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APOLLON ET DIANE

A Délos, Apollon et Diane sont presque toujours associés, sans que le lien du mariage les unisse comme Jupiter et Junon. Remarquons, du reste, queJunon. l'épouse de Jupiter, est en même temps sa sœur, et que souvent on Inconsidéré comme une vierge. Le mythe de la virginité de Diane a prévalu, mais il est possible que la tradition en ait fait aussi autrefois l’épouse de son frère. La sibylle Erythrée, qui séjourna dans File sainte, se nommait Artémis et se disait femme et sœur d’Apollon h

Enfance de Diane et d'Apollon à Dèlos.

Ces deux divinités ont passé leur enfance dans les différents pays où l’histoire de leur naissance est racontée. A Délos, parfois les deux enfants sont associés, parfois Apollon paraît avoir été seul. Quand Apollon naissant tue le dragon, Diane est présente 1 2. Diane y tue Orion sous le regard d’Apollon 3 4, et c’est Diane qui fournit au jeune dieu les cornes de chèvres avec lesquelles il édifie son premier autel h

D’autres mythes peuvent se rapporter seulement à Apollon : celui de la nymphe qui mordit un olivier pour amuser l’enfance du dieu 5; celui de Pan, prophète avant lui et son maître dans l’art divinatoire G ; celui du départ

1 Pausan., X, 12.

2 Cf. p. I, ch. II, § 16. — PreLLER, op. cit ., I, 187.

3 Hygin., Astron ., II, 34.

4 Callim., H. inAp.,59 etsuiv.

5 Callim., H. in Del., 322 et suiv.

«Cf. p. I, ch. II, g 16.

DÉLOS

d'Apollon à Delphes. Il s'y transporte presque aussitôt né, ou bien quatre mois après avoir vu le jour h

C’est en Lycie que la tradition a surtout placé l’enfance d'Apollon et de Diane 1 2, et c'est peut-être de là que des mythes relatifs à cette enfance se sont propagés jusqu'à Délos. Mais la Lycie n'est pas le seul berceau de cé culte, même en Asie-Mineure. Nous retrouvons un autel de cornes à Ephèse 3, où Diane était fort anciennement adorée; et les dieux hyperboréens, intimement unis aux cultes d’Apollon et de Diane, semblent venir surtout d'Ephèse et de Claros.

§ VIL Les divinités hyperboréennes .

OPIS, ARGÉ, HÉCAERGÉ, LOXO, HYPEROCHÉ, LAODICÉ.

Les hymnes les plus anciens chantés en l'honneur de Diane s'appelaient oîkr/ysç ou bien oaTuyyot 4. On parlait à Délos d’une vierge liyperboréenne nommée Opis, arrivée autrefois dans l'île « en la compagnie des dieux eux-mêmes 5. » Opis était ensevelie avec Argé derrière l’Artémisium, et l'on versait la cendre des victimes sur leur tombeau. Les jeunes filles déliennes, avant de se marier, consacraient à ces divinités les boucles de leur chevelure, comme les Mégariennesà la nymphe Iphione6*

1 IIygin, 140.

2 Steph. Byz. , art. Tegyra et Suessa.

3 Eusth., Iliad ., VIII, 249.

* POLLUX, a, 38; d, 53.

5 Hérodot., IV, 32 et suiv. — Callim., IL in Del., 291 et suiv.

6 Paus., I, 43, 4.

LES DIVINITÉS HYPERBORÉENNES

D’autres légendes ont laissé vivre Opis, mais elles lui ont enlevé son rang. Opis ne sera plus qu’une suivante de Diane *, protégée par la déesse contre la violence d’Orion 2 et chantée par Olen.

Cette légende laisse entrevoir deux vérités :

1° Quand le culte de Diane s’est transporté à Délos, Opis accompagnait déjà la déesse; la religion d’Artémis n’est donc pas née dans l’île sainte ; elle y est arrivée assez complète.

2° Opis, dans le pays d’où elle partie pour Délos, est antérieure à Diane : sinon pourquoi les hymnes consacrés à Diane auraient-ils porté le nom d’Opis? Il faut qu’ils aient d’abord été chantés en l’honneur de la vierge que Diane remplaça ensuite et supplanta. Quand deux divinités représentent le même phénomène, la même loi naturelle, le même astre, elles ne régnent pas ensemble et l’une éclipse l’autre. Artémis remplace plusieurs divinités lunaires. Celles-ci ne tombent pas dans l’oubli, mais elles deviennent les suivantes de la déesse victorieuse, ses nymphes favorites ou disgraciées. A Délos, elle leur réserve derrière son temple la place d’un tombeau.

Cette Opis était probablement une grand déesse 3 qu’on retrouve jusqu’en Italie. Son nom signifie « l’œil clair de la nuit 4 » à moins qu’il ne soit tiré du mot ÔT.CÇeaQzi 3. La Diane tellurique d’Ephèse a de grandes

1 Virgk, Æneid ., XI, 532. — Nonnus, Dionys., Y, 490.

2 Apollodor., Bibl., I, 4, 3.

3 Hygin., 139. Opis est, en Grèce, la première femme de Saturne.

4 Preller., op.cit ., t. I, p. 229, 230.

5 Les idées de « lune »et de « menstrue » étaient associées dans l’esprit des anciens.

DÉLOS

ressemblances avec cette Opis 1 et semble l’avoir remplacée, Les Éphésiens appelaient leur Diane Opis, et les Amazones, comme les jeunes filles déliennes Lavaient en grand honneur 2, D’après Cicéron, Diane est née d^Upis et de Glaucé 3 qui Dont peut-être précédée, comme Glaucus a dû précéder Apollon au moins à Délos. La Némésis de Rhamnonte se nomme Oîmç, Enfin, suivant Platon 4, Hécaergé et Opis sont venues ensemble de chez les Hyperboréens, apportant à Délos sur des tables d’airain, l’histoire de Pâme et de sa descente aux enfers après la mort.

Opis semble donc réunir les attributs sidéraux, telluriques, infernaux de Diane, J’avoir précédée, avoir été transportée à Délos en même temps qu'elle, et venir d’Ephèse ou des côtes voisines 5.

Argé, sa compagne, paraît une personnification de la lune 6 et de son éclat pendant les nuits brillantes, On la retrouve ailleurs qu^à Délos; c^est une nymphe chasseresse, une suivante de Diane, que le soleil a changée en biche 7. Apollon, sans doute, a frappé une

1 Alf. Maury, op. cil ., III, 1 56. — Macrob., Sciïurn., V, 22.

2 Servius, ad. Virg. Æneid.,XI,53%. — Callim., Hymn. in Art. 240, 244.

3 Cic.,Zte nat.d., III, 23. — Ailleurs Opis est une néréide, fille de Nérée et de Doris. Cf. IIygin, 129.

4 Plat., Axioch ., 371, a. — Opis vient peut-être .de la haute Asie.

s Creuzer-Guigniaut, I, II, p. 100, — Sur les ressemblances qui existententreles mythes hyperboréens à Délos etàDelphes? Cf. le §J5 de ce chap., et Otf. Muller, Dot., t. I, p. 269 et suiv.

6 Preller, I, p. 229.

7 IIygin., 205.

LES DIVINITÉS HYPERBORÉENNES

ennemie de sa sœur, comme Diane a plus d’une fois atteint de ses flèches les dieux rivaux de son frère, Orion et Actéon. Dans le mythe d’Argé, les deux grands dieux sont encore une fois associés.

Hérodote cite deux autres vierges hyperboréennes, Hypéroché et Laodicé, venues plus tard à Délos après de longs voyages l; elles apportaient à Ilithye un tribut pour qu’elle accordât aux femmes de leur pays un prompt et heureux accouchement. Suivant Callimaque, les vierges qui avaient un culte et des tombeaux dans l’ile sainte, se nommaient Opis, déjà citée par Hérodote, Hécaergé, Loxo.

Hécaergé et Loxo semblent être encore des personnifications de la lune : si Hécaergé n'est pas un autre nom d'Argé, elle peut être comme son masculin Hécaergos 2, « la divinité qui atteint de loin 3. » Elle fait songer à Hécate, adorée aussi à Délos, et avec laquelle la Diane Taurique s’identifie quelquefois 4. Le masculin de Hécate est Hécatoios, surnom d'Apollon; le dieu Hécaergos était invoqué en même temps que Hécaergé dans le temple d'Apollon Glarien, quand une peste menaçait l'Asie mineure. On chantait alors un hymne où l’on trouvait ce vers 5 :

MsXttsts, (j) Traîne;, 'Eîtaspyoy 7. ai Exaépyyiv.

1 Hérodot., IY, 33, 35,

2 Preller, I, 229.

3 Etym. Magn., ad verl., Hécaergos vient de 2xa9ev eï'py.etv.

4 Alf. Maury, 1. 1, p. 151.

3 Clem. Alex., Strom ., v, 5770.

DÉLOS

Hécaergé, comme peut-être les autres vierges hyperboréennes, est donc associée à un dieu : ces couples de dieux, qui ne sont qu’une même divinité tour à tour mâle et femelle., semblent fort anciens. Gomme Apollon et Artémis dans l’Iliade, ces dieux président aux fléaux, frappent et tuent, mais on peut les fléchir.

Ils se sont encore fondus dans Artémis et dans Apollon. Seulement Apollon détruit généralement les dieux qu'il supplante; quelques-uns deviennent des héros, mais la plupart disparaissent ou bien servent d’épithètes au dieu vainqueur, comme Hécatos et Hécaergos; Diane, presque toujours plus clémente, laisse la vie aux déesses qu'elle remplace: elles deviennent des nymphes chasseresses. Ce destin attendait Hécaergé. Elle n’est plus, comme Opis, qu'une de ces déesses détrônées qu’Artémis traîne à sa suite1. Apollon règne seul, Diane se fait un cortège de ses anciennes rivales.

Le même sort attendait aussi Loxo 2, personnification de la lune, et féminin de Loxias, épithète d'Apollon3.

Le nom de Loxo se rencontre rarement dans la mythologie grecque ou latine. Le tombeau de cette vierge se trouvait à Délos derrière l'Artémisium.

Un autre sépulcre s’élevait à l'entrée du même

1 Claud., Stil., 253 et suiv.

2 Nonnus., Dionys ., v. 489.

3 Cependant Loxo est, dit-on, appelée ainsi « à cause de l’obliquité de ses rayons », et Loxias doit son nom « à l’obscurité de ses oracles ». L’une des deux étymologies, probablement la première, doit expliquer les deux noms.

LES DIVINITÉS HYPERBORÉENNES

édifice, à gauche *, celui dlîypéroché et de Laodicé; un olivier y croissait, et les jeunes filles et les jeunes gens y venaient couper des boucles de leurs cheveux.

— Deux dieux, deux héros étaient les homonymes de ces déesses, ce sont les Hyperboréens Hypérochos et Laodikos1 2 (ailleurs Amadokos), qui ont défendu le temple de Delphes contre les Gaulois 3 4. Il n’est pas sûr que ces deux couples de dieux soient du même âge que les autres.

En résumé, cette légende des Hyperboréens confirme cette loi de la mythologie, que les dieux nouveaux lorsqufils en remplacent de plus anciens, les effacent ou les font périr, et se revêtent de leurs attributs h — Les déesses hyperboréennes étaient pour la plupart associées à des dieux qui portaient leur nom, et ces couples divins datent d’une très-haute antiquité. Ils ont

1 Hérodot., loc. cit. — Cf. Cyrill., adv. Julian., X, p. 343.

— Clem. Alex., Protrep ., 29. — Porphyr., De Abstinent., II,

2 PauS., X, 23, 3.

* Un troisième héros, Pyrrhus, figure à Delphes dans cette guerre. Le nom de Pyrrhus n’était pas inconnu à Délos. C’était le nom d’un pêcheur délien dans le corps duquel l’âme de Pythagore s’était incarnée : on sait que le nom des hommes en Grèce était souvent tiré de celui des héros et des dieux. — Le Pyrrhus dont on montrait le tombeau à Delphes était considéré comme le fils d’Achille. (Paus., I, 4, 4).

4 II faudrait distinguer, parmi les surnoms d’Apollon, quels sont ceux qu’il doit à qùelque divinité solaire vaincue par lui; quels sont au contraire ceux qui sont de simples épithètes. Si les noms de quelques vierges hyperboréennes n’ont été d’abord que des épithètes de la lune, il est curieux de les voir honorer d’un tombeau et d’un culte.

DÉLOS

probablement été le symbole du soleil et de la lune, sans préjudice du rôle terrestre ou bien infernal qu’ils ont pu remplir. Ils semblent venir d’orient ; ils ne sont pas nés à Délos ; quelques-uns ont été aussi transportés à Delphes. Ils ne datent pas tous de la même époque.

LES VOYAGES DES HYPERBORÉENS

Suivant Hérodote 4, Hypéroché et Laodicé abordèrent à Délos après Argé et Opis. Accompagnées des cinq 7T6pKpepeeç qui furent toujours en grand honneur dans Tile sainte, elles apportèrent les présents des Hyperboréens. Elles ne revirent pas leur patrie, qui cependant ne cessa pas d’abord d’envoyer à Délos des offrandes enveloppées dans de la paille de froment 1 2. Ces offrandes étaient déposées aux frontières de l’Hyperborée ; le peuple voisin les recevait à son tour, et ainsi, de peuple en peuple, elles arrivaient à destination. Elles allaient donc des Hyperboréens aux Scythes (qui pourtant ne connaissaient plus ces Hyperboréens) ; puis vers l’Occident jusqu’à l’Adriatique; enfin à Dodone, d’où elles traversaient la Grèce. Par le golfe Maliaque on les portait en Eubée jusqu’à la ville de Carysto, sans toucher à Andros, les Carystiens les conduisaient à Ténos, les Téniens à Délos. a Si l’on croit les Déliens, ajoute Hérodote, ces offrandes parviennent ainsi dans leur île. »

1 IIÉRODOT., ÏOG cit. — ÆlIEN, V. IL, III, 1 .

2 Cf. Otf. Muller, Dor., t. I, p. 325. Des présents analogues étaient offerts par les femmes dm Parnasse au sanctuaire de Delphes. Ce sont presque certainement les prémices des moissons.

VOYAGES DES HYPERBOKÉENS

Suivant Callimaque 1 , les vierges hyperboréepnes Oupis, Loxo, Hécaergé, filles de Borée, sont allées de bodone à Délos. Pline et Solin 2 rapportent que les vierges hyperboréennes noyant pas été respectées, on prit le parti de faire voyager sans elles leurs présents de pays en pays. Depuis longtemps, ajoutent-ils, cet usage est tombé en désuétude.

Quand Athènes devint la maîtresse absolue de Délos, ces offrandes partirent de Prasiæ en Attique, mais elles étaient censées venir des pays hyperboréens en passant par les territoires des Arimaspes, des Issédons et des Scythes, qui les portaient à Sinope. De Sinope, à travers la Grèce, elles parvenaient à Prasiæ dans le temple d’Apollon, près du tombeau d’Erysichthon, et delà, à

Sans chercher à mettre d’accord tous ces récits qui se contredisent, on en peut tirer quelques vérités historiques. Il est évident que des offrandes, enveloppées dans de la paille de froment, furent portées de Çarysto et plus tard de Prasiæ à Délos. Le détail que donne Hérodote « qu’elles ne touchaient pas Andros, » est trop précis pour n’être pas vrai. S'il n’était rien parti de Prasiæ, Pausanias qui a visité l’ Attique, aurait été, lui aussi, beaucoup moins affirmatif. Ce voyage d’objets sacrés n^est pas plus étrange que celui des Théories. Enfin, un vaisseau partant de Délos apportait le feu

1 Callim., H. in Del., 280 et suiv. — Etym. magn., Outtiç.

2 Plin., H. N ., IV, 26, 11. — Solin., XVI, 5. — Plut., De Mme., 14.

3 Paus., I, 31. 2. — Mêla, III, 5.

DÉLOS

sacré à la pélasgique Lemnos 4. Délos pouvait recevoir d’ailleurs des offrandes pieuses, puisqu'elle en envoyait elle-même.

Ces présents venaient de plus loin que Prasiæ ou Carysto ? Ont-ils traversé la Grèce? D'anciennes relations ont-elles existé entre Hadria, Dodone et Délos, entre Sinope et Délos : soit que Délos ait autrefois transporté sa religion dans ces villes,, soit au contraire qu'elle ait reçu d'elles ses légendes hyperboréennes ? Anciens et modernes répondent mal à ces questions.

Que Dodone, comme Delphes, ait été unie à Délos par des souvenirs religieux et lui ait envoyé des processions solennelles, cela n’a rien en soi d’invraisemblable; mais rien n’est moins prouvé. Hérodote ne paraît pas croire à ce voyage : « ce sont les Déliens, dit-il, qui le racontent.» Si une procession avait traversé toute la Grèce, depuis Dodone jusqu'au golfe Maliaque, Hérodote aurait invoqué des preuves plus certaines que ce vague témoignage. Celui de Callimaque ne fera pas autorité. Quant à Pline et à Plutarque, ils parlent de ce voyage comme d’une coutume bientôt oubliée, et que l’époque historique n’a guère connue. « On dit qu’il avait lieu autrefois au son des flûtes, des syrinx et des lyres 1 2. » Le seul voyage qui se soit fait chaque année pendant les derniers siècles du paganisme est celui de Prasiæ à Délos, parce que les Athéniens ont tenu à le maintenir, peut-être même à le fonder.

1 Philostr., Héroic., 20, p. 740 et suiv.

2 Plut., De music 14.

VOYAGES DES HYPERBORÉENS

N’osant rien affirmer deDodone, à plus forte raison ne dirons-nous rien de Sinope et d’Hadria.

Le mythe des Hyperboréens a été connu dans les principaux temples d’Apollon. Milet et Métaponte 1 recevaient, à des époques fixes, les visites d’Apollon, revenu de la septentrionale Hyperborée. Les Hyperboréens Hécaergos et Hécaergé résidaient à Glaros ; Ephèse adorait Opis et d'autres déesses venues du septentrion, les Amazones. Ilithye était descendue de l'Hyperborée 2. Les vierges hyperboréennes avaient voyagé dans l'Achaïe 3. Delphes avait reçu la visite des Hyperboréens accompagnés par Olen4. Quand les Gaulois envahirent la Phocide, des héros hyperboréens défendirent le sanctuaire que d’autres Hyperboréens avaient édifié 5 6. L’hiver, quand Apollon quitte Délos, il émigre à Patare et visite aussi l'Hyperborée G ; à Delphes, il fait de fréquentes absences dans le pays des Hyperboréens 7; il y passe l'équinoxe d’hiver.

Donc il existait des relations directes entre les principaux sanctuaires d’Apollon et l’Hyperborée ; ou, pour mieux dire, on conservait dans chacun de ces temples des traditions relatives aux Hyperboréens et à leurs voyages.

1 Preller, Myth., I, 190, 191.

5 Paus., I, 18, 5.

â Paus., V, 8, 4.

4 Paus., X, 5, 4.

5 Paus., loc. cit. — Hymn. à Ap. Pyth ., loc. cit.

6 Diod. sic., II, 47, (citant Hécatée d’Abdère.)

7 Himer., Or., XIY, 10 et 11, citant Alcée. Le troisième Apollon, nommé par Cicéron, vient de chez les Hyperboréens à Delphes sans passer par Délos. (Cic., Denat. deor ., /oc. cit.)

DÉLOS

Cette légende s'est fondue, en Asie mineure, avec celle d’Apollon, pour accompagner dans la suite la religion principale 1 : sinon les habitants de ces pays divers ne chercheraient pas l'Hyperborée chacun au nord de son propre pays.

On comprendra pourquoi les anciens m’ont su où placer le territoire des Hyperboréens et pourquoi la science allemande a dépensé en pure perte une érudition énorme, quand elle a pensé résoudre ce problème de géographie. Placé à côté de la Scythie, exposé à des nuits de six mois, ce pays était sans doute le plus septentrional et le plus froid du globe; et les poètes qui l’ont célébré avaient certainement entendu parler des longues nuits polaires. Mais, d'autre part, ils vantent la douceur merveilleuse de son climat. Les habitants, pendant ces longues nuits, chantent des hymnes en l’honneur d'Apollon, qui, sur un char attelé de cygnes, vient parfois visiter son peuple. L'olivier est originaire de ces contrées, et c'est de là qu'Hercule l’a transporté en Grèce 2.

Les Hyperboréens sont fils des Titans ou d’Hyperboréus, qui est Thessalien ou même Athénien. Ailleurs, il descend de Pelas gos. Les Hyperboréens habitent derrière Sinope et par conséquent vers le Caucase, ou bien au nord des monts Riphées, séjour de Borée; parfois aussi en Italie, où dut retourner l'hyperboréen Aba-

1 Otf. Mulleb, Bot ., p. 272 et suiv., fait venir les Hyperboréens de Thessalie, comme Apollon.

2 PiNDi, Olymp .. III, 55. in Scliol. — PauS., V, 8, 4.

VOYAGES DES HYPERBORÉENS

ris, après avoir visité Délos1; et peut-être en Mauritanie2. En un mot ce pays, au dire d’Apollodore, est situé comme le jardin des Hespérides, près de TAtlas et du Caucase 3. Nous en savons maintenant aussi long qu’Apollodore et que tous les Grecs, sur le pays dés Hyperboréens.

Hermann et Spanheim sont plus précis. Comme les Hyperboréens sacrifiaient des ânes à Apollon 4, Spanheim suppose que les vierges hyperboréennes apportaient des quartiers d’âne à Délos. Ces offrandes étaient soigneusement cachées, parce qu’on avait honte de les montrer après un si long voyage. Hermann, renchérissant sur Spanheim, a découvert quel pays, produisant

1 Pindare, éd. Bœckh, explical . ad Olymp ., III, Y, 9, 17. — Id. Pyth., X, 23, 30. — Id ., p. 53. Cf. Vossius, Al te welikunde. pas sim.

2 Diod. Sic., Il, 47.

3 Apollod., II, 5, 11. — Pind., loc. cil.

4 Callim., Ernest. Lugdd. bat. 1761, t. I, p. 511. Voir au fragm. n° 187.

«Polêoç CrTT£pêopéoiO'l.V ÔVCOV èîUT£);)vST0U tpoïç.

Le sens de ’Etuté/Aetou (se lève) indique qu’il s’agissait de sacrifices matinaux.

On a voulu remplacer ce mot par èiûTépirèTàt.

Le fragment de Callim. n° 1 88 est aussi explicite.

TépTro'Jcrt. 7iitapal <&oï6ov ôvoaGayÉou.

Pindare (Cf. Bœckh., op. cit ., Expi. ad Pylh., X. 31, 54. mentionne aussi les Hyperboréens et leurs sacrifices d’ânes. — L’Hyperboréén Abaris offrait des ânes à Apollon; ees sacrifices se nommaient ôvoaçayîat. Les Hyperboréens avaient seuls le droit d’offrir des ânes à Apollon. (Anton. Liberalis, ch. 20). En Egypte, on sacrifiait des ânes à Typhon. Plut., De Iside et Osiride , ch. xxxi. — On sacrifiait des ânes à Apollon, dans son temple de Delphes. C. I. Gr., 1688.

DÉLOS

beaucoup d'ânes, était, par excellence, hyperboréen : c’est l’Espagne, avec les contrées voisines de l'Atlas.

L'Hyperborée n’a existé que dans l’imagination des Grecs. Supposé qu’elle fût un pays réel, les traditions qui s'y rapportaient étaient fixées avant que le culte d’Apollon envahît la Grèce.

Transportées avec lui de temple en temple, elles devinrent fantastiques. Il est probable pourtant que l'espace qu’elles désignèrent d’abord est celui que le soleil parcourt dans le ciel pendant l’hiver.

Nous affirmons seulement de Délos qu’elle a reçu des présents venus, disait-on, du pays hyperboréen. C’étaient des objets sacrés (ipa), ou plutôt des prémices 1 (aîrap^aî) soigneusement enveloppés dans de la paille tressée. Les Grecs ne savaient pas quelles étaient ces offrandes. Etait-ce du feu sacré, caché dans un panier tressé, comme le feu de Prométhée dans une férule ? On sait que Délos envoyait du feu sacré à Lemnos. Il est pourtant plus vraisemblable que ces prémices étaient celles des fruits et des moissons : le sens habituel de ànaoyat autorise 2 cette interprétation, et l'on sait qu'à différentes fêtes on offrait a Apollon les prémices des récoltes. On sait enfin que les Hyperboréens recevaient le nom d'Amallophores, « porteurs de gerbes de blé 3. »

On a supposé que ces présents étaient déposés sur

1 IIÉRODOT., loc. cit.

2 Vid.supr inscr. n°9.

3 PORPHYR., Ile pl dcico/., II.

VOYAGES DES HYPERBORÉENS

l'autel d’Apollon Génitor1, nonsanglant (avatp.a/Toc),pur (ayvoç), adoré par les hommes pieux 2, et sur lequel on n’offrait aucune victime qui eût vécu, mais seulement du blé, de l’orge et des gâteaux. — Si l'on immolait des ânes à Apollon Hyperbcréen, l’autel non sanglant ne pouvait pas lui être consacré 3 * * 6; et cet Apollon dut avoir quelque autre autel dans l’enceinte du téménos.

Peut-être y eut-il à Délos une Diane hyperboréenne. Ces offrandes, enveloppées de paille, suivant un usage thrace, font songer aux nombreux sanctuaires qui furent consacrés à Diane sur les rives de la mer Egée. C’est de Prasiæ que les Athéniens ont envoyé ces présents, de Prasiæ, voisine de Brauron et d’Halæ, attachées elles-mêmes aux plus vieux cultes d’Artémis. La statue de bois de l'Artémis Taurique fut transportée à Halæ ; elle avait été adorée auparavant en Tauride par

1 Cet autel était situé derrière l’autel de cornes, Vid. supr. — Cf. Diog. Laert., VIII, 13. — Jambl., Vit. Pythag ., V, 25.

2 Clem. Alex., Strom., I, 7, 717. — Jambl., loc. cit. — Porph., De alst ., II, 28. — Cic., Denat. deor ., III, 36.

5 On offrait à l’Apollon de Patare des gâteaux en forme de lyre; de pareils présents pouvaient être faits à l’Apollon de Délos. Quant à l’antiquité de ce culte non-sanglant, elle doit être fort reculée (Cf. Alf. Maury, t. II, p. 119). Il faut remarquer cependant que la douceur ou la cruauté d’une religion ne prouvent guère en faveur de sa haute antiquité. M. Alfred Maury pense que les sacrifices non-sanglants étaient fort anciens et peut-être antérieurs à l’époque où le sang des victi-

mes fut versé; M. Curtius affirme au contraire que les pre-

miers Ioniens allaient jusqu’à sacrifier des hommes. Diane Taurique semble avoir demandé parfois des sacrifices humains, et deux victimes expiatoires lui étaient consacrées le

6 thargélion, jour de sa naissance.

DÉLOS

Iphigénie et par son chœur de jeunes filles déliennes h Si un temple de Diane « à tête de génisse » s’est élevé à Délos, il dut avoir quelque rapport avec ces vieux temples dédiés à l’Artémis septentrionale.

Le mythe des Hyperboréens, venu d’Asie, s’est donc répandu à Délos et sur les bords de la mer Egée ; des traditions communes et d’antiques cérémonies, établies par les ancêtres des Ioniens, en partie continuées par les Athéniens, ont sans doute uni entre eux ces différents sanctuaires. Peut-être ces liens religieux s’étendaient-ils de la pélasgique Dodone à la pélasgique Lemnos.

Fin du mythe des Hyperboréens. Abaris et Pythagore.

Le héros hyperboréen Abaris1 2, qui traversait les airs sur une flèche et instituait dans les contrées qu'il visitait des rites purificateurs, voyagea en Grèce, renoua les relations d’amitié qui unissaient la Scythie aux Déliens 3, et passa ensuite par l’Italie méridionale en retournant vers l'Hyperborée. Il paraît être une sorte d'Apollon qui ne serait pas arrivé à son complet développement4.

1 Eurip., l'ph. in Taur ., loc. cit.

2 Hérodot., IY, 36. — Jambl., 32.

3 Diod. Sic., II, 47.

w Le Véjovis, dont la statue se voyait à Rome, ressemble, fort à cet Abaris qui visita la grande Grèce. Véjovis était le dieu de la gens Julia, venue de l’Asie-Mineure en passant par la Crète et par Délos. On ne peut déterminer l'époque à laquelle le fabuleux voyage d’Abaris fut accompli. — Pour Véjovis, Cf. Preller, Myth. lat. ad verbum.

ILITHYE, IRIS

Quant à Pythagore, on ne peut guère clouter de son existence réelle, mais la légende en a fait un dieu : il passa pour un Apollon hyperboréen. Il présenta des offrandes à l’autel d’Apollon Génitor, il s'initia aux mystères deDélos; il y ensevelit son maître Phérécyde1, qui avait porté à Syros sa patrie, et peut-être aussi à Délos, la science qu’il avait trouvée en Phénicie. Délos, un des centres de la religion des Ioniens, et l’un des foyers de leur poésie, peut donc avoir exercé aussi quelque influence sur leurs premières idées philosophiques et avoir servi d’intermédiaire entre l’Italie et l’Orient.

§ VIII. Ilithye, Iris , Hécate, Brizo , Echénice.

Presque toutes les traditions déliennes ont été modifiées par les cultes crétois, très-influents un peu avant l’âge homérique. La civilisation de la Crète paraît s’être insinuée partout, sans avoir pourtant révélé à Délos aucun dieu nouveau.

Une partie du culte d'Artémis était censée venir de Crète. Vingt des nymphes qui accompagnaient la déesse étaient filles du fleuve Amnisus 2, qui coulait en Crète près de la caverne d'Ilithye 3.

Ilithye est, avec Thésée, la divinité délienne qui doit le plus à la Crète. Elle est semi-hyperboréenne 4, semi-

1 Diog. Laert., Vit. Pythag 21. — Jambl., Vit Pythag 151, 184.

2 Callim., H. in Artem ., 16.

3 Hom., oi., T, 188.

4 Creuz. Guign., Part., I, t. II, p. 96, 97, 98.

DELOS

Cretoise, comme Thésée est à la fois ionien et crétois, et Ton ne sait guère ce qu’ils furent à l’origine. Diane est parfois une sorte dTlithye : Ilithye délivre Latone, et Diane Lochia, nommée aussi Ilithye l, passe également pour être venue en aide à sa mère. Voici, d’autre part, quTlithye est confondue avec Aphrodite 2 : Olen a composé un hymne en l’honneur dTlithye, plus ancienne que Cronos et mère de l’Amour 3. Cette déesse a donc quelque ressemblance avec l’Aphrodite que Thésée a portée dans l’île sainte. Les mythes de l’Artémis hyperboréenne, et ceux de l’Aphrodite crétoise, d’origine méridionale, peuvent donc s’être confondus à Délos dans la religion dTlithye. Nous ne chercherons pas à voir ce que cette déesse, tantôt simple, tantôt multiple, a pu devenir ailleurs 4.

Iris est inséparable dTlithye. Suivant Homère, Iris est la messagère des dieux, qui s’élève, comme l’arc-enciel, de la terre à l’Olympe. L’hymne homérique lui conserve ce rôle : Iris va chercher Ilithye qui fera cesser les douleurs de Latone. Ailleurs 5, au contraire, Iris surveille avec Mars le monde hellénique parcouru par

1 Apollod., Bill ., I, 4, 1. — Plut., Quœst. conviv ., III, 10.

2 Cf. Preller, Gr. myth ., I, 286, 287,401. — Gerhardt, Venusidole , 4, 6.

3 Paus., IX, 27, 2.

4 Cf. Sur Ilithye, déesse de la lumière, de la naissance, du destin, Gerhardt., Myth., t. I, p. 115, 117. — LeBas et Wadding-ton, huer.. Ve part. Asie-Mineure, sect., I, nos 67 et 74. — Sur la pluralité des Ilithyes dans Homère, Creuz.-Guign., I, II, p. 101. — Les Iclmeumons étaient consacrés à Latone et aux Ilithyes. Cf. Ælien, Hist. an ., X, 47.

5 Callim., H. in Bel.. 157 et suiv.

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