‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 72 sur 119 · Caldéron · texte numérisé non relu

Caldéron

DE L\ CriLÉBRITÉ I.ITTÉRyVIRE ET DE SES CAUSES. 221

m'adresse. Je ne dis rien aux genlilsbomraes qui me traitent mieux que je ne le mérite. Mais malheureusement ce n'est pas d'eux seulement que j'ai besoin, c'est de toi, de toi parce que tes gros sous, quand ils sont réunis, font plus d'argent qu'ils n'en peuvent donner. Je te livre ma pièce, je crois qu'elle vaut quelque chose, et j'en suis bien désolé. Je le la livre, fais-en ce que tu fais des bonnes choses. Sois injuste et stupide à ton ordinaire. Ma pièce te regarde et t'affronte, elle se donne à toi en te méprisant, comme font les belles dames avec les goujats bien bâtis. Si tu trouves mon œuvre mauvaise, tant mieux, c'est qu'elle sera bonne, et je suis consolé. Si tu la trouves bonne, si elle te plaît, c'est qu'elle ne vaut rien. Paye-la, je me réjouirai de t'avoir conté quelque chose. »

Cet auteur était bien dur, et même il était injuste, car il faut reconnaître que le succès ne dépend presque jamais directement du public, pas méuie aujourd'hui; la célébrité littéraire est un produit en partie factice, presque toujours élaboré du vivant de l'auteur par des minorités qui conspirent dans un intérêt ou dans un autre au succès des œuvres qui leur conviennent. Le faire et le hasard sont les deux inconnues qu'il faut suppléer chez les écrivains qui trompent un peu trop leur monde, encore cela ne suffit-il pas toujours pour exphquer l'éclat phénoménal de certains noms.

A quoi, par exemple, Jean-Jacques Rousseau a-t-il

dû en France son immense célébrité? On ne saurait pas dire vraiment que ce soit à la hauteur de son génie. Rousseau , dépouillé des faux prestiç;es de sa popularité et envisagé en lui-même, se réduit à peu de chose. Il est inférieur à Diderot, à d'Alembert, à Mably, soit par le niveau de T intelligence, soit par l'étendue des connaissances positives. Son Contrat Social est une œuvre d'inexpérience complètement jugée aujourd'hui. Rousseau n'a même rien qui hii soit propre. 11 a emprunté sa morale à Sénèque, sa philosophie à Locke, son romantisme à Richardson. Ses idées politiques, vieilles et usées, ne sont que des contrefaçons d'idées grecques et romaines. Il n'a qu'une originalité de convention. 11 est froid jusqu'à la glace dans ses transports les plus véhéments. Elève de Séneque et de Quintiiien, il fait ses phrases durement et elles sentent l'huile de la lampe. L'énorme difficulté qu'il avail ;i manier la langue française se trahit dans ses lettres où l'on ne voit jamais un trait léger ni gracieux. Il cherche vainement l'expre-sion propre, elle le fuit ; il s'embarrasse, il construit sa |>ériode avec des moellons. Comme romancier, il n'est pas dans la nature; comme . philosophe^ il ne sort pas i\v r(Minure de l'école. Ce qu'il y a d'oratoire eluv. lui n'est (jue d(^ la rhétorique, ('onnne doctrine^ il n'a pas d'a|)point personnel à fournir à la science; il sait ce que tout le monde savait de son temps, rien de plus. Quehjues idées générales mises bout à bout et péniblement

dans le Contrat Social ou dans VÉmile^ n'en font pas un penseur de premier ordre. Ce rliétoricien n'est rien moins qu'un génie, c'est palpable : son seul titre de gloire consiste dans un livre qu'on lui a reproché comme une mauvaise action^ dans ses Confessions j idée qu'il a empruntée à saint Augustin, comme il a emprunté tout, mais où l'on trouve de merveilleuses peintures; les ravissants épisodes qu'on y peut lire dans un style qui cette fois est bien celui de la nature, ne sont point des titres suffisants à l'immortalité; et pourtant Rousseau ne descendra probablement pas du Panthéon universel où il figure avec les plus grands génies de l'humanité. Qu'est-ce qui peut bien lui avoir valu cet excès d'honneur? On peut s'en rendre compte sans beaucoup de peine.

Rousseau avait décrit le lever et le coucher du soleil, à une époque où le style descriptif n'avait pas encore fait son apparition dans la prose, car en poésie on avait Delille.

Rousseau avait fait un discours sur l'inégalité des conditions, et il avait soutenu l'une et l'autre thèse, ce qui avait étonné comme tour de force.

Rousseau avait trouvé la note du sentimentalisme faux, de la sensiblerie ergoteuse et prétentieuse, effet immense parmi les femmes.

Rousseau avait dit qu'il ne fallait pas emmaillotter les enfants. — Révolution dans le système des layettes. — Il avait dit aussi qu'il fallait nourrir les enfants avec les mamelles. Il ne l'avait pas inventé

évidemment, puisque la nature y avait pourvu; mais il l'avait dit; c'était une très-habile flatterie à l'adresse du peuple, et une de ces choses matérielles qui touchent la fibre des masses.

Rousseau avait fait le portrait d'un pédagogue raisonneur : encore une contrefaçon du 3Ientor de Télémaque avec un autre Télémacjue, mais contrefaçon mise à la portée de raisonneurs et de sectaires de son temps.

II avait dépeint un autre pédagosjue amoureu\ de son élève et cherchant à la séduire; c'était là quelque chose d'étrange et de faux (|ui devait plaire par la lutte qui s'établissait entre un amour rhéteur et épilogueur, et les théories générales de l'auteur sur la vertu.

Rousseau avait dégagé la notion d*une religion de la nature, d'un Dieu simple, hypothèse rationnelle, idée vieille comme le monde, mais (|ui saisit vivement rinlelligenee des classes moyennes dans la profession de foi banale du vicaire snvoyard, un .Je:ui Meslier plus sage.

Rousseau s'était représenté comme l'homme pur, comme l'homme sacrifié, comme le just<\

Il avait fût des peintures d'un libertinage excessif dans ses Confessions en les enveloppant i\v tontes sortes de sophismes et de feintes ingénuiti's.

Knfin il avait fut (juel([ue chose (\c plus lort eneon^ {\\\c t(Mit cela; il avait dit (|u'il était Ihomme i\c la nature, Ihomme des champs, ('lie/, un peuple

idéaliste et sentimental, dans une société corrompue, revenant au simple par l'abus d'une civilisation raffinée, cette pastorale bien plate était d'une habileté, nous dirions presque d'une rouerie consommée, si nous ne craignions de blesser quelques oreilles chastes.

11 y aurait bien d'autres choses encore à dire à propos de Rousseau et dans le même sens. On y reviendra plus loin.

Si la conduite du célèbre Genevois n'a pas été l'œuvre du calcul, et du calcul le mieux approprié au but qu'il voulait atteindre, il faut convenir qu'il a fait sans le savoir tout ce qu'il convenait de fLiire dans son temps pour piper ses contemporains.

Page 1