‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 71 sur 119 · DE L4 VANITK DA.^S L HISTOIRE · texte numérisé non relu

DE L4 VANITK DA.^S L HISTOIRE

siimé du résume.. On mâchera trois fois sa bouillie, on saura sa leçon par cœur. Voilà une des façons d'écrire l'histoire en vue de la célébrité et on y arrive.

L'histoire s'écrit de deux façons^ ou en ramassant tous les préjugés, toutes les vulgarités qui traînent dans les ruisseaux, en faisant des commérages, des romans qui prennent le patenté, la femme de chambre et Tenfant, ou bien en saisissant à l'envers une époque, un homme, une révolution, en s'inscrivant en faux contre des jugements définitifs. Vous prenez Robespierre et vous en faites un mouton, Danton est présenté comme un incorruptible, vous faites de Marat un messie, vous prenez une poignée de coquins obscurs hurlant à sa suite, et vous les représentez comme les apôtres du droit et de la civilisation, etc.

C'est cette façon d'écrire l'histoire qui donne tant de portée aux appréciations des historiens modernes. Le procédé est toujours le même; il s'agit d'idéaliser et d'arranger si l'on veut peindre en beau ; d'assombrir et de diffamer si l'on veut peindre en laid.

L'histoire n'est qu'un prétexte pour satisfaire les vanités effrénées d'écrivains ou d'hommes politiques qui espèrent étonner le monde par la hauteur de leur génie. Ceux qui sont les plus amusants, ce sont généralement ceux qui ont été mêlés aux événements qu'ils racontent.

Goémon qui a eu une monarchie tuée sous lui, pro-

fesse son infaillibilité en dix-huit volumes d'une imperturbable solennité ; il contemple son image sans se lasser jamais et la montre du doigt au lecteur au bout de chaque paragraphe. Tout^le monde s'est trompé sauf Goémon; il n'a pas fait une faute, il ne regrette rjen. Il n'y a pas un acte de sa vie politique ^qui ne soit entièrement justifié. Et comment croire qu'un homme puisse avoir tort quand sa prose s'aligne avec tant de majesté, quand froid, calme, digne, impassible, il prononce que son œuvre était bonne, pareille au Dieu de la Genèse. V oyez-le dans ce chapitre, il organise un ministère qui flottait alors comme le cahos sur les eaux de l'abîme ; il en sépare les éléments, en distribue les parties, et le tout avec tant de justesse (|u'il entend dans le silence le bruit harmonieux des sphères administratives. Plus loin, vous le voyez premier ministre, accoudé sur le marbre de sa cheminée et dictant à ses secrétaires des dépèches qui vont tenir en échec tous les cabinets de l'Europe. Quelques pages plus bas, sa voix retentit dans le sein d'une assemblée souveraine dont il domine les clameurs. Près du prince, il a le génie du conseil et les accents persuasifs de la raison. De l'est à l'ouest, du midi au septentrion, sa politique prévoyante a conjun' les périls, raffermi les alliances; il a sauvé son pays tant de fois que le reproche d'ingratitude est à chaque instant sur ses lèvres. Il se drape dans un manteau et il attend iwec conliance le jugement de la postérité.

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Marsyas improvisé pendant six semaines, arbitre d'une révolution avortée , exemple de l'inconstance des affections populaires, Marsyas, en descendant de la place publique, n'a rien eu de plus pressé que d'élever un autel à sa mémoire. Sa préface peut se traduire ainsi :

ce Je chante^ je vais chanter le héros qui, pendant deux mois, tint le monde en suspens. Muse donne moi cent bouches, cent langues et cent poitrines d'airain, car je vais parler du plus grand mortel qui ait jamais paru sous le ciel. « Marsyas nous fait assister aux transports de son admiration. Il reproduit ses discours en les accompagnant de tous les commentaires passionnés qui peuvent aider à comprendre l'effet qu'ils ont produit. On lit à chaque instant.^ « Marsyas s'avance, Marsyas fait un geste, Marsva?^ parle, il va parler, et tel que le fougueux Aquiion s'apaise à la voix de Neptune , de même le peuple a la voix de Marsyas Etc. »

Et ainsi de suite pendant six mille pages.

Birbante a peut-être été plus étonnant encore. 2\é très-jeune à la vie politique, il a écrit deux ou trois histoires, en sept ou huit volumes chaque, pour démontrer que tout le mouvement des idées depuis l'origine de la monarchie française ne s'est fait que pour aboutir à ses doctrines. Pour lui la filiation est palpable ; il voit ses précurseurs partout, dans Etienne Marcel, dans Jean Huss, dans Luther, dans

Calvin, et mille autres. 11 est le dernier messie de cette race de prophètes. Les fortes convictions ne connaissent pas de ménagement. Aussi, il faut voir comment Birbante traite les î];ens qui ne sont pas de son bord. Il ne voit de toutes parts qu'incapacité, ineptie, pauvreté. 11 traite les rois, les ministres, et Goémon lui-même, d'ànes bâtés. Birbante sourit amèrement à tout ce qui n*est pas lui; et comment en serait-il d'autre sorte ? il sent qu'il tient, lui, la panacée, qu'il a résolu le problème social . qu'il n'a qu'à ouvrir la main pour inonder le globe de lumière. Ah! qu'il est difficile de lui arracher une louange ! Il ne connaît cpi'un seul homme qui pourrait en recevoir légitimement, et volontiers il crierait aux populations : mais où donc allez-vous chercher le génie, la grandeur, les talents; mais vous avez tout cela à portée de la main, regardez un peu ici, regardez-moi.

Birbante, lui aussi, a passé par les affaires. Il y a laissé ses plumes et ses dents, et parfois il croit sentir qu'il en repousse quelque chose, il n'est pas encore corrigé. Le premier livre qu'il écrira sera j)our terrasser ses adversaires et démontrer que le mouvement social n'est pas sorti du cercle qu'il lui avait tracé dans ses priMiiiers i c rils.

L'auteur va fain^ un gros aveu. Il demande la liberté de déclarer (|u'il ne croit pas plus à l'infaillibilité des jugements de l'iiistoire et de la |)ostérité (ju'à toute autre chose. Sans doute, on dit qu'au

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bout de quinze, vingt ans, au bout d'un demi-siècle^ les passions se refroidissent et que l'on ne cède plus alors qu'à l'ascendant de la vérité. Est-ce bien sûr? Que l'on se donne seulement la peine de lire tout ce qui s'est écrit depuis dix ans ou quinze ans sur les événements qui se sont passés il y a quarante ou même cinquante ans. Si Ton y trouve de la vérité et de la justice, ce sera heureux. Rien n'a été jugé impartialement jusqu'à ce jour, ni les dernières années du règne de Louis XVI, ni la Révolution française, ni l'Empire, ni les deux Restaurations, ni le gouvernement de Louis-Philippe. H importe peu que quelques tentatives isolées aient été faites pour percer çà et là la croûte d'opinion qui s'est formée autour de ces annales. Ces faibles lumières n'arrivent pas jusqu'à la grosse masse du public éclairée avec les lanternes fumeuses des tribuns de carrefours.' Le peuple français de nos jours n'a pas le premier mot du sens moral de son histoire.

Dans quarante ans ce sera autre chose, on brûlera ce qu'on aura adoré, on écrasera, on piétinera sur les idoles devant lesquelles on s'est agenouillé, on leur crachera dessus. On chargera à fond de train dans tous les livres contre les mêmes systèmes, les mêmes hommes qu'on a si niaisement idéalisés. C'est-à-dire que l'histoire s'écrira en sens contraire ; ce ne sera pas encore la vérité.

L'histoire en France n'est guère autre chose qu'une plaidoierie ; l'auteur voit un système^, il y ramène

son œuvre entière, il met tout dans le même sac, il ne veut pas que le lecteur puisse supposer qu'il doute, qu'il hésite, qu'il fait des réserves, ^on, il tranche, il tronque; c'est si facile, on tire des événements les conséquences ([ue Ton veut. On prend ce qui plaît dans les sources que Ton consulte. On fait des citations incomplètes. On s'appuie sur des témoignages quelconques. 11 y a là une cuisine dont le public ne se doute pas. Un lecteur qui passerait par la série de documents que traverse l'historien avant de faire sa toile pourrait être surpris de sa conclusion.

L'histoire moderne s'écrit avec des prc-jugés, l'histoire ancienne avec des ciseaux.

La célébrité est comme le reste, elle n'échappe pas à la loi du savoir faire. C'est la seconde raison pour la(|uelle on se tient en doute ici contre les arrêts de la postérité. Il y a les préjugés de la réputation, les réputations surfaites, les admirations de convention.

11 y a une impression (jui s'éprouve à peu près universellement (juand on ouvre les livres qui se recommandent par une immense mémoire. On est altéré d'achniration, on est plein d'un enthousiasme avide, ])réconcu; on ne demande qu'à se pâmer. Malheureusement ces ardeurs soûl généralement trom-

pées. On lit, on reste froid, on s'étonne, on n'ose pas se Tavouer, surtout on n'ose pas l'avouer aux autres, mais on n'admire pas comme on pensait le faire, souvent on n'admire pas du tout. Quelquefois on baye respectueusement.

Quand on est assez bien doué pour pouvoir se dire à soi-même sans fatuité qu'on n'est pas un niais, et qu'on a d'ailleurs une faculté admirative suffisamment développée, il reste à faire une réflexion, il faut se demander si le savoir faire n'aurait pas passé par là. On le trouvera souvent, cela n'est pas douteux.

Le savoir faire se combine dans la célébrité avec un autre élément dont il a été question plus d'une fois, avec le hasard, son compère.

En matière de littérature. Fauteur recommande comme décisive une épreuve qu'il a faite personnellement sans se douter alors qu'il serait un jour si hardi que de mettre lui-même la main à la pâte : c'est de lire à l'aventure une centaine d'ouvrages dans la quantité innombrable de livres obscurs ou non signés qui ont paru dans les deux derniers siècles. A chaque instant on est tenté de s'écrier : mais ceci est bon, ceci est parfait, c'est meilleur que cet autre que l'on vante tant. Peut être bien, mais le hasard n'a pas souri à ces inconnus. Leurs productions végètent sur les quais où vous les trouverez reliés en veau, échoués comme les épaves d'un siècle qui les a oubliés. Leurs auteurs n'ont pas eu de chance ; ils n'ont pas su lancer leurs productions;

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ils n'onl pas plu à Voltaire ou à d'iïolbacli ; Rousseau les a mis à la porte de sa mausarde; et puis il a manqué quoi à ces livres? Ils n'ont pas touché la fibre du tempe, ils n'ont pas plu aux dames, que sait-on ?

Il faut bien un certain fond de candeur pour s'imaginer que les bonnes choses réussissent par elles-mêmes, que leur valeur les porte suffisamment, que le public entend par lui-même quelque chose aux bons écrits. Eh, mon Dieu si peu! On ne sait pas que les ouvrages qui peuvent affronter ouvertement la critique exigent des efforts affreux de volonté et de patience. Il y a des phrases qu'on ne fait que dans un mois, des mots que l'on ne trouve qu'un jour en s'endormant ou la nuit quand le cauchemar vous assiège, des idées qui mettent deux ans à pousser sous le crâne. Espérez donc qu'on ira vous comprendre cela! et puis enfin il y a des chels-d'œuvre qui se font dans huit jours^ quand r(\sprit est plongé dans une douce ivresse. Alais un malotru, sans y mettre tant de façon, touchera le but, il réussira par un geste indécent.

On se rappellera toujours avec une certaine satisfaction celle alloculion (ju'un poëte espagnol* adressait au public de son temps dans la préi'ace d'une de ses pièces :

(( Canaille! hvic bnite et féroce! c'est à toi que je

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