CHAPITRE III
On doit se représenter les partis dans un État comme des clans ou des tribus armées qui marchent chacune de leur coté à la conquête du pouvoir avec des principes, c'est-à-dire avec des mots j)our drapeaux. Les révolutions ne sont que la mêlée de partis. 11 s'agit de savoir qui gagnera la bataille, c'est-à-dire (|uel est le parti (jui en dernière analyse restera saisi de la puissance et du butin.
On peut voir par là qu'il n'y a réellement jamais que deux grands partis en présence, ceux cjui vi uKmU renverser le gouvernement existant parce (juils n'y font pas leurs afTaires, ceux (jui veulent le conserver parce cpiils y trouvent leur compte.
Ceux cjui veulent le mainlicn de Tordre établi n'ont
point tort. Unis à leurs places , à leurs dignités, à leurs pensions par des liens sacrés et indissolubles, ils sont fondés à regarder comme des ennemis de la société ceux qui seraient tentés de les troubler dans leurs jouissances. Rien ne leur parait plus digne de respect que les institutions dont ils vivent, elles sont pour eux un patrimoine.
Quant à ceux qui veulent se débarrasser de leur gouvernement, ils n'ont pas tort non plus, puisque leur mobile est le même que celui de leurs adversaires. Ils ne diffèrent entre eux que par leur préférence pour tel ou tel système de gouvernement qui leur parait plus favorable à leurs ambitions ou au développement de leur activité.
11 y a parmi les partis des pouvoirs détrônés et des partis nouveau-nés qui prétendent à Fempire. Pour les uns comme pour les autres, le problème à résoudre est le même, au moins dans le commencement: faire pencher de son côté l'opinion, ce qui se fait par voie d'initiation et de propagande.
On convertit un peuple à telle ou telle doctrine, à tel ou tel système politique comme on décide le public à user de certaines recettes à force de les annoncer ; et c'est par là qu'on voit que la presse est la première puissance de ce monde, car, elle persuade ce qu'elle veut.
Le prosélytisme des partis s'emploie donc avec une ardeur extrême à rallier à ses idées les majorités puissantes ; c'est à qui trouvera les mobiles les plus pro-
près à agir sur la fibre des peuples. On peut choisir; chacun d'eux propose un type particulier de i^ouvernement, avec différents doses d égalité ou de liberté ; et comme les peuples sont changeants, chacun de ces principes ou de ces systèmes a des chances pour réussir tour à tour. En fait d'amorce cependant rien n'approche ce que l'on a inventé depuis plusieurs années sous le nom de démocratie. Ce mot, qui dans la langue moderne n'implique aucune forme quelconque de gouvernement ni aucun principe déterminé, a l'avantage de promettre par d'habiles sous-entendus aux masses qui font les révolutions du pouvoir, du crédit, de l'argent et des jouissances. Rien ne vaut évidemment cet appât.
Les partis, c'est là un point important, doiventavant tout ne pas se ressembler, c'esl-à-dire (|u'ils ne doivent avoir ni les mêmes idées ni les mêmes tendances; enfin rien de commun.
Lue nuance n'existe (ju'à la condition de ne ]>as ressembler à une autre nuance, les opinions des partis en sont là. Il en résulte que chacun d'eux s(^ lient pour infaillible, (|u'il est obligé de* soutenir le contraire de ce que les autres soutiennent, qu'il ne peut en aucun cas rendre justice à ses adversaires et que s'ils lui apportaient la vérité même et l'évidence, il serait en conscience obligé de les repousser.
Ces considérations amènent à dire que dans beaucoup de pays, sinon dans tous, il y a des partis factices, c'est-à-dire des partis qui n'ont de fondements
que la badauderie et la pure sottise, mais il s'en faut bien que ce soient les plus mauvais, car c'est toujours dans ceux-là qu'il faut entrer. On remarquera seulement qu'en fait de combinaisons politiques ou de systèmes de gouvernement, il n'en est qu'un nombre très-limité qui puisse se prêter à des applications pratiques; quand donc on voit sept ou huit partis opposes dans un pays, on peut parier à coup sûr qu'il y en a la moitié et plus qui sont des partis factices, c'est-à-dire qui vivent sur des idées fausses.
En faussant un principe on fait un nouveau principe. En faussant plusieurs principes on fait un corps de doctrine nouveau.
E'égalité, par exemple, est un principe de sociétés politiques dont l'unique portée se réduit à dire : tous les hommes sans exception ont tous les droits possibles aux avantages que la société procure. C'est à eux à les conquérir par leur talent ou par leur courage; mais cette notion si simple ne peut être commune à tous les partis, parce les partis doivent représenter des idées différentes. Alors on invente en dehors de la nature sociale mille combinaisons factices, l'égalité de biens, l'égalité de rangs, l'égalité de salaires, toutes les égalités possibles, pourvu que chacune d'elles diffère du type commun et de la variété des espèces.
C'est encore un autre principe simple que l'action de l'autorité pubhque doit être écartée le plus possible de la sphère des intérêts privés ; si donc un
parti prend pour devise, peu d autorité, un autre prendra pour devise point d autorité
On peut essayer ce système de déviation sur toutes les idées possibles, c'est le secret de ne pas penser comme tout le monde. 11 est gênant pour les partis d'avoir des idées communes même sur la morale. Aussi a-t-on vu de nos jours un parti créer une morale distincte des idées religieuses que l'on a appelé la morale indépendante . Avant peu l'on imaginera des variétés de celte morale, la morale libre ou la conscience libre. Tout cela est régulier.
On voit que le procédé consiste presque toujours à enchérir sur un premier principe. Vous dites qu'il faut réformer le culte, moi je dis qu'il faut un autre culte, le dernier dira qu'il n'en faut pas. IN ous avons formé trois partis en enchérissant les uns sur les autres, et tous trois nous avons raison.
Le système d'enchérissement et de surenchérissement des partis peut s'étudier avec fruit dans l'histoire de la Révolution française.
Au début de la Révolution de 1789, il ne s'agit que d'une chose, réformer les abus de la monarchie et maintenir l'antique constitution avec les parlements et la division de la nation en trois ordres. L'égalité devant l'impnt, et la suppression des servitudes féodales résument ou semblent résumer, au temps de Malesherbes et de Turgot, les réformes du parti le plus avancé ; mais à coté de ce parti, déjà il s en est formé un ;uilr(> ])lus avancé qui \eut régénérer
la monarchie par une constitution analogue à celle de l'Angleterre. C'est le parti royaliste et constitutionnel pur représenté par les Maury, les Mounier, les Cazalès. Mais tandis que la conquête du gouvernement parlementaire, à l'instar des Anglais, semble être l'expression du mouvement national et le but définitif de la Révolution, un troisième parti est déjà né qui dénature la conception d'une monarchie constitutionnelle en enlevant au trône l'appui de la noblesse et en plaçant la royauté en face d'une assemblée souveraine. C'est le régime bâtard de 1791 qui ouvre la carrière à Necker et derrière lui à Mirabeau. L'un s'agite dans l'impuissance, l'autre meurt, et pendant ce temps le parti des Girondins aspire ouvertement à la République ; mais à côté du parti républicain, fondé sur le concours des classes éclairées, a surgi le parti de la démocratie, fondé sur le concours exclusif des classes populaires, et la dictature individuelle; et la faction de Robespierre n'était pas tombée, que la queue de Marat avec la plèbe débordait les Jacobins.
On peut faire des observations analogues sur la révolution de 1848. Elle commence auxcris de la réforme; il ne s'agit que de l'extension du suffrage à certaines catésrories d'électeurs. La rovauté constitutionnelle n'est pas en question. Le parti républicain pose sa candidature au gouvernement pendant les barricades. Après la chute du trône, la conception de l'idée républicaine s'altère sous l'influence
du parti socialiste. De l'idée que l'Etat doit garantir le travail et commanditer l'industrie , on marche vers les lois agraires et les réquisitions forcées, etc. Tout cela se fait par le procédé d'enchérissement et de surenchérissement ci-dessus décrit.