DB LA DISSIMULATION ET DU SECRET
Mazarin paya tous les bienfaits de Louis XIV par ces simples mots qu'il lui dit à l'oreille avant de mourir :
Simula y dissimula ^ nulli fïde^ omnia lauda.
On chercherait lons^tenips avant de trouver un conseil d'une aussi haute perfection.
La dissimulation est une des facultés que les hommes estiment le plus. Elle leur apparaît comme un signe de force, comme un caractère de supériorité morale évidente, et cette manière de voir n'est pas si mal fondée.
Ne pas dire sa façon de penser, n'est-ce pas donner un gage de sa prudence ? n'est-ce pas ini signe proi^able de force de caractère et de concentration d'esprit? Ce n'est pas tout. La dissimulation agit sur l'imagination des hommes par le prestige tout-puissant du secret et de l'inconnu. Un homme qui ne dit pas sa pensée est supposé tenir la vérité, oii suppose de même la force d'action à celui qui ne confie pas ses projets.
Tout cela est fondé sur la niaiserie humaine, et Ton apprend à jouer à ce jeu-là comme Ton apprend à jouer au tric-trac ou à l'écarté.
Il est vrai que la dissinmlation suppose d'autres facultés, non moins appréciables, la ruse, l'astuce, la duplicité, ces grands instruments de la politique. Cromwel, qui se connaissait en cette matière, a\ait coutume de dire : « L'artifice et la troinj>erie donnent à vivre la moitié de l'année, l'artifice et la tromperie donnent à vivre l'autre moitié. » On peut en croire des hommes aussi prali(|ues et qui savent si bien l'humanité.
Un personnage historique (jui, dans un rôle de
seconde main s'est rendu singulièrement célèbre par sa dissimulation, c'est Monck, homme médiocre au demeurant; son impénétrabilité et son flegme imperturbable servirent mieux sa fortune que la plus haute capacité politique.
Transfuge de l'armée royale et créature de Cromwel, il trompa tous les partis jusqu'au jour de la restauration, avec un art qui n'a jamais été dépassé. Non content de rompre avec quiconque avait la réputation d'être attaché aux Stuarts, il dénonçait au Protecteur toutes les menées des cavaliers. Il lui envoya jusqu'à une lettre qu'il avait reçue du roi par une voie secrète. Cromwel n'était point dupe, mais que faire avec un homme qui jouait son jeu aussi irréprochablement. Il lui écrivit un jour par forme de plaisanterie, dans un post-scripturn. )) J'entends dire qu'il y a en Ecosse un certain drôle fort rusé, que l'on appelle Georges Monck, lequel n'attend que le moment d'ouvrir la porte à Charles Stuart; je vous prie de faire tous vos efforts pour mettre la main sur cet individu et me l'envoyer aussitôt. » — C'est ainsi que jouent les tigres.
Cromwel tombe, Monck reste immobile et ne paraît occupé qu'à se maintenir dans son commandement. Richard tombe ^ et Monck se soumet au parlement avec la même docilité ; il fait plus : il proteste contre la violence de l'armée qui avait chassé l'assemblée. Son frère lui même, ecclésiastique non suspect, étant allé le voir en Ecosse pour lui remettre
une lettre du roi, il refuse d'entrer avec lui dans la plus légère explication. Il manœuvre souterrainement toutefois, et pendant qu'il entre enfin en communication directe avec le roi, il prodigue les faux serments et les protestations. Il répète à Ludlow qu'il faut vivre et mourir pour la république; il met sa main dans celle de l'inflexible Haslerig, en jurant par le Dieu vivant de s'opposer jusqu'au dernier soupir à l'élévation de Charles Stuart ou de tout autre.
Et c'est ainsi qu'il devint duc d'Albemarle avec quatre-vingt mille livres sterling.
La duplicité est certainement une excellente chose, mais encore ne faut-il pas se prendre dans ses propres fUets, ce qui arrive. Il faut ([uelquefois ne pas vouloir tromper, c'est là le difficile.