TACTIQUE AVEC LES PARTIS
Les partis ont deux manières d'être; dans les temps de calme, ils sont circonspects, peureux et méticuleux; aux époques agitées, ils passent à l'exagération, à la violence, à la frénésie. La ligne à tenir est déterminée suivant l'une ou l'autre occurrence.
Tant qu'un gouvernement a quelque puissance, les hommes influents qui sont à la tète des partis ménagent leurs attaques, parce qu'ils espèrent qu'on les enlèvera à l'opposition par quelque poste brillant qui les fera participer à la direction des affaires. C'est ce qui arrive dans le gouvernement parlementaire, où la lutte des ambitions est légalement organisée.
Les agissements des partis se réduisent alors à un tissu de ])eliles intrigues laborieuses, à l'aide desquelles on arrive peu à peu à établir son influence; mais il ne faut riiMi (|ui dépasse la commime mesure. Dans un corps d'armée, l'action et la direction sont centralisées, et généralement ce sont les plus capables qui commandent ; dans les partis , au
contraire, tout le monde commande ou veut commander et les meneurs sont au-dessous du médiocre. Rien de plus naturel ; ceux qui composent les partis ne mettent en commun que des ambitions et des vanités. La haine les rapproche, mais la jalousie les divise^ au point qu'ils passeraient tous à l'ennemi plutôt que de se procurer les uns aux autres des avantages quelque peu marqués. Leur grande préoccupation, c'est de se tenir mutuellement en écliec et de se neutraliser autant que possible les uns les autres.
Ils ont une grande perspicacité pour deviner les grands talents, les caractères élevés et résolus ; on s'en débarrasse avec le plus grand soin, car leur présence parmi des gens médiocres, timorés et envieux, dont la plus grande préoccupation est de se maintenir tous au même niveau, qui ont l'habitude des délibérations oiseuses, des résolutions incomplètes, des demi-mesures, de toutes sortes de petites négociations et capitulations, jetterait le trouble dans les rapports communs. Ces partis-là ont si peur de se compromettre que c'est à peine s'ils ramassent leurs morts.
Quand un gouvernement a été assez fort pour réduire les partis h l'impuissance, quand ils sont en quelque sorte comme des essaims de guêpes dont on a arraché l'aiguillon, il se forme assez souvent des oppositions postiches au sein desquelles on peut siéger avec autant d'agrément que de sécurité.
La tactique en pareil cas est bien simple de la part des hommes qui sont arrivés à se créer une certaine position par l'appui de leurs concitoyens. Il ne s'agit pour eux que de fermer les yeux sur les actes un peu violents de leur gouvernement, de délaisser les grosses questions pour les petites, de plier sous les chocs, et de crier de temps en temps, mais de se taire au premier éclat de foudre qui part de la main du pouvoir. Moyennant cette conduite, qui n'est d'ailleurs que de la modération, on jouit de très-sensibles avantages. On peut avoir de l'argent, des places, et ce qui est incomparable , on a les honneurs de l'opposition sans en courir les périls; enfin, en cas de nouvelle révolution, on est extrêmement bien placé pour en profiter, puisqu'en somme on faisait de l'opposition sous le régime précédent.
Ces oppositions postiches servent de coussin dans les chocs qui peuvent avoir lieu entre im pays et son gouvernement. Comme les coussins peuvent toujours s(»rvir après le cIjoc, on ne ris(|ue rien en soutenant un gouvernement ([ue l'on a l'air (ratta(juer; on a la chance de durer autant (jue lui et de lui survivre s'il succombe.
Dans les t('uij)s troublés, le jeu des [)artis n'est pas aussi facile. Ils sonl obligés de se rattachera tout prix aux organisations vigoureuses (jui jx'uncmU les aider à traverser la crise et à en triompher. Les petites iudi\idualités, si tenaces dans leur ambition, sont rejelées en général sur le quatrième ou le cin-
qiiième plan; mais elles reparaissent au cinquième acte.
Les partis n'accordent d'autorité qu'avec l'espoir de la reprendre ou de l'exercer au nom de celui qu'ils en ont investi. Ils veulent que l'on se donne à eux sans exception ni réserve, que Ton brûle ses vaisseaux pour leur appartenir sans retour. Quiconque voudrait se ménager deviendrait à bon droit suspect. Les idées fausses comme les idées justes, les erreurs comme les vérités, font partie du programme que l'on doit défendre ; et quant aux passions du temps, quelque aveugles et quelque effrénées qu'elles soient, on est tenu de les partager et même de les dépasser si l'on veut avoir quelque empire sur son parti. C'est le jeu que Ton jouera toujours quand on voudra dominer les factions.
Lors de la révolution de 1 642, Cromwel commença sa grande fortune politique en exagérant le fanatisme des sectes les plus exaltées, en imitant leur jargon, en priant, prêchant et vociférant dans les assemblées des puritains, ce qui ne l'empêchait pas d'en rire dans son intimité. 11 s'amusait un jour à boire avec ses amis, et il cherchait un tire-bouchon qui s'était égaré sous la table, lorsqu'une députation de presbytériens se présenta pour lui parler. Il leur fit dire qu'il ne pouvait les recevoir parce qu'il était occupé à chercher le Seigneur.
Le dévouement absolu que les partis exigent de ceux qui les servent devient embarrassant quand la
cause commune commence à chanceler. Mais alors ce n'est évidemment pas le cas d'être conséquent. Loin de songer à soutenir ce qui tombe, l'homme habile doit épier les moindres symptômes précurseurs de cette chute. Il doit saisir le moment opportun pour une volte-face. Quand il a suivi un parti jusqu'à l'apogée de sa grandeur il doit subitement s'en dégager quand ses embarras commencent, se tourner contre lui, même le persécuter et se frayer une nouvelle carrière de pouvoir et de prospérité en compagnie de nouveaux alliés. Cette façon d'agir développe en lui une dextérité rare. Il devient pénétrant dans ses observations, fécond dans ses ressources; il prend sans effort le ton de la secte ou du parti où la chance le jette; il distingue les moindres signes de changement, avec une sagacité qui parait miraculeuse à la multitude, et qui ne peut se comparer qu'à celle que déploie un agent de police, recherchant les plus légers indices d'un crime, ou un guerrier indien suivant une piste dans les bois.
On peut citer M. de Talleyrand comme un des hommes qui ont le mieux connu l'art de se séjxirer des causes perdues.
Élevé par la protection des courtisanes du dernier règne, il devient évêque d'Autun le jour ou la puissance de l'Eglise va s'écrouler. Grand seigneur, on le voit au fameux anniversaire du 14 juillet monter sur l'autel de la Hévolulion, comme pontife de la Révolution qui détruisait l'aristocratie. Il a sa part du
pouvoir lorsque le 1 8 fructidor vient frapper ses protecteurs. Il gagne le portefeuille des affaires étrangères au coup d'Etat du 1 8 brumaire, dirigé contre Barras son ami. En 1814, il est proclamé chef du gouvernement provisoire, pendant que Napoléon son bienfaiteur médite sur les ruines de l'Empire ; et enfm, en 1830, lorsque la dynastie à laquelle il avait offert son patronage prend la route de l'exil, il reparait sur la scène pour saluer encore une fois la fortune.
On ne saurait mieux faire.