DE I. EMPIRE ET DE LA DOMINATION
Avoir la faveur d un prince, ce n est pas nécessairement le dominer; pour aller jusque-là, il laut autre
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chose encore. Avec les princes, on marche de l'influence à l'ascendant, à l'empire et à la domination.
La domination suppose des calculs plus profonds, une possession plus forte et un maniement plus ënerque de la volonté.
Le simple favori n'exploite guère en général que des faiblesses et des vices; il ne va pas au delà; il n'a de racine que dans les antichambres et tout le monde sait que, dépendant uniquement de la volonté du prince, il peut tomber d'un jour à l'autre devant une intrigue. Mais la fortune d'un ambitieux bien doué peut aller beaucoup plus loin. A l'aide de la faveur, on a vu se constituer des positions si solides qu'elles ne dépendent plus des intrigues de cour et qu'il faut presque des événements pour les détruire.
Pour apprécier ce nouveau point de vue, il faudrait étudier comment s'établit le crédit d'un homme politique, car alors la science des cours ne suffit plus. Celui qui marche dans ces hautes voies, manœuvre en quelque sorte comme s'il agissait en vue delà puissance souveraine. Le problème consiste à dériver en quelque sorte le pouvoir de ses voies naturelles pour l'attirer dans sa main. Et c'est ici que trouvent leur emploi les qualités peu communes qui constituent l'homme d'État proprement dit, l'art de s'environner de prestige , une certaine grandeur de caractère, le talent de manier les hommes, de leur commander, et la haute diplomatie dans la conduite des intérêts personnels.
Les hommes ont un tiens mystérieux avec lequel ils pénètrent les natures puissantes. Le monde est jjlein d'esclaves qui ne demandent qu'à se donner.
Ces immenses situations personnelles que l'on voit se créer quelquefois à côté des trônes ne sont possibles qu'a\ec des fortunes princières, à l'aide desquelles on étend au loin sa protection en semant l'or sous ses pas.
Le moyen essentiel d'avoir des partisans, est de sonder les plaies béantes des intérêts individuels. 11 faut s'informer, avant tout, des besoins d'argent pour les transformer en monnaie de reconnaissance et de dévouement.
Le faste largement déployé est d'ailleurs la première condition du prestige.
Ce qu'on raconte de la vie privée de W allenstein, qui fut un type achevé sous le rapport (jui nous occupe, peut servir à donner une idée de cette espèce de grandeur décorative (jui résulte de l'opulence.
Le palais (jue \\ allenstein occuj)ait à Prague pendant la retraite niomentanée (|ui suivit sa destitution de généralissime des l'orces de IMlemague a\ait six entrées, et il fit abattre cent maisons pour agrandir la |)lace qui l'entourait. Des patrouilles parcouraient sans cesse cette enceinte pour (^nipèclier que le bruit ne vint troubler son reju)s. el souNcnt les rues étaient fermées p:jr des cbaiiu^s. Cincjuante hallebardiers gardaient son anticlianil)n\ 11 avait soixante pages appartenant aux nieilltMU'es maisons de 1 \llemagne.
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quatre chambellans, six barons prêts à recevoir ses ordres, et son premier maître d'hôtel était un gentilhomme de la plus haute distinction. Quand il voyageait, outre son équipage, cinquante voitures à six chevaux et cinquante autres, attelées de quatre chevaux portaient ses bagages. Six carrosses conduisaient sa suite et cinquante cavaliers montés sur des chevaux de sang et en tenant un autre en laisse, précédaient sa marche. Au milieu de cette cour asiatique, Wallenstein, seul, inabordable, passait sa vie dans le silence, entretenant une correspondance nombreuse, écrivant lui-même ses mémoires, observant le présent, calculant l'avenir, et attendant avec calme le moment de la vengeance.
La façon dont il amena l'Empereur à s'humilier devant lui est un chef-d'œuvre de diplomatie. Ferdinand qui lui avait retiré le commandement de ses troupes^ est obligé de venir lui demander de le reprendre. Il rejette bien loin tout d'abord cette proposition. Il répond qu'il n'est point tenté de réparer les fautes des autres, il n'est pas en bonne intelligence avec les alliés de l'Empereur, d'ailleurs, il est fatigué du monde^ il a besoin de repos, etc. L'Empereur descend alors aux supplications. Enfin, .iprès une longue négociation, Wallenstein s'engage à lever une nouvelle armée; mais il refuse de la commander. La magie de son nom renouvelle le prodige qu'il avait opéré six années auparavant; et, à l'époque indiquée, la Bohême^ la Silésie, la Moravie et les autres Etats héréditaires
lui avaient fourni quarante mille hommes. Mais c'était un corps sans âme s'il n'était commandé par Wallenstein. Les instances les plus vives de l'Empereur, les prières de ses amis, le trouvèrent inébranlable. Enfin l'Empereur se mit à sa discrétion; c'était ce qu'il attendait; il dicta impérieusement ses conditions : il sera généralissime dAutriche et d'Espagne, et disposera seul de tous les emplois : l'Empereur ne paraîtra point à l'armée, ne s'immiscera en rien dans le commandement; on lui allouera une principauté héréditaire dans les Etats de TAutriche; il gouvernera exclusivement les pays occupés; le produit des consfications lui appartiendra; il aura seul le droit d'amnistie à la paix ; son titre de duc de Meklembourg sera recoiuiu ; tous ses Irais seront payés; enfin, en cas de revers, il pourra se retirer dans ses Etats héréritaires. Il ne restait plus à Ferdinand que le titre d'Empereur, et il dut tout accepter* On arrive à déplacer le centre de gravité du pouvoir, en se faisant dans l'Etat l'intermédiaire exclusif de toutes les faveurs, de manière que nul ne puisse songer à invocjuer d'autre |)rotection ; par là se trouve annulée Timportance des autres grands personnages. Le public ne s'entretient que du grand homme en crédit; tous les regards en se tournant vers lui obligent ses amis et ses ennemis à s'abandonner à sa direction. Il ressembla au pilote plac(' au gouvernail. Nul n'ose le di'ranger, on craindrait (jue le vaisseau ne pérît si sa marche était contrariée.
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D'un autre côte, celui qui s'est réservé la conduite des affaires en a seul la clef et peut seul fournir la solution nécessaire. Les agents intermédiaires de son pouvoir sont façonnés à son autorité, et sont intéressés à le maintenir. Le souverain lui-même verrait un péril sérieux à ébranler l'existence du pouvoir établi. Il ne pourrait lui retirer sa confiance sans modifier toute sa politique.
A l'intérieur, les liens qui les rattachent au pouvoir sont les mêmes, ils sont plus puissants encore. 11 a noué de fortes intrigues dans les cours étrangères. Les souverains des autres cours se sont habitués à traiter avec lui, ils ne connaissent que sa main. C'est auprès de lui qu'ils poursuivent tel ou tel avantage. Les agents qu'ils ont accrédités auprès de sa personne savent de son caractère et de ses projets ce qu'ils ont besoin de savoir pour s'orienter. Les nœuds de leurs intrigues seraient coupés à l'instant s'il venait à être précipité de sa haute situation.
Telle est l'idée que l'on peut se faire d'un premier ministre dans une monarchie parlementaire ou même dans une monarchie absolue quand le prince est propre à être dominé.
L'office de ce ministre dans les conseils secrets du prince est bien autre chose que celle d'un simple favori. Il commande sous l'humble insolence du respect, ses formes obséquieuses sont des ordres. Il ente sur la connaissance profonde qu'il possède du caractère de son maître, de hautes spéculations qui con-
sistent à lui donner des projets, des idées en rapport avec la nature de son esprit et à traiter ensuite ces idées, ces projets comme s'il les avait reçus au lieu de les avoir inspirés. Il ne fait que ce qu'il veut en paraissant recevoir les impulsions qu'il a données. C'est une véritable substitution de volonté.
La haute fécondité de son esprit le rend éminemment propre au conseil.
H faut en général les appréciations de quinze ou vingt hommes choisis pour envisager tous les côtés d'une affaire. Ces vingt hommes en combinant leurs idées, formeraient peut-être les éléments du meilleur parti à suivre ; mais sans les condenser, sans leur donner une unité, uncorps. D'un autre coté, dans les conjonctures difficiles, à force de peser les considérations, elles finissent par s'équihbrer, on n'aperçoit plus la raison d'opter.
Ce qui distingue l'homme supérieur, c'est qu'il voit à lui seul toutes les faces d'une question et qu'il met toujours le doigt sur le motif déterminant.