DES HOMMES
La connaissance des hommes ne consiste pas le moins (hi nioiuh^ dans les notions générales que Ton vient (l(^ parcourir, c(^s noiions fussent-elles trèsapprofondies. Lïi (|uoi doiu consiste-t-elle? Elle con sistc à j)énétrer tous les hommes individuellement
/ à travers leurs actions et leur langage, à affirmer ce I qu'ils sont, à deviner, à prévoir ce qu'ils feront dans I telle ou telle circonstance donnée. On peut dès lors se figurer la difficulté d'une telle analyse et la pénétration qu'elle suppose; c'est une aptitude qui tient , du prodige ; car savoir ce que les hommes sont capables de faire dans telle ou telle circonstance donnée, c'est certainement en savoir sur leur compte plus qu'ils n'en savent eux-mêmes.
On ne peut pas les juger sur ce qu'ils paraissent, puisqu'ils ne paraissent pas ce qu'ils sont. On ne peut pas les juger sur ce qu'ils disent, puisqu'ils ne disent pas ce qu'ils pensent ; et quand même ils seraient sincères, on ne pourrait croire à leurs protestations, puisque eux-mêmes ils ne se connaissent pas assez pour répondre de leurs actions.
L'épreuve seule dégage la valeur réelle des caractères. Un homme sera-t-il bon, sera-t-il mauvais, sera-t-il courageux, sera-t-il lâche à tel moment de la vie où l'on peut donner sa mesure? on peut être trompé à cet égard par les résultats les plus inattendus.
Beaucoup de personnes peuvent se rappeler encore aujourd'hui les circonstances du procès de Lavalette^ traduit sous la Restauration devant la cour d'assises de la Seine ^ comme complice des événements du 20 mars. Il se produisit dans cette affaire un incident que l'on peut retenir comme de la morale en action. Pendaut les Cent jours le comte
42 LÏVRE PRETMIER.
de Lavalette avait accepté la direction générale des postes après s'être rallié à la cause royale. Renvoyé devant la Cour d'assises son sort ne pouvait être douteux. Quand on lui communiqua la liste du jury, il n'y trouva qu'un nom qui lui fût connu; c'était celui d'un M. Héron de Villefosse, qu'il avait connu maître des requêtes au Conseil d'État, lorsqu'il y siégeait lui-même comme conseiller, et avec qui il avait été lié. L'avocat du roi récuserait-il cet ancien fonctionnaire? Lavalette le craignait, et sa joie fut grande quand il le vit maintenu. En revanche, il ne put réprimer un vif mouvement de déplaisir, lorsque, après avoir épuisé son droit de récusation , il entendit sortir de l'urne le nom de M. Jurien, ancien émigré, alors conseiller d'État et directeur au ministère de la marine, qu'il regardait comme son ennemi personnel. M. de Villefosse fut désigné comme président du jury, circonstance dans laquelle Lavalette vit un espoir de salut. Quand après la clôture des débats, Lavalette rentra dans la salle pour entendre le verdict du jury, il ne vit que des figures impassibles; un seul tenait son mouchoir sur les yeux et cachait ses larmes. C'était M. Jurien, son ennemi, qui pleurait sur son sort après avoir tout fait pour le défendre, tandis que M. Héron de Milefosse, son ancien ami, avait plaidé de toutes ses (forces ])our obtenir sa condamnation.
Juge/, donc les hommes!