DE LA PRESSE COMME INSTRUMENT DE LA CELEBRITE CHEZ LES MODERNES
Le succès, la célébrité, la notoriété ne dépendent pas du public; c'est là Taulre proposition cju il s'agit de reprendre pour en faire le fil conducteur des développements qui vont suivre.
Le j)ul)lic joue le rôle du chœur anti([ue dans l'admiration, il répète. ]Mais les renommées lui arrivent aujourd'hui par d'autres voies de transmission. La différence des temps sous ce rapport est facile à sisjnaler.
Dans les deux derniers siècles, et même dans la première moitié de celui-ci, un écrivain, un philosophe, un artiste ne conce\ait point en vue (hi public. H n'était pas en contact avec la masse, il n'attcMidait pas (VcWc la gloire ou la forlnne. Sa repu-
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tation se faisait dans les salons, par un public d'élite qui formait un \éritable aréopage pour les choses d'art. Le talent était en outre apprécié par une aristocratie brillante, douée d'un sens exquis, dont le suffrage, en s'ébranlant avec celui des coteries littéraires, entraînait a\ec lui toute la nation. Il y avait là, il faut en convenir, des garanties d'appréciation qui ne se sont rencontrées nulle part au même degré, et c'est très-certainement à la haute influence de cette critique que la France a dû son éblouissante littérature. Ce grand jury de l'art a disparu depuis la Révolution, mais il n'a pas été transporté pour cela à la masse du public. Une autre oligarchie s'est emparée des fonctions de la critique. En un mot, le journalisme a pris la place des salons et des gentilshommes de l'ancienne cour. Il n'y a plus de renommée sans la presse.
Il y aurait bien à examiner quelle peut être, sur les arts et sur les lettres, l'influence de cette direction à peu près absolue de l'opinion par la presse. Mais ici l'auteur, qui ne peut pas être soupçonné de beaucoup de pusillanimité, s'interroge avant de passer outre, la prudence la plus vulgaire le lui recommande.
C*est qu'en effet il n'y a pas d'écrivain qui n'éprouve un certain frisson à la seule pensée de blesser, même sans le vouloir, cette redoutable puissance dont dépend , non-seulement sa renommée , mais encore son existence matérielle.
LIVUE IV.
Et il n'y a pas que les écrivains qui ressentent cet effroi salutaire, il y a tous ceux qui vivent de la notoriété publique, hommes politiques, avocats, médecins, artistes, savants, inventeurs. Oui, oui, nous tremblons tous, il ne faut pas s'en caclier; et cet effroi n'a rien d'étonnant quand on réfléchit qu'en France l'institution est un monopole^ et que la parole appartient exclusivement à un petit nombre de privilégiés ayant charge d'âme vis-à-vis la postérité.
Que peut donc faire la presse ? quelque chose de bien simple, elle peut se taire. Elle peut vous envelopper dans un silence plus profond que celui du désert, elle peut vous jeter dans une nuit plus épaisse que la nuit d'Egypte. Et maintenant ayez du talent à revendre, travaillez pendant dix ans de votre vie pour laisser un nom, un livre, un souvenir, si vous avez eu le malheur de déplaire, le public ignorera votre existence, vous ne lui serez pas transmis; écrivain, vous mourrez de faim sur votre li\re; inventeurs, sur vos brevets ; savant, sur vos découvertes; vous serez jeté dans la fosse commune, on ne retrouvera même pas nos restes.
Non, non, l'auteur mettra de l'eau dans son vin, cela lui coûtera dans un livre oîi l'on secoue indifféremment toutes les poussières. Mais mieux vaudrait atta(|uer les lois, les institutions, le prince. Dieu et \v diable (jue de (h'sobliger un seul journal sous le régime du monopole,
Essayons même de réparer immédiatement Timpression qui peut résulter à première vue de cette entrée en matière. Il ne s'agit pas de ce que fait la presse française, mais de ce qu'elle peut faire dans l'état actuel de nos lois. €omme les puissances absolues , elle use modérément de l'étendue illimitée de son pouvoir dans le domaine de l'art et de la critique. Elle n'a jamais réduit aucun écrivain au désespoir, enseveli aucune découverte, réfusé la lumière à aucune idée nouvelle, fermé l'oreille à aucune plainte, couvert aucune injustice criante
Espérons que nous avons affranchi nos derrières.