Esch., Euménid., 9.

de Délos, soit de la Crête à Delphes, Otf. Millier 1 a pensé que le dieu parti de Delphes avait abordé à Délos. Une seule bonne raison peut justifier cette hypothèse : quand les Delphiens arrivaient à Délos on leur devait le pain, le sel, le vinaigre, l’huile, le bois, les couvertures2. Peut-être les Déliens se regardaient-ils comme des colons partis de Delphes, et tenus à de telles redevances envers leur mère patrie.

Il n'est pas impossible que des prêtres venus de Delphes aient contribué à l'organisation du sacerdoce délien et nous ne serions pas plus étonnés de voir des Doriensà Délos que des Dryopes à Delphes, ou que l'ancêtre même de la race Ionienne, cet Ion, prêtre du sanctuaire pythien,qui en écartait les cygnes et les renvoyait à Délos.

Mais nous croyons, avec les mythographes postérieurs à Otf. Millier , qu’Apollon n’est pas allé de Delphes à Délos. Le sanctuaire pythien a successivement accueilli plusieurs cultes, Pun descendu de la Thessalie, l’autre, venu peut-être de Délos par l’Attique ou plutôt par la Crête, en tous cas, asiatique et arrivé par mer.

Voici par quels arguments Otf. Müller a combattu cette opinion. On trouve dans la vallée de Tempé une inscription dédiée à l'Apollon ou plutôt à l'Aplon de

1 Otf. Muller, Die Dor ., p. 209 et suiv. — Preller, op. cit., t. I, p. 183, 184, 193, 194.

2 Athen., IV, 173. Les Magnètes du Méandre qui faisaient les mêmes offres aux étrangers étaient métèques de Delphes. Peut-être Delphes a-t-elle importé à Délos le culte du laurier. Cependant le laurier de Délos se nomme quelquefois TûpwToyo'vo; (EüST., od , Z, 261.)

ORIGINE D’APOLLON

Thessalie qui est fort ancien, et un Pythoon sur une hauteur. Enfin certaines cérémonies qui s’accomplissent périodiquement sur le Parnasse et dans la vallée de Tempé prouvent avec le second hymne homérique que le culte du dieu a marché autrefois de cette vallée vers cette montagne. Si Apollon, venu de Thessalie, est entré ensuite en possession de la Phocide, c’est en sortant de la Phocide qu’il a envahi la Crète, les îles, l’Asie Mineure.

Les deux monuments archéologiques sur lesquels s’appuie cette hypothèse sont postérieurs à l’époque troyenne. Quand Apollon Thymbréen,Sminthien,Lycien, régnait en maître dans toute l’Asie Mineure, inspirant les poètes, dictant ses prophéties et présidant à une civilisation déjà brillante, il n’est pas sûr que l’on eût commencé à construire en Thessalie des Pythoons 1 couverts, et certainement on n’y gravait pas encore d’inscriptions. Si donc il était démontré qu’un dieu, qu’un Apollon eût réellement voyagé de Tempé à Delphes, cela prouverait beaucoup pour le culte local du sanctuaire phocidien, cela ne prouverait rien pour

1 Cf. Schwartz, De antiquissima Apollinis natura , Berlin, p. 24 et 24. « Il est probable que la ville de Delphes et celle de Pytho reçurent leur nom du dieu et ne le lui donnèrent pas. On trouve Pytho à Tempé, à Gortyne en Crète, (Otf. Muller, Dor ., I, 204 et suiv.) dans Plie d’Egine (Paus., II, 31, 9), chez les Argiens (Thuc., Y, 53. — Paus., II, 35, 2), chez les Arcadiens, qui ne subirent pas Pinfluence dorienne. (Paus., VIII, 15, 4-38, 6). » J’ajouterai que l’on trouve l’Apollon Délien à Naxos, à Paros, à Phalère, à Athènes, etc. A Rhodes, où beaucoup de mois portent comme noms des épithètes d’Apollon, on trouve un mois Dalios.

la grande religion asiatique née et développée avant Térection de ce sanctuaire phocidien.

Il est probable, au contraire, que le culte d’Apollon Delphien a été modifié par celui de l'Apollon Marin, qu'adoraient les riverains de la mer Egée. On sait en effet que des cultes divers se sont maintes fois mélangés en Grèce, et que les nouveaux-venus, sans déposséder complètement les plus anciens, ont adopté leurs traditions et les ont mélangées avec celles qu’ils apportaient eux-mêmes, sans prendre la peine de les mettre d’accord. Aussi, dans bien des temples d'Apollon, entre* voit-on derrière le possesseur définitif de l’autel principal, toute uue suite de dieux, anciens maîtres du sanctuaire. Leur successeur ne les a pas toujours chassés ou supplantés ; il s'est plutôt fondu avec eux.

Par conséquent, sans nier qu'Apollon Pythien soit venu du nord, on peut lui trouver aussi d’autres origines. Il est Délien, suivant Eschyle 4; il est en partie Crétois 1 2, si l'on en croit l'homéride qui a chanté Apollon Pythien.

L'archéologie confirme ces témoignages. Quel que soit le sens primitif du mot oelyivi o;, l'idée du dauphin y a été fort anciennement attachée, et la tradition veut que les dauphins, inspirés par l'esprit d'Apollon 3, aient guidé avec le dieu lui-même le vaisseau qui menait ses adorateurs et ses ministres de Crète en Phocide.

Or, à Delphes, les médailles portaient souvent l’em-

1 Eschyl., Eumen ., v. 9 et suiv.

2 IIymn. IIom., éd. Baumeister, II. à Ap. Pyth v. %\0 et suiv.)

3 Plut., De Solert. anim ., 36.

ORIGINE D’APOLLON

preinte d'un dauphin h Des vases représentent Apollon sur un trépied ailé et traversant les mers où les dauphins bondissent.Quelle apparence que cette légende toute marine soit née à Tempé et à Delphes, d'où l’on ne voit pas la mer ? L’Apollon Delphinien est un dieu de l’Archipel et de la Crète, et on le rencontre presque partout sur les bords de la Méditerranée. La citadelle de Chios s'appelle km Athènes avait un temple d’Apollon Delphinien 1 2 3 et un tribunal de ce nom, institué, disait^ on, par les Crétois 4. Marseille, et très-probablement Phocée, avaient leurs temples d’Apollon Delphinios 5 6. En Grèce, on lui avait élevé de nombreux sanctuaires, et on l’y avait associé à la déesse des filets et des pêcheurs, à la Diane Dictynne. Le principal était celui de Cirrha, édifié, suivant Plutarque, par une colonie çrétoise °.

Un autre symbole que l’on rencontrait souvent à Delphes, comme à Délos, ne vient pas non plus de la Phocide. Le palmier, qui ne porte pas de fruits dans la Grèce continentale, était consacré à Apollon Pythieri. Athènes avait offert au dieu un palmier en bronze chargé

1 Mionnet, éd, 18^4, suppl., t. III, p. 497, n°* 29 et 30.

2 Thuc., VIH, 40.

3 Harpocr., ad vert.

3 Etym. magn,, ad xerb.

5 Strab., 179,

6 Plut., De Solert. anim ., 35. — Strab,, IX, 6, 403: On trouve enBéotie, sur le bord de la mer, AsXcpmov, fepôv Xi^voc. — Apollon Delphinien avait son temple à Egine (Bœckh Ad Pind. Nem,Y); en Crète; (Otf. Mule., Dor,} 1,1, 207,) etc.— Cf. Schwartz, De arU. Apoll. nat ., p.assim .

de ses fruits \ symbole de victoire 2. Un autre palmier, plus intéressant encore, se voyait à Delphes près de Uœcus des Corinthiens 3: des serpents, des grenouilles de bronze couvraient la base de cet arbre. Plutarque ne sait pourquoi : c’était probablement un souvenir de la Lycie, où les ennemis de Latone furent changés en grenouilles.

Par conséquent Apollon Délien est presque entièrement asiatique, et Apollon Pythien4, au moins à moitié.

1 Paus., X, 15, 3.

2 Plut., Quœst. conviv ., YIII, 4.

3 Plut., De Pyth. orac ., 12. — Sapientium convivium, 21.

*■ Nous voulons indiquer une question qui demanderait, pour être complètement traitée, des développements fort étendus : soit que Délos ait transmis à Delphes une partie de ses légendes, soit que les deux villes aient adopté l’une et l’autre un même culte étranger, elles ont une grande quantité de traditions communes. On retrouve à Delphes le mythe de la fuite de Latone poursuivie par le dragon : elle se réfugie derrière une pierre sacrée, près d’un platane. A Délos, Latone est aussi attaquée par un dragon, vaincu par Apollon. [Vid. p. I,ch.II,§ 14). A Delphes comme à Délos, Apollon possède quatre sciences (Mouatxrî, (j.avTixïf, iaxpixY)', toS*ixt)). Les fêtes du dieu ont lieu dans les deux sanctuaires à la même époque, quand le printemps chasse l’hiver : tour-à-tour le dieu quitte et visite ses deux temples. Leurs deux oracles renferment le xâapia et le bætyle. Dans les deux pays, Apollon est prophète après Thémis. L’un et l’autre temple sont visités par la sibylle Erythrée, le poète Olen (Paus., X, 5, 4) et, plus anciennement, par les Hyperboréens. Ce sont, à Délos, Hypéroché et Laodicé;à Delphes. Hypérochos et Laodicos (Paus., I, 4, 4 et X, 23, 3). Un seul mythe delphien ne se retrouve pas à Délos : celui d’Apollon pasteur. Mais nous ne connaissons pas toute la légende d’Apollon Délien, et à Délos on en célébrait surtout les mystères joyeux- Du reste, ce mythe d’Apollon pasteur ne semble pas appartenir seulement à Delphes. Apollon est serviteur de Laomédon, en

Page 1