‹ Recherches sur l'anatomie de l'hippopotameChapitre 4 sur 50 · FORMES EXTÉRIEURES · texte numérisé non relu

FORMES EXTÉRIEURES

Ce fut probablement dans cette attitude qu'il trompa la facile imagination des voyageurs grecs; toutefois, à qui le voit de plus près, Tillusion n'est pas possible; le prétendu cheval n'est plus qu'un cochon de fleuve, un Chœropotaroe, nom qui, suivant la remarque très -juste de Blâinville, lui conviendrait en effet, si l'usage, qui sanctionne tous les jours tant d'absurdités, n'en avait décidé autrement (1).

Le tronc est très-allongé, mais relativement très-bas sur jambes, et, malgré l'énorme largeur du dos et des lombes, sensiblement aplati sur les flancs. Les hanches sont plus

(4) Prosper Alpin (JEgypt., «, V, 245, t. XXII-XXV) ft le premier proposé ce nom de Chœropotame, pour an animal qu'il trouvait si différent de l'Hippopotame décrit par les auteurs grecs et latins. Cuvier l'en a beaucoup blâmé ; « Prosper Alpin, dit-il, n'a fait qu'embrouiller la question. » Cette critique est injuste. Les anciens n'ont point scientifiquement connu l'Hippopotame. Leurs descriptions en sont la preuve. Il a, selon Aristote, une crinière comme le cheval, le pied fendu comme le bœuf, le museau ooorbé (ffipbf), et des dents saillantes mais qui sortent [peu; sa queue est celle du porc, sa voix celle du cheval, sa grandeur celle de l'âne {Hist. antm., lib. II, ch. vu). Pline ne dit pas mieux : Ungulis bints, qualis bubus, dorso equi et juba et hinnitu, rjoêtroraimoi cauda etdentibui aprorum aduncii, $ed minus noxiis, e te ty etc. (voy. Hi$t. nat., lib. VIII, p. 39). Que faire en face de ces descriptions? Au temps de Prosper Alpin, l'antiquité était infaillible ; l'Hippopotame, dans la pensée de ce médecin célèbre, existait tel que l'avaient décrit les Grecs. Or, il voit une peau d'animal gigantesque tué dans le Nil. Cet animal n'a point de crinière, les dents ne font point saillie hors de la gueule, il n'a ni la taille de l'âne, ni celle du bœuf. Sa queue n'est semblable ni à telle du porc, ni à celle du sanglier; elle rappelle bien plus, comme lé veut Zérenghi, celle de la tortue; ce n'est évidemment pas là l'animal qu'ont décrit les Grecs, mais celui qui est représenté sur la plinthe de la statue du Nil et sur les nlédailles d'Hadrien. C'est donc, jusqu'à Prosper Alpin, un animal inconnu, non des anciens en général, mais des naturalistes, et qu'ils n'ont point nommé; où donc est la faute si, se laissant guider par le sentiment d'une analogie légitime, il lui donne le nom, parfaitement choisi, de Chœropotame, et n'est-il pas regrettable qu'un nom si bien donné n'ait pas prévalu sur un nom appliqué à un animal évidemment fantastique? La critique de Cuvier n'est donc pas fondée. Prosper Alpin n'a rien embrouillé.

étroites encore et plus serrées que dans les cochons. Les membres postérieurs, malgré leur épaisseur, sont plats aux cuisses, et relativement assez faibles ; leurs articulations sont lâches et tous leurs mouvements offrent les caractères d'une mollesse lymphatique; l'ensemble du corps, quand l'animal marche, est lourd, amorphe, vacillant; à chaque pas la peau, malgré son épaisseur relative, tremble et frémit, et rien ne rappelle , dans l'Hippopotame , l'aisance des mouvements qu'on remarque chez les éléphants et surtout chez les rhinocéros.

La tête, énorme, est remarquable, comme celle des cochons, par un crâne très-court, au devant duquel se prolonge une face démesurée. Cette face, très-étroite au devant des yeux, s'élargit monstrueusement au niveau des canines supérieures et se termine par un mufle colossal, au sommet duquel s'ouvrent deux narines contractiles; l'épaisseur de la lèvre supérieure est telle qu'elle recouvre toutes les dents et fournit aux canines inférieures une gaîne qui les contient en entier, malgré leur développement excessif. Les mâchoires et la lèvre inférieure correspondent à ces proportions énormes par toutes leurs parties.

Le rictus de la gueule, très-largement ouvert, le paraît encore davantage parce que ses commissures se prolongent de chaque côté en un sillon qui remonte obliquement jusqu'aux yeux; voilà sans doute comment Achille Tatius a pu croire qu'il est fendu jusqu'aux tempes. Il semble donc, ainsi que dans les crocodiles, occuper toute la face, et cette ressemblance est

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encore augmentée par des yeux à fleur de tête dont les orbites, très- reculées, s'élèvent au-dessus des parties médianes du crâne. Ces yeux sont relativement petits, mais ils sont recouverts par des paupières épaisses auxquelles il faut ajouter une troisième paupière, si l'on peut donner ce nom à un grand repli semi-lunaire de la conjonctive, vers l'angle interne de Tœil.

Les oreilles, assez grandes relativement chez le fœtus, sont petites chez l'adulte, mais dressées et très-mobiles. Assez étroites à leur base, elles se dilatent un peu et se terminent en un pavillon arrondi, garni de quelques poils roides, qui peut se fermer hermétiquement par le rapprochement de ses bords. Quand l'animal, plongé, élève sa tête au-dessus de l'eau, il les secoue avec une force et une vivacité singulières pour en détacher, sans doute, les dernières gouttes de liquide.

Les narines sont plus remarquables encore : elles sont, comme Ta vu Daubenton (1), « placées sur la partie supérieure du bout du museau, et disposées de façon que leurs extrémités postérieures sont plus éloignées l'une de l'autre que les antérieures. » Tout cela est fort exact; mais il le serait un peu moins d'ajouter, avec cet auteur, qu'elles sont ovales; nous croyons être plus précis en disant qu'elles sont allongées e capables d'une occlusion complète. Le .mécanisme de cette occlusion est fort simple : leur bord interne, soutenu par un bourrelet saillant, est fort épais, à peu de chose près rectiligne,

(4) Buffon, Hist. na£ y édit. in-4 , t. XII, p. 54.

et forme, en [quelque sorte, une base sur laquelle leur bord externe, à la fois plus courbe, plus mince et plus mobile, joue comme une véritable paupière. Leurs extrémités inférieures se prolongent en deux petits sillons symétriques qui convergent en une fossette triangulaire médiane. Cette fossette est évidemment le point de départ d'un troisième sillon qui se dirige, mais sans y atteindre, vers le bord libre de la lèvre, et sépare les deux masses latérales du mufle.

Ces deux singulières narines sont capables de se fermer hermétiquement, ce qui ne manque pas d'avoir lieu toutes les fois que l'animal se prépare à plonger. Elles se dilatent énergiquement, au contraire, quand il revient à la surface. Ce mouvement n'a pas pour but une inspiration immédiate, mais une expiration sèche et rude qui chasse bruyamment un air chargé de vapeur dont le jet puissant est très-visible quand l'atmosphère est un peu froide. Le poumon est donc plein d'air qu'il faut expulser en premier lieu, pour inspirer ensuite un air vivifiant. Ce mouvement est bien différent de celui qu'exécute l'homme quand il nage entre deux eaux; l'hippopotame enferme de l'air pour plonger, et le chasse quand il élève sa tête au-dessus de l'eau avant d'en reprendre de nouveau ; l'homme, au contraire, dans l'immersion de la tète, débute par une grande inspiration et chasse l'air pour plonger. Ces différences nous paraissent mériter d'être signalées; nous y reviendrons, d'ailleurs, en traitant des conditions organiques qui rendent possible aux mammifères plongeurs un genre de vie si contraire, en apparence, au type général de leur classe, et parmi

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lesquelles nous rangeons au premier rang la faculté d'oblitération des narines. Nous trouvons cette faculté dans les cétacés avec des dispositions d'organes toutes particulières $ nous la retrouvons dans les martres nageuses (loutres et enhydris), dans les phoques, dans le castor, dans un assez grand nombre de rongeurs et d'insectivores, et enfin dans les dugongs et les lamantins, si improprement appelés cétacés herbivores (1). Un fait si constant est, k coup sûr, un fait nécessaire, et nous essayerons plus tard de définir ses rapports avec la vie aquatique chez les animaux mammifères.

Quoi qu'il eu soit, les modifications plus ou moins profondes qui o&t dû être imposées au type général du genre Sus peur satisfaire 4 des conditions exceptionnelles, ne sauraient dissimuiler l'extrême analogie qui rapproche les Hippopotames des cochons. L'étude du squelette entier, celle du systèojyç denr taire, des muscles en générai, du cerveau, des viscères, coafirment cette analogie. Elle n'est pas moins justifiée, ainsi que nous l'avons dit, par la considération de la forme générale du corps. La peau, presque entièrement dénuée de poils, est, comme celle du cochon, divisée en losanges irréguliers; les membres, terminés l'un et l'autre par quatre doigts, offrent également tous les caractères du type pair; à peine l'Hippopotame en diffère-t-il par la largeur de son mufle dépourvu de boutoir et par une queue latéralement comprimée. Ainsi, cette queue, trop petite évidemment pour servir à la natation, of re

(4) Sur le lamantin, consultez un travail curieui de M. Vrolik, intitulé: Bijdrage toi de naalur enontleedkundige KmtUs van den Manalus Âmtricanus.

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cependant le caractère d'une modification aquatique. Notre animal l'agite çà et là quand il marche; il en fait d'ailleurs un autre usage non moins singulier que dégoûtant, et dont il serait difficile de trouver la raison : il en fouette ses excréments quand il les lâche, de manière à en asperger toute sa croupe. L'odeur de ces excréments, assez fortement musquée, rappelle d'ailleurs celle de la fiente des pourceaux.

Ces remarques générales font prévoir un fait inévitable, savoir, que la description anatomique que nous allons donner diffère très-peu de celle du cochon. Je ne négligerai rien cependant pour la rendre aussi complète qu'il m'a été donné de le faire d'après un seul individu. Elle se distinguera, d'ailleurs, par un ensemble de particularités et de modifications commandées par le genre de vie pour ainsi dire anormal que la nature a imposé à l'Hippopotame. Ce sont ces particularités surtout et ces modifications véritablement biologiques, que je m'efforcerai de caractériser et d'expliquer. L'anatomie comparée n'a pas, en effet, pour but unique la considération des archétypes; elle doit encore, en étudiant les rapports d'harmonie intime qui attachent, en quelque sorte, chaque animal à un certain milieu, faire voir à son tour comment tout se correspond dans la nature, comment tout s'enchaîne, et montrer, dans ces harmonies de l'être vivant avec la nature extérieure, le sceau divin d'une intelligence infinie.

J'aurais voulu publier plus tôt ce travail ; mais, à chaque instant interrompu et repris, il n'a pu être achevé qu'à grand'peine. Car, privé de tout secours étranger, j'ai dû l'accomplir seul,

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