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DES QUALITES NECESSAIRES POUR FORMER DES PARTIS OU DES SECTES

Ledifficile n'est pas, comme on a pu le voir, d'imaginer des théories politiques ou sociales, car toute idée bonne ou mauvaise peut servir d'enseigne. Mais quand il s'agit de diriger un parti, surtout de le créer, les qualités de second ordre ne suffisent plus.

Un parti politique de quelque importance ne peut se fonder que par le prestige. Le prestige est un choc durable produit sur les imaginations par des sentiments moraux, des actes ou des événements qui, soit en bien soit en mal, paraissent au-dessus de la mesure commune de l'humanité. Il tient à certaines circonstances mystérieuses et romanesques de la vie

des hommes, à des grandeurs imprévues, à des catastrophes gigantesques.

« Une grande réputation est un grand bruit, pkis on en fait, plus il s'étend au loin ; les lois, les institutions, les monuments, les nations tout cela tombe, mais le bruit reste et retentit dans d'autres eénérations. »

Le bruit ! tout le prestige est là.

Tant qu'un parti peut se flatter d'avoir à sa disposition un agent moral de cette importance, ses affaires ne sont jamais désespérées. C'est ce qui explique le retour des Bourbons en France après la Révolution, les Cent jours et le second Empire. Le prestige de la Convention tient au terrorisme de cette époque. L'échafaud en permanence et les exécutions en masse avec la mitraille, sont de ces gandeurs, que l'on n'oublie pas et dont on tient compte.

Mêlez un grain de mysticisme à une théorie quelconque, et vous avez une secte.

Les idées, les doctrines sont presque toujours fort peu de chose par elles-mêmes. Qu'eut été l'arianisme sans Arius, le mahométisme sans INIahomet, le protestantisme sans Calvin? De vieux débris de philosophie anti([ue, des disputes de mots, des subtilités étroites ou de vaines distinctions.

Quand Photius, excommunié par le pape Nicolas, provoqua le schisme de l'Eglise grecque, il n'eut garde d'invoquer des griefs sérieux. Il n'attaqua ni la corruption de l'Église romaine, ni les fondements du dogme catholique. Il reprocha amèrement au pape de permettre le lait et le fromage pendant le carême, et surtout d'ajouter au symbole le mot F/lioque^ qu'il traita d'impiété monstrueuse. Il s'éleva de toutes ses forces contre les prières du samedi et contre l'usage des clercs de se raser la barbe. Voilà ce qu'il fallait pour produire une grande impression sur le peuple, et si Photius eût fait autre chose, il n'aurait pas été l'habile intrigant qui de simple moine s'était élevé en six jours à la dignité patriarcale.

On fonde une secte avec un tempérament, le reste, c'est-à-dire le fond de la doctrine, se prend n'importe où. Ce qui doit être le plus soigné, ce n'est pas le fond des choses, c'est le formalisme, c'est-à-dire les rites, les signes extérieurs auxquels une secte peut se reconnaître. De là vient que, dans toutes les sociétés secrètes, on s'attache si étroitement à des termes de convention, à des symboles, à des cérémonies, à des choses infiniment petites qui sont tout. Ne voiton pas encore de nos jours certaines sectes politiques faire consister leurs convictions dans la forme du chapeau ou dans la couleur de la chemise ? Quand le formahsme disparaît, la secte est bien malade.

Cependant ces faits d'observation et d'expérience

ne corrigent par ceux qui reprochent à certains cultes leurs formes, leurs pompes, et leurs solennités. Ils ne songent pas que n'avoir pas déformes sensibles c'est ne pas être, et du reste ils oublient complètement leurs principes quand il s'agit de fonder une petite église politique, économique ou sociale.

On fonde une secte avec du tempérament, nous le répétons, mais on peut en fonder avec des tempéraments divers. Luther réussit par la fougue ; son caractère était impétueux et débordé. Il s'y livrait tout entier sans vouloir écouter rien de ce qui aurait pu le ramener. Il ne gardait de mesure ni dans ses écrits, ni dans ses paroles. Les animaux les plus vils, les lieux les plus infects, les objets les moins décents lui fournissaient des comparaisons et des apostrosplies. Les grosses injures, les plaisanteries amères, les quolibets que les poètes de l'ancienne comédie mettent dans la bouche des valets, se reproduisaient sans cesse sous sa plume et s'appliquaient, sans distinction de rang et d'état, à ceux qui avaient le malheur de lui déplaire. Le manteau royal ne garantit pas de ses sarcasmes Henri Mil, qui avait osé se mesurer avec lui. Il appelait la cour romaine la grande prostituée, les prélats et les cardinaux des loups dévorants, les moines des pharisiens et des sépulcres blanchis. Sonnant sans cesse le tocsin contre le pape, il voulait (pi'on lui enfonçât un poignard dans le sein, c|u'on traitât tous ses adhérents comme des brigands, lussent-ils rois ou empereurs. «Si j'étais

le maître de l'Empire, s'écriait-il, je ferais un même paquet du pape et des cardinaux pour les jeter ensemble dans le fosse de la mer Toscane. Un bain les guérirait, j'y engage ma parole, et jg donne Jésus- Christ pour caution. » .

Voilà un tempérament. Ses disciples mêmes tremblaient devant lui, et ce diable à quatre que l'inquisition eût tant voulu rôtir, dut à son audace et à sa violence même cet immense crédit devant lequel vint échouer l'autorité pontificale et l'Empire.

Calvin était la froideurmême; bilieux et inflexible, il s'imposait par la ténacité. Admirable sectaire aussi dans son genre, il ne croyait pas manquer à la mansuétude chrétienne en faisant dresser quelques potences contre ceux qui disaient du mal de lui.

Les caractères de ces deux hommes étaient d'une trempe à toute épreuve, et c'est avec leurs passions seules qu'ils ont fondé leurs Églises; car quoi de plus puéril que des doctrines qui disputaient sur quelques mystères du catholicisme en admettant tous les autres ?

L'esprit de secte a deux grands leviers : l'excitation des passions matérielles, et le renoncement, c'est-àdire ce que l'on a appelé le matérialisme et le spiritualisme, l'exaltation de l'âme et celle des sens. Les habiles savent mêler avec art ces deux agents de l'espèce humaine. Mahomet retourna le christianisme d'une manière singulièrement appropriée aux peuples de l'Orient. Au libre arbitre qui engendre l'es^

prit d'examen, et dispose à la révolte, il substitua le fatalisme si propre à faire accepter le poids de l'obéissance et la soumission à la destinée. Aux joies spirituelles et intellectuelles du paradis chrétien, il substitua de belles et bonnes réalités, et de toutes les jouissances celles dont les hommes sont le plus avides, le plaisir des sens avec des créatures parfaitement belles. Ce point fut réglé par lui avec la plus grande sollicitude , il eut soin de dire que les hommes ne retrouveraient pas dans le ciel les femmes qu'ils avaient eues sur la terre. C'était fort essentiel. Il leur annonça de nouvelles femmes remplies de charmes infinis. Il ne voulut pas davantage que les femmes eussent à craindre de retrouver leurs maris, et quoiqu'il ne s'explique pas très-clairement sur les plaisirs dont elles jouiront, on ne saurait douter que ce ne soient les mêmes que ceux des hommes.

Les rationalistes modernes s'élèvent avec une grande passion contre le mysticisme religieux, et par une étonnante contradiction il est peu de leurs conceptions qui ne soient enq)reintes de mysticisme. Ils sentent fous plus ou moins la révélation et la prophétie, mais le movenen effet de procéder autrement tant (jue la mélancolie humaine ne se portera pas d'elle-même vers le surnaturel et le merveilleux, et ce n'est pas de sitôt encore que cela finira.

On a j)u voir en 1 830 une secte de matérialistes mystiques faisant consister leurs saintes doctrines

dans la rélial^ilitation du veau d'or et le culte de la chair. Ces disciples de Mahomet, adeptes de l'atiiour sacerdotal, dont plusieurs sont encore vivants, ont fort bien fait leurs affaires, et jamais la religion ne fut mêlée plus utilement à Famour, à la politique et à l'argent.

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