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DES SENTIMENTS INNES

Les sentiments innés sont des dispositions morales répandues dans la masse des hommes comme la chaleur et la lumière sont répandues dans les corps. Ils caractérisent l'esprit humain partout, sous toutes les latitudes, en Asie comme en Kuroj)e, chez les kanacs des îles du Paciii(|ue comme chez les Français, à Noukahiva comme à Paris,

Ainsi (|ui n a reiiiarrjiu' par exemple que les infortunes des gi^ands et des princes sont à j)eu près tout ce (jui intéresse réellement dans l'histoire, et que leur chute, huir exil, h perle de leurs dignités

qui leur laissent encore tant de jouissances et tant de biens excitent une plus yi\e sympathie que les plus horribles malheurs du commun des hommes.

Si l'on veut traduire ce sentiment, on trouvera qu'il signifie admiration, passion, enthousiasme pour les gens constitués en dignité, pour les puissants, pour les riches ; mépris , indifférence , éloignement, aversion pour les gens sans pouvoir, sans crédit et sans argent. Yoilà un sentiment général et profond de la nature humaine sur lequel on peut faire des études variées.

Dans les Etats monarchiques, le mépris s'étale ouvertement. Dans les pays démocratiques, ou soidisant tels, on cache soigneusement son dédain des pauvres pour les empêcher de faire des révolutions ou pour recueillir le profit de celles qu'ils ont faites ou qu'ils feront.

L'analyse des sentiments généraux et de leur influence est une des branches de la politique, non pas de celle qui s'étudie dans les livres, mais de la politique occulte, de la politique qui rapporte.

On ne doit pas s'attendre à trouver ici tout le développement des idées qui sont en germe dans ce chapitre ; la sonde sera seulement jetée çà et là au gré des courants.

La peur en masse est encore un de ces sentiments profonds dont la marque est bien distincte. Les hommes, ceux-là même qui n'ont pas peur individuellement , ont peur en masse ; c'est le caractère

original de ce sentiment; et cette peur, c'est là son beau côté, elle convertit les hommes, elle leur donne la foi, cette grâce intérieure d'une si grande efficacité. 11 est vrai que la peur est un mystère aussi. Nous en avons un curieux exemple pendant la Révolution française. Certes, personne ne croira que la France ait voulu le régime de la Terreur ? Ne le voulait-elle pas? rien n'était plus simple. Après les massacres de septembre, elle n'avait qu'à voter pour des hommes modérés, car quelle puissance humaine pourrait commander au libre arbitre individuel? En 1793 toutes les élections sont révolutionnaires ; le pays envoie à la Convention les hommes les plus exaltés dont les sept douzièmes votent la mort de Louis XVI. Que l'on tire la conséquence.

Dans les premiers jours de la Restauration, autre étrangeté; la majorité du pays est très-évidemment voltairienne : on ne voit à la Chambre des députés que des gens d'éghse. Le pays aime la liberté, on a la chambre introuvable. V chaque fois le vote n'est qu'un acte do soumission envers le pouvoir triomphant. O publicistes ! dites-nous donc dès lors ce que c'est que l'opinion. Peur, tu convertis, tu fais croire aux institutions et aux hommes I Evidemment la naïveté des gens de bien est excessive.

L'envie et la défiance sont encore des sentiments sur lesquels on peut taire de précieuses observations. Ces passions sont précisément le contraire de 1 admiration et de l'enthousiame. Elles existent au même

degré, avec la même force ; c'est le chapitre des contradictions morales, contradictions qui éclatent dans le fond de l'âme humaine, et rendent sa physionomie aussi insaisissable que le mouvement de la mer. Ces mêmes masses qui admirent le pouvoir, qui supposent si facilement dans les ministres, dans les hommes d'État, le génie, la grandeur, le désintéressement, ces masses croient ceux qui les gouvernent capables de tout. Elles supposent à l'action du pouvoir des mobiles monstrueux, des infamies qui ne sont pas même vraisemblables. Et c'est ainsi que se propagent des bruits inconcevables, des anecdotes sans nom, des calomnies qui s'attachent aux réputations, les dégradent pour longtemps, quelquefois pour toujours.

L'envie ! et si vous voulez tout dire, dites ï Envie française^ il n'y a rien au delà; car l'envie en France explique ce qu'il y a de plus fort, les Révolutions. On se range sous un drapeau et on le quitte par envie. On ne hait pas sérieusement ses adversaires politiques, mais les gens du même parti se haïssent cordialement, on peut le croire ; ils s envient.

Le mérite personnel est ce qu'il y a de plus envié et par suite de plus odieux. On envie la pauvreté, on envie le malheur dès qu'il s'y joint la moindre dignité, la moindre grandeur, et ici on a la clef d'une contradiction apparente. Un écart de conduite, une faute ont par exemple déconsidéré le caractère d'un homme politique. A entendre les clameurs et

les persiflages qui s'élèvent autour de lui, on le croirait isolé, c'est une erreur. Il l'est beaucoup moins que ne le serait un liomme intègre qu'une noble infortune aurait frappé. C'est tout simple. L'envie est complètement désintéressée, elle trouve même son compte avec le premier; il aura pour partisans tous ceux qui à sa place auraient failli comme lui, tandis que le caractère de l'autre en éloignant les envieux ne lui assure pas même le concours du petit nombre de ceux qui l'auraient imité.

La vanité est le sentiment qu'il faut combiner avec l'envie pour bien juger de l'ensemble. Dans ies livres, dans les journaux, dans le monde on déplore le génie méconnu, les nobles ambitions trompées, les belles âmes incomprises; c'est tout simple, on songe à soi, et, dans ces divers rôles, l'on n'a en vue que sa personne; à la première occasion, on fermera sa porte au mérite, ou on lui barrera le chemin.

Un homme politique de quehjue notoriété vientil à mourir : pleurs et discours sur sa tombe, nianilèslations de sympathie, érection de statue, souscriptions pour la veuve et les orphelins; excellents moyens de se produire et de rappeler son nom au public.

Le gouvernement est attaqué dans les journaux, de ibugueux orateurs font des philippicfues dans les chambres; retournez les gens vous ne leur trouverez point de haine. Us n'aspirent (juà signaler leurs coups, ils ne se disputent que la gloire de frapper.

L'ennemi n'est pas celui que l'on attaque, mais celui qui attaque le mieux.

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