‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 37 sur 119 · DE LA -MECHANCETE CALCULEE · texte numérisé non relu

DE LA -MECHANCETE CALCULEE

Los théologiens montrent une prolbnde connaissance de la nature humaine quand ils représentent Dieu comme un être infiniment bon , mais surtout comme infiniment r( doutable. C/cst là le côté essentiel, car le mal csl (juelque chose de plus palpable que le bien. Tes raisons de craindre sont j)lus frappantes que celles d'espérer ; enfin le mal parait aux hommes une plus grande expression de la force que

le bien, et par suite il agit davantage sur leur imagination.

Si l'on veut contrôler cette proposition on n'a qu'à voir quel est dans l'histoire morale des peuples la part de la raison et de la justice; quel est le rôle des sentiments généreux et des idées élevées. La gloire par exemples est un des mobiles les plus vivaces de l'humanité et la gloire est l'incarnation même du mal, le principe de tous les fléaux. Dites donc à un peuple de renoncer à la gloire, ou essayez de gouverner sans elle. De quoi toute l'Europe moderne a-t-elle vécu pendant près de dix siècles ? Des folies et des fureurs de la superstition religieuse. Cette frénésie a fait son temps; par quoi estelle remplacée aujourd'hui, par une autre frénésie? l'aversion de tout sentiment religieux, c'est toujours le torrent du mal.

L'ascendant des idées fausses pendant les révolutions est un autre aspect de cette force malfaisante qui paraît présider à la vie des nations.

Les principes faux , les sentiments pervers ont partout infiniment plus de puissance que leur contraires. Ces considérations jettent un certain jour sur la science du gouvernement, sur la politique dont les agissements secrets sont connus. Le mal en est le principal ressort. Par suite des mêmes raisons la bonté est une qualité absolument négative chez les princes. Elle ne peut leur servir en rien. C'est ce qui apparaît notamment dans l'histoire de Erance

OU dès l'origine de la monarchie; on voit tous les princes débonnaires, chassés, détrônés, avilis ou assassinés. Jamais on n'a vu dans ce pays la nation broncher sous une main violente, quelques coups qu'elle ait portés. Philippe Auguste, Philippe le Bel , Louis XI , Richelieu , Louis XIV avaient précisément ce don de la cruauté froide et implacable qui est d'un si grand prix dans les chefs d'État. Prodigues du sang, de la vie el de l'or de leurs sujets, leur gloire se continue dans la postérité. Le mal qui a suivi leurs pas fait partie de leur grandeur. En revanche sous tous les princes faibles on a crié à la tyrannie, c'est dans l'ordre. La popularité des Robespierre et des Danton paraît puiser sa force dans le sang qu'ils ont versé. iNapoléon l", qui a fait tuer un million d'hommes, et dont la main pesait, Dieu sait comme, a été l'âme de ce pays. 11 est vrai qu'il n'en est point au monde d'aussi passionné pour la force; mais son exemple n'en est que plus approprié.

On a pu voir déjà (]ue ce que nous appelons l'art de parvenir n'est à tout prendre qu'une application de la politique à la direction de la vie. Du jietit au grand c'est la même chose. On ne saurait pousser loin sa fortune sans une certaine noirceur de caractère (|u'il faiil ac((uérir de parti pris (|uand on n'a pas le bonheur de la posséder natun llement. On sent à merveille qu'il ne s'agit pas ici d'ime méchanceté brutale ou irréfléchie, mais d'une méchanceté

qui a conscience d'elle-même, d'une méchanceté calculée sur les instincts de la nature humaine.

Ainsi dans le courant de la \ie un homme a beaucoup d'intérêt à établir l'opinion qu'il ne pardonne pas aisément ; qu'on ne pourrait l'offenser impunément ; qu'il a peu de sensibilité, peu de côtés ouverts aux sentiments. Plus il sera dur, mieux il percera la couche sociale.

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