‹ Recherches sur DélosChapitre 55 sur 81 · LES DIEUX DÉCHUS · texte numérisé non relu

LES DIEUX DÉCHUS

chyle et par Euripide comment les divinités des songes prophétiques épouvantaient autrefois les mortels sur le seuil même des dieux nouveaux. 1/épisode de Céyx et d'Halcyone, conté par Ovide, nous olfre un de ces rêves sinistres, précurseurs des naufrages, que les dieux envoyaient cette fois dans un palais, mais le plus souvent dans les cabanes des pêcheurs.

J'ai hâte d’arriver à des divinités plus connues, plus belles, plus inspiratrices. Les dieux chers à la superstition du peuple, adoptés à /époque où le Grec, dominé par les forces de la nature, n’avait pas encore la conscience et /admiration de sa propre beauté artistique, s'effacent devant Apollon et son cortège.

L’antiquité offre peu de spectacles aussi imposants que celui de cette arrivée successive de divinités à Délos et de leur transfiguration. Plusieurs ont précédé Apollon, mais elles ne semblent être venues avant lui que pour entourer sa naissance de plus de solennité et d’allégresse. Ensuite, de tous les pays, les héros et les dieux abordent à l’île sainte. Ces êtres bizarres, soit avec une croupe de serpent, comme Erysichthon, soit le corps emprisonné dans une gaîne, comme Aphrodite, s’embellissent pour être dignes du dieu principal. Apollon lui-même, à l’étroit dans son oracle de granit, le délaisse, et, descendant au bord de la mer, s'entoure de temples.

Qui lui a résisté a péri. C'est le géant Orion, frappé à mort par la colère de Diane, errant comme dans un songe au sein du Tartare, parmi les champs d’asphodèles, ou brillant la nuit au milieu des étoiles. C’est le dragon symbolique; c’est la sibylle, la fille des eaux,

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dont le souffle animera, quand elle sera morte, les bois, les fontaines et les astres. Ce sont aussi les vierges hyperboréennes, immolées à la fois et protégées par les jeunes dieux, mourant lorsqu’ils ont triomphé, ensevelies dans leurs temples. Elles se sont effacées, comme les Euménides, après avoir occupé leur place dans la vieille société, et, comme Prométhée, elles expient le bien qu’elles ont fait en apportant aux hommes les présents divins.

Mais leur mort a été douce, et leur tombe est entourée d’honneurs : si les Hyperboréennes avaient leurs statues àDélos, on doit se les représenter, sinon souriantes, du moins calmes et belles comme les cariatides de l’Acropole, qui sont aussi des jeunes filles protégées par un temple.

Nous avons épuisé la liste de ces divinités dépossédées par Apollon. Quelques-unes, comme Glaucus et Neptune, anciens maîtres des mers, lui ont abandonné la souveraineté sans combattre, mais sans le servir ; d’autres, comme Aphrodite, vivent dans sa dépendance; Orion lutte et succombe, les Hyperboréennes meurent en l’adorant. Chacun a conservé sa poésie et comme sa physionomie propre.

Un poète moderne, Henri Heine, a dû ses meilleures inspirations à l’idée, qu’il crut nouvelle, de transporter dans le monde qui l’entourait les divinités de l’Olympe, déchues et mornes. L’antiquité avait déjà connu des dieux vaincus, et elle en avait peuplé ses légendes.

Nous préférons cependant aux récits aimés surtout du peuple les traditions que l’art a glorifiées, et à la poésie de la nature et de ses divinités symboliques cette pleine

beauté intellectuelle qui apparaît sur le visage des dieux, rois et protecteurs des hommes : quelque intéressants que soient les exilés de l’Olympe, nous sommes, avec toute la Grèce, pour les vainqueurs; leur triomphe est si fécond en chefs-d’œuvre ! A Délos, tout s’évanouit devant Apollon.

§ IL Apollon et ses poètes. — IJhymne homérique d'Apollon Délien.

L’enthousiasme des poètes l’a célébré sans s'épuiser pendant près de dix siècles ; on peut voir par les fragments qu’ils ont laissés, comment cette inspiration s’est modifiée en traversant les âges.

Au début, avant Homère, Olen et les vieux aèdes ont composé des hymnes qui ne sont pas venus jusqu'à nous. Peut-être ont-ils inspiré quelques vers orphiques ou sibyllins, qui semblent parfois comme un écho de ces poésies perdues.

Les temps homériques apportent à Délos le grand hymne d'Apollon. Vient ensuite l’âge des lyriques, puis des tragiques grecs, qui n’ont eu garde d'oublier l’île sainte. Cet âge est suivi de la quatrième et dernière époque, celle de la décadence alexandrine.

Quand l’hymne d'Apollon Délien fut compose, Père

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des temps homériques se fermait l. La race des Ioniens régnait sur l’Archipel; et, pour la première fois peutêtre, une alliance religieuse unissait tous ces riverains de la mer Egée. Partout où cette race s’était établie, une poésie admirable se développait. Confiants dans leurs forces, fiers de leur beauté, de leur intelligence et de la civilisation qu’ils portaient en eux, les Ioniens allaient, de leurs cités éparses, au son des hymnes, prier dans Pile sainte. Les cœurs s’exaltaient alors, et les esprits s’inspiraient au spectacle de cette grande union des peuples devant leur dieu protecteur.

Ce dieu, ils l’avaient fait à leur image. Dieu de la poésie, il a pour caractère distinctif une radieuse sérénité ; dieu du soleil, quand il apparaît, il répand autour de lui, avec la chaleur et la vie, la reconnaissance et l’enthousiasme 2. La saison choisie pour le célébrer est

1 Sur la date probable à laquelle cet hymne fut composé sur le nom de son auteur, sur les interpolations et les mythes qu’il renferme, Cf. Baumeister, Hymni homerici , éd. cit. , in prœfat.

2 Pendant la plus belle époque de l’art et de la littérature hellénique, les dieux ont un caractère assez précis pour qu’on puisse leur donner une figure humaine; mais on n’a pas oublié qu’ils sont les symboles de forces ou de phénomènes naturels. De là leur poésie. Il faut, pour produire l'émotion poétique, des types précis, aux formes arrêtées, satisfaisant la sensibilité; il faut aussi que, par delà ce qu’ils montrent, l’intelligence imagine encore autre chose, et qu’ils sollicitent sa curiosité en ne lui révélant pas tous leurs mystères. Aussi les dieux helléniques, déterminés pour la sensibilité avec leurs formes et leurs attributs bien marqués, indéterminés pour l’intelligence, qui ne connaît jamais à fond leur vraie nature, sont-ils éternellement poétiques. Ailleurs les dieux sont presque toujours ou trop vagues, comme dans l’Inde, ou, comme en Egypte, trop arrêtés dans leur forme immuable.

le printemps, si beau dans les Cyclades; et les théories traversaient une mer apaisée pour aborder à l’île couverte de fleurs, étincelante de lumière.

On y venait écouter de joyeuses légendes, la fin des douleurs de Latone et la naissance d'un dieu. Les mythes attristants ou terribles qui accompagnent ailleurs le culte d’Apollon, étaient laissés dans l'ombre. A Delphes, dans une vallée profonde qu’ébranlent les tremblements de terre, entre des montagnes, au pied de rochers taillées à pic, les ennemis d'Apollon défendent leur sauvage empire. Thémis lui dispute son oracle. Suscité par Junon, le dragon, fils de la terre, prend des proportions gigantesques. Delphes fut épouvantée par la visite du parricide Œdipe et du parricide Oreste; les Erinnyesy firent entendre l’hymne sans lyre, qui égare l’esprit des hommes et qui perd les peuples.

Si Délos connut aussi des divinités funèbres, Hécate et Brizo, leur nom, rarement prononcé, n’inspire pas les poètes. Les dieux qui, partout ailleurs, combattent Apollon, reconnaissent, sur sa terre natale, son légitime empire. C'est à peine si le dragon apparaît. Thémis, bienveillante, présente au fils de Latone la coupe d’immortalité. Sa mère a souffert pour lui et comme expié sa grandeur. Tout, jusqu’à la haine de Junon, s’apaise devant ce berceau. Les traditions d’un caractère lugubre s'adoucirent ou s’effacèrent sur cette terre détienne, éternellement joyeuse d’avoir vu naître un dieu.

Ce qui inspirait donc les poésies détiennes, à cette époque, c'était l'enthousiasme de toute une race d'hommes s’admirant elle-même dans sa force et dans sa religion ; c’était l’aspect d’un printemps couvert de

fleurs et plein de lumière ; c’était enfin la légende d’Apollon, dieu du soleil et prophète des temps nouveaux, apportant à la nature son éclat et sa vie, aux dieux la paix et la notion d’une morale providentielle, aux hommes, l’ordre, la justice, l'art, la poésie.

L’hymne homérique célèbre donc à la fois la gloire des Ioniens et celle de leur dieu, la splendeur du soleil naissant et l’éclat de cette religion qui apparaît au monde.

Il procède par images éclatantes et par majestueuses énumérations. Ce qui frappe surtout l'imagination des Grecs, ce que le poète fait ressortir tout d’abord, c’est la force presque menaçante d’Apollon. Quand il entre dans la demeure de Jupiter entendant son arc, tous les dieux, saisis d'un respectueux effroi, se lèvent de leurs sièges; seule Latone sait désarmer et adoucir son fils; elle détache de ses épaules l’arc et le carquois, elle le mène à son trône. Pendant qu'Apollon reçoit de Jupiter la coupe d’or pleine de nectar, et que les dieux, rassurés, s’assoient, la vénérable Latone se réjouit d'avoir enfanté un fils aussi puissant.

Nous quittons alors cet Olympe, dans lequel Apollon, le dernier venu, est entré en vainqueur ; et, redescendus sur la terre, nous entendons l’hymne qu'elle chante dans sa joie. Il s’élève des îles et des continents, des montagnes et des promontoires. Aussi fière que Latone du dieu qu'elle adore, l’Ionie énumère les villes et les peuples qui célèbrent cette gloire. En entendant

tous ces noms l’assemblée se contemple dans son nombre et dans sa force : avec tant de serviteurs, le dieu doit prétendre à des honneurs sans fin, et, sous un tel protecteur, la race ionienne ne périra pas.

Quel honneur pour Délos d’avoir vu naître un pareil culte ! D’avoir été la seule préférée par Apollon, ou la seule assez courageuse pour accueillir un dieu si redoutable i Aussi le drame de cette naissance est-il raconté dans ses plus poétiques détails. Les supplications de Latoneont ému Délos; mais celle-ci craint que le dieu méprisant une patrie indigne de lui, ne la repousse d’un pied dédaigneux jusqu’au fond des ondes. Alors Latone prononce avec solennité le plus redoutable des serments ; elle invoque la terre et le vaste ciel, et l’eau du Styx que les dieux ne parjurent point; elle promet que Délos aura éternellement un autel, un temple et des sacrifices, et qu’ Apollon l'honorera par dessus toutes les îles et les cités. C’est un puissant dieu que celui dont on craint, dont on espère ainsi la venue.

Sa naissance doit être achetée par de longues douleurs. Les souffrances de Latone ont duré neuf jours et neuf nuits. Toutes les déesses se tenaient autour d’elle dans une longue attente ; car Ilithye, retenue par la jalouse Junon, n’entendait pas les plaintes de Latone. Enfin, sollicitée par Iris, Ilithye descend à Délos; Latone embrasse le palmier, affermit ses genoux sur le gazon moelleux, la terre sourit, Apollon bondit à la lumière, et toutes les déesses poussent un long cri de joie.

Le mythe est ainsi raconté avec une naïveté gracieuse. L’enfant divin, l'astre du jour vient d’apparaître :

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dans un élan de piété, le poète l’interpelle, et montre comment les déesses l’enveloppent de langes blancs et légers, et le couronnent d’un cercle d’or : on dirait le soleil naissant parmi les vapeurs du matin. Mais, pour que ce faible enfant devienne un dieu, il faut qu’il goûte au nectar et à l’ambroisie ; Thémis l’adopte et présente à ses lèvres la nourriture sacrée.

A peine y ont-elles touché, que les liens d’or ne peuvent plus le retenir; il les brise : « A moi, dit-il, et la lyre, et l’arc recourbé, et que je prophétise aux hommes la volonté infaillible de Jupiter.» Alors il marche sur la terre, et toutes les déesses sont effrayées; Délos se couvre de rayons d’or et semble fleurir comme une forêt montagneuse : Apollon a revêtu toute sa force, et le soleil, toute sa lumière. Gracieuses quand il naquit à la vie, les images qui le célèbrent sont éclatantes dès qu’il naît à l’immortalité.

Il peut maintenant prendre possession de ses nombreux domaines, la terre de Délos est éternellement glorifiée. Qu’il y tourne ses regards, il verra l’assemblée des Ioniens qui la remplit, attentive aux cérémonies et aux jeux sacrés. Ce sont vraiment des dieux sur la terre. « On dirait qu’ils sont immortels et qu’ils ne doivent pas vieillir. » On admire et les hommes et les femmes aux belles ceintures, et leurs vaisseaux et leurs richesses. On admire surtout les vierges de Délos, servantes d’Apollon, qui charment les tribus des mortels par leurs danses et leurs hymnes aimés des hommes anciens.

Avant de terminer par un retour sur lui-même et de recommander ses chants et son souvenir, l’aveugle de

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