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CHAPITRE III

Les moyens d'arriver à la domination comme toutes les voies en général qui conduisent au l)ut sont multiples. Aussi l'histoire des principales dominations, dont les traditions sont restées, présente-t-elle des aspects divers. On domine naturellement les princes par les côtés les plus saillants de leur nature morale et les procédés diffèrent selon les nuances infinies des caractères.

Wolsey avait le talent de diriger Henri VIII en lui persuadant qu'il agissait et pensait par lui-même.

L'empire de lady Churchill sur la reine Anne prenait sa source dans une amitié exaltée; celui d'Escoïquiz sur Ferdinand dans la superstition. Buckingam régnait par les grâces, Louvois par l'autorité des formes, Maurepas par la légèreté, Fleury

par la douceur, Dubois par le cynisme, Decaze par le charme de l'intimité, Necker par la rigidité puritaine; Cécil employait la raison, Asliley l'éloquence, Talleyrand l'insinuation,

La domination de Richelieu sur Louis XIII eut le caractère d'une véritable possession, caractère étrange et saisissant , procédant essentiellement du génie sacerdotal. La physionomie de Richelieu décèle encore, dans ses portraits, ce mélange si étonnant d'énergie et de ruse, avec lequel Richelieu soumit un maitre, qui ne l'aimait pas.

On le vit débuter dans la carrière politique comme le courtisan le plus délié. Chargé des doléances du clergé en 1614 après la clôture des États, il termina sa harangue par un chef-d'œuvre de flatterie. Il eut la hardiesse de féliciter le roi d'avoir, après sa majorité déposé le fardeau du pouvoir entre les mains de sa mère. Il le supplia de persévérer dans cette conduite « en ajoutant au titre de mère du roi, le nom de mère du royaume. » C'était s'ouvrir largement le chemin de la fortune quc^ de célébrer pompeusement la nullité du roi et Tambition de sa mère. La charge d'auinonier de la reine fut sa récompense, il l'avait bien méritée.

La nnlnro de Rie Ik^Mcu était telle (ju'il ne pouvait être rapproché du pouvoir sans (|ue rinfluent e de sa main se fit innnédiatrnient sentir. Quoique effacé, encore dans celte première phase de son existence, sa formidable ambition fut si bien pressentie qu'après

la chute de Concini , les conjures vainqueurs le tinrent indéfiniment claquemuré dans son évéché de Luçon^ avec défense d'approcher de la cour de plusieurs lieues à la ronde.

Quoique paralysé dans tous ses mouvements, il correspondait avec la reine mère précipitée momentanément de sa puissance par la révolution de palais qui venait de s'accomplir. La faveur de Marie de Médicis, quoique disgraciée à ce moment, était une carte qu'il tenait en réserve et qui devait le ramener à la cour après la mort d'Albert de Luynes.

Rentré en grâce avec la reine mère, et replacé plus intimement que jamais dans la confiance d'une femme emportée, altière, vindicative, implacable et d'un esprit désordonné, il joua un jeu que lui seul pouvait jouer. Asservi en apparence à toutes les volontés de la reine, il traversait souterrainement ses projets par des intrigues, qui la mettaient tout à coup en face d'obstacles imprévus ; il l'enrayait ainsi dans l'exécution de ses volontés les plus emportées. Mais placé entre l'influence du roi et celle de sa mère dont le désaccord s'aggravait de jour en jour, le moment vint de prendre parti pour l'un ou pour l'autre. Opter pour Marie de Médicis, c'était disparaître pour toujours si une nouvelle intrigue de cour parvenait à s'emparer de la volonté du roi. Prendre parti pour Louis XIII n'était pas plus sûr, car le roi serait trop faible pour le défendre contre la vengeance de sa mère. Richelieu après de longues hésitations fixa sa

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résolution dans ce sens; mais ce parti déjà si grave devint tout à coup le pire 'par suite d'une maladie dangereuse que fit le roi. Le cardinal semblait perdu; Marillac offrait son bras pour Tassassiner , le duc de Guise voulait l'exiler , Bassompierre proposait de l'enfermer dans une prison perpétuelle, propositions qui devaient retomber plus tard sur la tête de leurs auteurs, mais qui dans le moment suspendaient à un fil la destinée du grand cardinal.

Vainement pour obéir au roi essaya-t-il de fléchir Marie de Médicis en se mettant à ses genoux. 11 prodigua inutilement les supplications et les larmes « qu'il avait à commandement » suivant l'expression de la reine. Elle le rebuta outrageusement.

Déjà Montmorency à qui le roi avait recommandé de protéger sa vie, avait disposé des relais pour le conduire à Avignon. Ces précautions devinrent inutiles par le rétablissement sul)it de la santé du roi ; mais Richelieu n'en paraissait pas moins perdu. Les cl larges d'aumônier de la reine et de surintendant de sa maison lui sont coup sur coup retirées. Sa nièce, la marquise de (]()ml)alel, est chassée; le capitaine des gardes et tous les domesticjues qu'il avait fait placer au palais sont congédiés.

Pendant ce t( nips, i\ïarie de Médicis enfermée avec son fils livrait un dernicT assaut à son irrésolution, pour lui airaclier un ordre dcMlisgràce qui nepouvait manfjucr de se convertir en un arrêt plus redoutable '^ncore.

Dans ce moment suprême Richelieu sentit le danger d'abandonner le roi à lui-même. Il fit une tentative désespérée pour pénétrer dans le cabinet du roi. Toutes les portes étaient fermées; enfin il se glissa par une petite chapelle dont on avait négligé l'issue. La reine l'accabla des dernières invectives. Baignée de larmes que faisait couler la fureur, elle demandait à son fils s'il serait assez dénaturé pour préférer un valet à sa mère. Les dernières heures semblaient arrivées pour le cardinal. La reine triomphait au Luxembourg, entraînant avec elle presque toute la cour, tandis que Louis XÏII allait cacher sa perplexité dans sa maison de chasse de Versailles.

Dans cette extrémité un favori entreprit de sauver Richelieu , Saint-Simon lui suggéra l'idée de s'expliquer encore une fois avec le roi avant de se séparer. Le cardinal averti vole à Versailles, parle et reprend sur Louis XIII l'ascendant, du génie.

Enfin Richelieu était le maître ; il n'oublia pas ce que cette leçon avait failli lui coûter. Il s'empressa de briser tous les liens qui rattachaient le fils à la mère et précipita la reine dans une ruine si complète , qu'elle dut finir ses jours en exil dans un état voisin de l'indigence.

La préoccupation de Richelieu fut alors d'enchaîner le roi dans des liens assez étroits pour cju'il ne pût jamais lui échapper. Louis XIII ne pouvait se passer de favori, Richelieu lui en choisit un de sa main pour connaître toutes ses dispositions secrètes,

et quand le favori est rebelle il le brise. Le roi a besoin d'avoir le cœur occupé, il lui donne une maîtresse et il est le confident des plaintes du roi, comme il essaye de se faire le confident de la maîtresse. Elle est indocile , il en dégoûte immédiatement le roi dont il dirige les scrupules religieux , comme les intérêts politiques. Il lui arrache le nom de ceux qui cabalent contre lui en exécution d'un serment par lequel ce prince pusillanime s'était engagé à lui révéler ce que l'on dirait contre lui. Il rédige un catéchisme dans lequel il lui trace des cas de conscience et les devoirs d'un roi envers son premier ministre. Suivant son habitude, il traverse par des machinations diaboliques les projets qu'il veut faire échouer. Les généraux d'armée eux-mêmes ne connaissent que ses ordres secrets, et au besoin il leur ordonne de se laisser battre quand ses plans de campagne rencontrent de la résistance. — Et mille autres combinaisons semblables qui sont des chefs-d'œuvre d'astuce.

La ligne de conduite de Ala/arin moins profonde, moins ténébreuse surtout que celle de Richelieu , se distingue essentiellement par une souplesse merveilleuse doublée d'une infatigable persévérance.

Dès ses débuts dans la diplomatie, on le voit capter successivement tous ses protecteurs qui se le transmettent successivement comme un homme dont la main est coulante et le service gracieux. Simple secrétaire de Sachetti , lorsque ce dernier fut envoyé à

Rome par le Pape pour agir en faveur du duc de Nevers , lors de la guerre de succession des duchés de Ferrare et de Mantoue, Mazarin soulage Sachetti de sa besogne avec tant de prestesse que ce dernier lui abandonne le soin de toutes les négociations. Il passe au service de Barberini , alors légat en Piémont et Barberini subjugué lui donne bientôt toute sa confiance ; il en profite aussitôt pour favoriser la politique de Richelieu , en voyant que le vent souffle du côté de la France , il comprend instinctivement qu'il n'y a d'avenir pour lui qu'à l'ombre de cette vaste influence qui enveloppe l'Europe. Envoyé à Lyon par Barberini, il saisit avidement l'occasion qu'il recherchait d'un téte-à-téte avec Richelieu. Sa fortune dépend de l'impression qu'il produira sur le grand ministre; il le sait, et au lieu ruser comme on le fait avec les hommes ordinaires, il éclaire vivement devant le grand ministre toutes les profondeurs de son intelligence. 11 lui montre à quel point il saisit, il pénètre sa politique et comment il saurait la servir, à ce point que dès ce moment Richelieu entrevoit en lui son continuateur.

Arrivé à la cour de France , il s'efface pendant le temps nécessaire pour étudier à fond les caractères et les influences, n'ayant en vue qu'un objet, agréer à tout le monde jusqu'à ce qu'il ait pu déterminer sa ligne de conduite. La situation est extrêmement délicate, il est placé entre des partis sans consistance et des caractères irrésolus, la reine mère, le roi, le

duc d'Orléans, et le grand Condé. En pareil cas on ne peut ni diriger, ni être soutenu.

11 commence par dessiner son attitude en se mettant du côté du duc d'Orléans, dont le parti lui paraît rallier le plus de forces ; et quand la question de la régence est soulevée, il plaide ouvertement pour qu'elle soit confiée au faible Gaston. ÎMais il se heurte aux préventions de Louis XIII ; il voit que sa haine pour son frère les rend insurmontables, il n'insiste plus. Il fait alors une conversion du coté de la reine et veut travailler à ses intérêts, mais de ce côté encore il rencontre un écueil; il est antipathique à la reine, pour le moment du moins. Comprenant alors que cette grande question de la régence divise trop les intérêts pour amener une résolution radicale, il appuie de toutes ses forces et fait adopter un moyen terme , consistant à limiter l'autorité de la reine et du duc d'Orléans par un conseil de régence que chacun se flatte d'annuler. Mais il lait partie de ce conseil, et cela suffit pour qu'il tiemie bientôt dans sa main le fil de toutes les intrigues. La mort du roi arrive, il comprend que la constitution du conseil de régence va être attacjuée et qu'il tombera avec les débris de cette ori^anisation factice. H donne sans hésiter sa démission du pouvoir (jue lui avait ec^nfié \c feu roi. Vient alors une comédie. Il fait ostensiblement ses préparatifs de départ pour Rome. IMais pendant ce temps le subtil Italien mettait tout en œuvre pour se faire retenir. Condé et le duc d'Orh^ans étaient

gagnés, on le retint. C'était le rendre maître de la situation.

A cette époque la reine commençait seulement à le regarder d'un œil plus propice; il lui restait à la conquérir. L'année suivante, la prise de possession était si complète qu'il la détermina à se défaire successivement de tous ses favoris, de la duchesse de Chevreuse qu elle aimait de passion , du duc de Beaufort et de Châteauneuf, qui, jusqu'alors l'avaient exclusivement dominée.

La manière dont Potemkin établit son empire sur Catherine montre encore la domination sous un autre aspect.

Potemkin, né avec toutes les séductions personnelles et tous les vices qui donnent une si forte prise dans les boudoirs, n'était encore qu'un jeune homme lorsqu'il rêvait de s'élever par son audace et ses galanteries aux plus hautes faveurs de la cour. Nul ne saisit plus vaillamment qu'on le lui vit faire la première occasion de fortune qui se trouva sur son chemin.

Simple officier dans les gardes à cheval de la reine, il était de service le 28 juin 1762, jour célèbre dans les annales de la Russie comme anniversaire de l'époque où Catherine II arracha la couronne à son i'aible époux, Pierre III. L'impératrice était à cheval en uniforme et l'épée à la main, dans tout l'éclat de cette beauté virile qui appelait dans son lit les plus brillants officiers de son armée.

Potemkin s'aperçut qu'elle n'avait point de dragonne, signe distinctif de l'officier chez tous les peuples du Nord. Il détacha aussitôt la sienne et s'avança pour l'offrir à l'impératrice avec une mâle assurance qui fixa sur lui les yeux de sa souveraine. Potemkin était d'une tournure et d'une beauté peu communes. Émerveillée de la grâce avec laquelle il s'était acquitté de cette galanterie non moins que du sang-froid qu'il avait fait paraître, elle lui envoya dès le lendemain le brevet de colonel et de gentilhomme de sa chambre.

Etre admis à la cour c'était pour. Potemkin s'insinuer immédiatement dans les bonnes grâces des courtisans les plus intimes, puis les éclipser peu à peu par descharmes qui le laissaient sans rival auprès de l'impératrice. Il procède auprès de cette royale maîtresse en brisant à côté d'elle tout ce qui peut faire ombrage à son ambition. Le comte Grégoire Orloff avait jusqu'alors régné despotiquement à la cour. Potemkin le brave et lui crève un œil dans un combat. Il avait compris de suite qu'il ne dominerait que par l'excès de l'audace, juslilié aux yeux de l'impératrice par les transports de la plus impétueuse passion. A chaque épreuve qui venait traverser sa faveur, il ressaisissait par des coups de théâtre l'imagination de l'impératrice. A son retour d'une guerre contre les Turks, pendant lac|uelle Grégoire Orloff avait eu l'adresse de donner à Catherine 11 un nouveau favori, il se croit supplanté ou il affecte de le croire,

Il s'éloigne brusquement et il va se jeter dans un monastère dont l'impératrice va tout aussitôt l'arracher pour le ramener auprès d'elle plus puissant que jamais.

De ce jour il posséda si bien l'esprit et le cœur de Catherine qu'elle ne lui échappa plus. Maîtriser la pensée d'une telle femme fut une tâche dans laquelle il déploya des prodiges, usant sans cesse d'un mélange d'autorité absolue jointe à la soumission la plus subtile, travaillant à ses plaisirs et à ses caprices comme un esclave, puis l'assujettissant par d'étonnantes hauteurs. Il atteignit rapidement son but. Catherine s'étonnait souvent de l'influence qu'exerçait sur ses déterminations un homme qui se sentait assez sûr de son empire pour passer tout à coup des formes de la galanterie la plus raffinée à une familiarité si audacieuse qu'il ne daignait pas lui répondre quand elle lui adressait la parole. Elle en vint à lui sacrifier tout ce qui portait ombrage à sa jalouse ambition. Aucun favori, aucun familier ne fut accepté qu'il n'eût préalablement obtenu l'aveu de Potemkin. Aux instants les plus inattendus il apparaissait tout à coup comme un maître dans l'intérieur des appartements de l'impératrice à l'aide d'une galerie couverte qui joignait son hôtel au palais. Il ne cessa jamais de dominer la plus forte nature de femme qui ait existé, en refusant de reconnaître, vis-à-vis d'elle, d'autre loi que ses caprices.

La ligne de conduite de Mme de Maintenon avec

, Louis XIV est certainement le plus grand chefd'œuvre de tactique féminine que Ton puisse citer en l'honneur de l'autre sexe. Rien n'est plus merveilleux que le long et patient manège qu'elle déploya pour arriver à le mettre enfin complètement dans ses filets.

Elle débute à la cour avec une maigre pension obtenue à force de sollicitations et de démarches, mais si on lui laisse un coin dans une antichambre, c'est assez pour qu'elle y fasse son œuvre. Admise comme gouvernante des bâtards de Louis XIV auprès de Mme de Montespan , elle se dévoue avec la soumission d'une esclave à cette tâche qui va être le commencement de sa fortune.

11 faut d'abord qu'elle pénètre par une confiance sans bornes dans les replis les plus secrets du cœur de la favorite. Par une humilité incomparable et un attachement étroit, absolu, a ses fonctions domestiques, elle écarte d'elle toute défiance, tout soupçon; si bien que Mme de Montespan et Louis \IV s'habituent à la regarder comme un de ces serviteurs fidèles devant lesquel son ne se gène plus. Son austérité affectée en impose quelque peu au roi ; c'est une garantie de plus auprès de son orgueilleuse maîtresse. Tandis qu'elle conquiert l'estime du roi par la gra- \ité de son maintien, elle séduit Mme de "Montespan par l'esprit le plus simp](\ le plus délié, le plus osé, le plus amusnnt. Klle lui inspire un attachement fougueu\ en l'admirant. <'n la llallani, en l'appelant la

merveille du siècle et en caressant la passion de la favorite avec toute l'expérience d'une matrone.

Bientôt elle est la confidente de l'un et de l'autre amants qui viennent se plaindre à elle après s'être querellés en sa présence. Elle apaise, elle console, elle réconcilie au milieu des scènes incessantes que suscite l'orageuse nature de Mme de Montespan. Mme de Maintenon s'est montrée si simple, si dépourvue de prétention que Louis XIV éprouve de plus en plus d'attrait dans son intimité, et les progrès sont d'autant plus rapides qu'il trouve en elle une raison très-sûre, jointe au détachement le plus complet des choses de la terre.

Quoique fort belle encore, celle qu'on appelait alors Mme Scarron se garda bien de compter sur ses attraits pour balancer Mme de Montespan dans l'esprit du roi. Ce fut sous le couvert de l'amitié, d'une amitié toute particulière, de prince à sujette, qu'elle fit naître par degrés d'autres sentiments ; ensuite elle mit en jeu la dévotion. Au fur et à mesure que Louis XIV se détachait de Mme de Montespan, les confesseurs, prédicateurs, soufflés par Mme Scarron, faisaient vibrer de plus en plus la corde de la pénitence et de la mortification de la chair. Entraîné par l'attrait du plaisir, le roi s'habitua peu à peu à venir déplorer sa fragilité auprès de Mme de Maintenon qui l'engagea enfin à faire son salut et promit de l'y aider avec une sainte ardeur, combinaison d'une habileté profonde en ce qu'elle

alliait, à l'iiisu de Louis XI\, des idées de sensualité à des sentiments de dévotion exaltée, dans un contact incessant avec une belle femme pleine de promesses temporelles. Chaque soir il venait rêver à sa conversion future auprès de Mme de Main tenon , et chaque soir il emportait une étincelle plus vive du feu céleste.

A cette période de l'influence de Mme Scarron sur Louis XIV, celle qu'elle avait appelée la merveille du siècle ignorait encore le chemin ténébreux que sa rivale avait pris pour la supplanter. Cette merveille ne paraissait plus à Mme Scarron qu'une malheureuse pécheresse qui sacrifiait à 1 ambition et à l'anjourses devoirs et son salut. Elle regardait comme une sainte entreprise de faire disparaître cette merveille de la cour, ce qui ne tarda guère.

Quand l'idole fut chassée, les amies de Mme de Maintenon la justifièrent sur ce point comme il convenait. Ce n'était pas de son propre mouvement qu'elle avait conçu ce pieux dessein, mais par les conseils de son confesseur et de plusieurs saints ecclésiastiques qui voyaient , avec douleur, deux âmes aussi précieuses courir à la perdition. Elle n'avait été animée (jue des vues les plus louables. Elle n'avait travaillé que pour le salut du monarque et celui de son illustre maîtresse. Si elle devait de la reconnaissance à Mme de JMontespan, combien Mme de Montespan ne lui en de\ ait -elle pas ila\aiitage? C'était elle qui avait rompu des liens criminels, qui

avait rendu la femme adultère à ses devoirs, à son époux, à ses enfants. Fallait-il laisser damner le roi?

Cette combinaison qui mit dans les intérêts de Mme de Maintenon le ciel, la terre et l'enfer, fait trouver petit Molière lui-même. 11 avait devant les yeux bien autre chose que ce qu'il peignit dans Tartuffe.

Une fois Mme de Montespan chassée, ce fut l'œuvre d'une seconde conversion, le passage d'une liaison purement spirituelle à une communion sous les deux espèces, jusqu'au jour où de proche en proche, et toujours par raison de sainteté, elle le conduisit à régulariser cette union par un mariage secret.

Il faut voir dans Saint-Simon, par quel tissu d'habiletés, une fois arrivée à ce comble de puissance, Mme de Maintenon en vint à diriger presque exclusivement le roi et à le faire tomber dans tous ses tripots, comme le dit si vivement Saint-Simon. Ce vieux roi, dont le nom inspirait encore une certaine crainte à l'Europe, n'était réellement plus qu'un jouet entre les mains de Mme de Maintenon et de ses familiers; il se passait chaque jour dans sa chambre une de ces comédies, qui, sauf la quaHté des personnages, était au niveau des tours de Scapin. Le rôle du roi n'était qu'une perpétuelle duperie. Louvois et les autres ministres arrivaient dans le cabinet de travail du roi avec des résolutions concertées à la-

vance avec Mme de IMainlenon; le grand art consistait pour elle à enlever au roi tout soupçon qu'elle pût se mêler activement des affaires d'État.

Pendant le travail Mme de Maintenon lisait ou travaillait, écoutant avec une suprême discrétion ce qui se disait entre Louis XIV et son ministre qui parlaient tout haut devant elle. Rarement elle y mêlait son mot ; plus rarement encore ce mot était de quelque conséquence. Souvent le roi lui demandait son avis. Mais jamais elle ne paraissait s'intéresser un peu vivement à quelque chose, ni pour personne, répondant avec une mesure infinie ou faisant l'incapable, suivant les cas.

Or, tout ce qui était faveur, places, avancement était réglé à l'avance avec Louvois. On proposait au roi une liste; si le roi s'arrêtait par hasard au nom que Mme de Maintenon voulait faire passer, on n'allait pas })lus loin. Si le roi s'arrêtait à cjuclque autre, le ministre proposait de voir ceux qui étaient aussi à portée et en profitait pour exclure ceux qui n'étuiont pas du choix de Mme de Maintenon. On ne proposait jamais directement le nom de ceux (jue l'on voulait choisir, mais bien ])lusieurs noms à la fois dont on balançait les titres pour embarrasser le roi ; alors le roi consultait et il appuyait cniiu celui que l'on voulait. Si le roi s'opiniàtrait, il y avait une autre ruse, c'était alors d'('vit(M' iiiu* décision en brouillant la matière et en en substituant une autre comme venant à ])ropos de celle-là, et qui délournait la pre-

DES PROCEDES DIVERS EN FAIT DE DOMINATION. 1 îl ^

mière. Ainsi, croyant disposer de tout, Louis XIV ne disposait réellement de rien ou peu s*en faut.

C'est Saint-Simon qui raconte tout cela et qui le raconte à peu près ainsi dans ses délicieuses diatribes.

Quel que soit le caractère des princes, la science des cours les amène à faire ce qui convient aux plus habiles. On peut s'y prendre comme on voudra, les difficultés seront tournées.

Gm^

LÏYRE IV.

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