CONTINUATION DU MEME SUJET
L'auteur ne cachera pas qu'il éprouve quelque embarras à poursuivre le sujet qui se trouve amorcé dans ce chapitre. On lui reprochera peut-être un esprit de dénigrement systématique (c'est un mot qui fait toujours bien), à l'égard des plus beaux génies, des plus hau.îes gloires. L'auteur n'a qu'un mot à répondre. Il n'y a pas de pays assez abandonné du ciel pour proscrire le libre essor de la critique individuelle en matière littéraire, même à rencontre de tout ce qui a paru de plus lumineux dans la sphère des arts; s'il en existait, le progrès
de la civilisation et de la j)ensee humaine dont on parle si souvent et à propos de tout, se trouverait bientôt enrayé. Laissez donc, messieurs les puritains, de grâce, renouveler les méthodes, comme vous dites, refaire les outillages (c'est encore une des expressions consacrées) ; et n'imposez pas l'admiration plus que toute autre chose. Et quand vous ne tenez ni à Dieu, ni à diable^ comme vous avez peut-être raison de faire, il n'importe; quand vous n'admettez plus ni principes, ni règles, et que vous voulez l'indépendance en tout, même en morale, ne venez pas davantage vous raccrocher au Classicisme; du moment où l'on secoue la tradition, secouons tout. Il n'y a pas de prétexte pour rien garder.
Il ne s'agit pas de savoir d'ailleurs s'il y a plus ou moins de liberté dans ces })ages, c'est l'essence même de la critique que l'indéjuiidance ; mais seulement si le sens connnun y trouvera quelquefois son compte, et si de façon ou d'autre le but sera parfois touché.
Il est superflu d'ajouter qu'après avoir hi ce Hvre on n'admirera pas plus, pas moins qu'au()ara\ant. Enfin l'auteur déclare qu'il ne tient pas à ses appréciations plus (ju'à autre chose, et qu'il les croit trèsréfutables. Est-ce assez ?
Un des genn^s dc^ littérature qui s'admire le plus communément en IVance, c'est le genre façon morale, le style à facettes, des petits mots, de petites phrases qui s'enfilent et touchent à fond comme
une botte. On a pu voir de ces échantillons dans diverses parties de cet ouvrage, où l'auteur s'est un peu maniéré lui aussi pour agréer aux écrivains qui font la bouche en cœur dans les Varia ^ à la troisième page des journaux. Ces messieurs seront-ils contents? Ce n'est pas probable; toujours est-il qu'on pousse des cris d'admiration aux seuls noms de la Bruyère, de Pascal, la Rochefoucauld, Yauvenargues et autres charmants diseurs, éclos dans le sein d'une société élégante et polie, comme n'est pas la nôtre assurément.
Le roturier français veut Imî aussi passer pour amateur des jolis entrefilets de style. Il veut, comme les aristocrates, comme les nobles de ce temps-là, paraître entendre quelque chose à ces raffinements de langage, il affecte de lorgner avec amour, avec grâce ce qui est précieusement sculpté, joliment tourné. Eh bien ! c'est encore ici un côté particulier du caractère français. Pourquoi admire-t-on plus spécialement ce genre de littérature? On est libre de n'en rien croire, si on veut, mais l'auteur pense qu'il entre là dedans un sentiment de vanité bourgeoise assez comique. Les .lourdains français devenus maîtres veulent avoir l'air d'admirer, de sentir plus encore que les gentilshommes du temps passé, les élégances de la forme, l'aimable parler, les choses cîe la gentilhommerie, du boudoir, de la cour; et ils crient comme des aveugles que c'est inimitable, étonnant ; ils renchérissent par amour-propre, pour
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qu'on ne les prenne pas pour des vilains. En renchérissant ils exagèrent et faussent l'appréciation générale.
Il faut bien savoir une chose, c'est qu'à l'époque où la Rochefoucauld écrivait ses piquantes réflexions, où la Bruyère tournait ses délicieux alinéas qu'on admire, il y avait dans les boudoirs, à la cour, dans vingt salons de Paris des causeurs éblouissants qui disaient, en se jouant, d'aussi jolies choses, de plus vives, de plus étincelantes peut-être. Il est possible d'affirmer sans témérité que la Rochefoucaud et même la Bruyère n'ont reproduit que des côtés bien écourtés de ce qu'ils ont pu voir, apprécier, entendre. Une époque agitée comme celle de la Fronde, une vie d'intrigues, de camps, de plaisirs comme celle de la Rochefoucauld, pouvaient leur montrer la société française à une profondeur plus grande encore.
Il semble qu'il y ait trop de vérités générales, pas assez de vues spéciales dans ces livres d'ailleurs si courts. Enfin il faut bien convenir d'une chose, c'est que les vérités morales traînent depuis le commencement du monde, dans toutes les productions de l'esprit humain. C'est la première chose qu'on apprend m naissant et en vivant. Quand on décompose par exemple une pensée comme celle-ci, tant de fois admirée : « L'(Sj)rlt est l;i dupe du cœur, » à moins d'un entêtement excessif, on t^t obligé de convenir, qu'à part une expression wive, heureuse,
jaillissante, il n'y a rien qui vaille d'être noté, le cœur ayant égaré l'esprit depuis le cooîmencement du monde, comme c'est manifestement sa fonction.
On ne peut pas faire à la Bruyère un grief de s'être inspiré de Théopliraste. Il a laissé si loin derrière lui son modèle, que si Théophraste vit désormais il ne le devra qu'à la Bruyère; mais la Bruyère, pour avoir fait quelques peintures merveilleuses, pour avoir trouvé des traits, des mots, des images d'une vivacité sans exemple dans aucune langue, est-il donc ce génie, ce demi-dieu de la pensée humaine que la fable nous représente ?
Ses admirateurs n'ont qu'un mot, qu'un cri : Quelle connaissance du cœur liumain î C'est bien naïf. Ceux qui connaissent le cœur liumain, sont-ce bien ceux-là qui font des livres? Ce n'est nullement probable. Le monde est plein de gens, même aujourd'hui, qui connaissent mieux le cœur humain que la Bruyère, qui le connaissent parce qu'ils le pratiquent et qu'ils en vivent, bien qu'ils fussent probablement incapables d'écrire une seule des jolies phrases qu'on peut compter à foison dans cet auteur.
Reste le point de vue de la forme, une forme divine, il est vrai ; mais on serait heureux de trouver dans la Bruyère un peu plus d'haleine, la Bruyère n'a jamais pu aller au delà de l'alinéa. Son ouvrage se compose de deux ou trois mille phrases sans liaison et sans suite. Il n'a pu enchaîner toutes ces vérités morales ; il n'a pu leur donner un corps, un lien.
un principe. Aurait-il du le faire ? Cela importe fort peu ; car c'est le propre des choses d'art de se produire en dehors de tout conventionnalisme ; mais quelle rage de surfaire et de vouloir tirer l'échelle après certains noms ! Il pourrait naitre des la Bruyère aujourd'hui, qu'avec cette sotte manie, ou ne les verrait seulement pas. Enfin, pour que le lecteur n'en ignore, on l'engage à peser ce qu'il y a dans ce livre. Vivra-t-il autant que les alinéas de la Bruyère? Ce n'est pas probable, en vérité. Er^o.
QUELQUES JUGEMENTS DE LA POSTERITE QUE L AUTEUR CROIT SUJETS A RÉVISION,
Oui, mais pour une autre édition.