DE L'ORIGINALITÉ
On réussit avec les règles et sans les règles. C'est une observation que la Bruyère avait déjà faite \ Il y a des gens qui, avec le jeu le plus singulier, le plus imprévu, le plus scabreux, touchent le but. C'est vrai, en matière de célébrité comme en autre chose. On est en présence des excentriques, des irréguliers, ou, pour mieux dire, des originaux.
Pour peu que l'original ait un peu de faire, il est sauvé, il arrivera à tout.
i . Cet élégant écrivain s'exprime en ces termes : « II y a des gens qui gagnent à être extraordinaires : ils voguent, ils cinglent dans une mer où les autres échouent et se brisent. Ils parviennent en blessant toutes les règles de parvenir. Ils tirent de leur irrégularité et de leur folie tous les fruits d'une sagesse raisonnée. »
2cî2 LIVJÎE IV.
L'oricjinalité a cet avanta<2;e quelle étonne les ^ens, excite leur curiosité. On veut savoir ce qu'un original pense, ce qu'il dit, ce qu'il fait, ce qu'il a dans la tête ; on veut le soumettre à l'analyse, avoir le mot de son caractère, de sa nature. Si l'original continue d'échapper par des bonds imprévus et des aspects nouveaux; s'il dérobe parfaitement son secret, il poussera la curiosité jusqu'au fanatisme, jusqu'à la fureur, on se l'arrachera.
L'original ne juge rien et ne fait rien comme le monde ; l'opinion des autres ne le touche pas; il est étranger au respect humain et peut se placer même au-dessus des convenances, pourvu que son phlegme égale sa hardiesse. Il ne tonnait de loi que ses caprices, il doit faire avec un sang-froid imperturbable les choses les plus bizarres. 11 se promènera en chemise devant sa porte un jour qu'il gèle à pierre fendre, une autre lois il descendra sur la place publi(jue en costume de bateleur, appellera la foule au son du tambour et fera des tours, il sautera sur le dos d'un passant et le saluera ensuite respectueusement. Il doit pouvoir élernuer dans une solennité, cracher au nez des gens qui viennent lui souhaiter lebonjcnir, cl autres choses scMublables ([ui se reconnnantlent par leur étrangc^lé. LOriginal n'est pas exact, il vient (juand on ne ralleiul j)as. cl u'airiNC pas (juand on rallend. 11 (^sl a\ai'e (i(^ ^on temps. II allache des prix fous à ses coniplaiNances ou se donne pour rien. In jour il se livre loul entier, le lendemain on ne
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le revoit plus. 11 doit pouvoir être impertinent avec les personnages les plus qualifiés et leur tourner le dos, si bon lui semble, montrer des talents inconnus et s*en défendre ensuite comme des bagatelles les plus légères, repousser l'admiration comme une ironie, railler toujours si froidement qu'on ne sache jamais s'il est sérieux ou plaisant.
Que faire avec un homme dont on ne connaît pas les ressources d'esprit, qui se trouve partout à son aise, qui saisit le ridicule et qui lui échappe, qui possède la mesure et la dépasse s'il le veut, qui ose tout ce qu'il imagine? Un tel homme réussira en se jouant. 11 obtiendra, en se moquant des hommes, ce que les autres n'obtiennent qu'avec des prières.
L'originalité combinée avec l'esprit et le savoirvivre serait évidemment l'idéal ; mais c'est trop rare. On peut heureusement, même sans les qualités de formes, se constituer une originalité suffisante pour saisir la curiosité.
Jean- Jacques Rousseau, qui ne savait pas dire deux mots de suite dans le monde, avait su faire servir à son originalité même les talents qui lui manquaient. Il disait bien haut qu'il n'avait ni manières, ni répartie; qu'il était borné, bouché, sot comme un panier en compagnie. 11 se glorifiait de n'avoir ni naissance, ni fortune. Il acceptait les services qu'on lui rendait en disant qu'on l'insultait ou les repoussait durement, sous prétexte qu'il aimerait mieux voler que d'être l'obligé de quelqu'un. Il se montre,
dans ses mémoires, menteur, délateur et vicieux. Il ne veut pas qu'on le vante, qu'on l'admire, quoique ce soit son principal objet. 11 met en garde contre ses propres idées, ses propres théories. Il affecte de montrer un philosophe réduit pour vivre à copier de la musique; et, du reste, il malmène et rudoie les personnages importants qui viennent le rechercher, il les met à la porte.
Une fois ([ue la notoriété est conquise, toutes ces choses-là font merveille. Elles excitent vivement le goût blasé du public.
Il y a donc, cela est certain, toute une classe de lettrés célèbres qui ont dû la plus grande partie de leur renommée à l'originalité naturelle ou feinte de leur caractère. La liste en serait longue. On compterait :
Chapelle^ ce mystificateur exquis que son esprit <2t ses charges faisaient rechercher par les plus brillants gentilshommes de la cour, en ne se gênant jamais avec eux, en les plantant là et en les rossant au besoin, comme il fit un à jour un maréchal de France.
Waller^ qui faisait hautement profession de servir de sa plume tous les partis qui le payaient (mais cela ne paraîtra pas étonnant), et (]ui, sans boire (|ue de l'eau, se grisait avec son esprit, faisant la joie des banquets par sa gaieté folâtre et sa verve intarissable.
Sa'if/, qui s'était fait une loi de ne pas parler plus d'une minute, mais qui entrait dans des trans-
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ports de fureur si on l'interrompait par un mot, par un geste ou même par un éternument; le même qui avait fait yœu de chasteté pour conserver la lucidité de son cerveau, et laissa mourir de consomption sa maîtresse et ensuite sa femme, afin de conserver intacte sa virginité.
Chatterton^ qui se moquait si plaisamment des bibliophiles de son temps, chez qui on trouva après sa mort le calcul suivant, qu'il avait fait après le décès de son protecteur dans une pièce devers qui lui était destinée :
Perdu par sa mort sur cet essai, » 1. 1 sh. 11 p.
Gagné en éloges 2 2 »
En essais 3 3 »
Total 5 1. 5 sh. » p.
Je me réjouis de sa mort pour 3 13 6
La Fontaine^ qui oublia toute sa vie qu'il était marié et qu'il avait un fils.
Byron qui, avec une grande fortune, un beau nom, tous les dons de l'esprit et de la figure, ne put vivre dans son pays et alla mourir pour l'indépendance de la Grèce qui ne pouvait pas lui tenir tant à cœur que cela. ^
On en citerait bien d'autres, tant parmi les anciens que parmi les modernes, et même parmi les contemporains, et ces diversités de caractères fe-
raient comprendre la variété d'aspects par lesquels on peut se rendre original.
f^ollaire fut incomparablement l'un de ceux qui connurent le mieux la tactique de la célébrité, lui qui se serait cru perdu s'il s'était laissé oublier pendant huitjours;maisil jois^nait à l'originalité du caractère une énergie de volonté indomptable. Insulté à ses débuts dans le monde par un honmie de la plus haute qualité, il apprend immédiatement les armes pour se venger, poursuit et provoque son ennemi jusqu'à ce qu'on l'enferme à la Bastille. Il a pour principe de ne pas souffrir une offense, de rendre coup pour coup. 11 se venge d'un protecteur qui n'a pas pris sa défense, en rayant de la Henriade l'un de ses ancêtres qu'il y avait fait figurer. Il raye le nom de Sully, rien (jue cela, et il le remplace par Mornay. 11 lui passe par la tête de savoir les sciences comme il sait les lettres; il s'ensevelit dans son cabinet pendant des mois entiers, et, au l)out d'un an, il est en état de faire des expériences de chimie et de physique comme un honmie de l'art. On refuse de seconder ses velléités d'ambition politique, il se met immédiatement à coup tiré avec le ministère. Le roi de Prusse blesse son amour-propre, il lui renvoie, sur l'heure, sa pension, sa clef de chambellan et sa croix. Il a besoin de signaler ses c oups contre quelqu'un ou contre quelque chose pour immortaliser son nom; il s'attaque au christianisme avec une audace que les temps rendaient inouïe; il n'a de répit qu'il n'ait at-
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leint son but qui est de saper les fondements d'une religion, il termine toutes ses lettres par un mot cabalistique qui lui rappelle sans cesse le dessein qu'il poursuit ^ Il inonde l'Europe de pamphlets qu'il desavoue hardiment au besoin. 11 laisse éclater sa colère jusqu'à la fureur contre ses adversaires ou ses ennemis. Il lance des invectives contre eux en prose, en vers et en paroles. Il tombe malade, il feint d'être moribond;, se fait enfermer avec un prêtre et le force à lui administrer les sacrements et en dresse procèsverbal. Il affecte de mourir par contraste dans le sein de la religion qu'il a attaquée, et termine par le trait si fameux « que, s'il était sur les bords du Gange, il mourrait une queue de vache à la main. »
Toutes ces excentricités diaboliques ont été pour moitié dans sa réputation, ce n'est pas contestable.
En frappant vivement l'imagination des hommes de son temps, on produit sur les contemporains une commotion que ceux-ci transmettent telle qu'ils l'ont reçue. Tous ceux qui viennent après ne font plus que copier leurs devanciers.