DE LA CELEBRITE DANS LA DEMOCRATIE
On peut remarquer dans ce siècle-ci une tendance dans laquelle pour sa part l'auteur est entré à pleine voile dès le commencement de ce chapitre. Cette tendance consiste à étendre à un autre ordre d'idées le mouvement général de cette époque, à s'affranchir de l'autorité et de la tradition. On veut, et non sans raison, en finir avec les anciens errements de la politique^ renfermer l'office de la religion dans le domaine de la vie privée, enfin ramener purement et simplement la morale au dictame de la conscience. C'est déjà bien, mais ce n'est pas assez.
Si la négation ne fait pas le tour de la pensée humaine, le cercle n'est pas complet. Finissons-en avec Fart comme avec le reste, finissons avec l'admiration et l'enthousiasme qui sont des sentiments bien dan- £;ereux, car ils sont l'origine des croyances et même des cultes. On vient sonner ici un nouvel hallali. Brisons les images, soyons iconoclastes, ce n'est pas plus mal trouvé qu'autre chose.
L'idée peut paraître au premier abord marquée d'un certain cachet d'absurdité; pourtant, si on n*en a pas la conscience, il est certain qu'elle se produit en fait par un certain côté dans les vagues aspirations de ce qu'on appelle, faute d'un autre nom, la démocratie moderne.
Qu on le remarque bien, la célébrité, elle aussi, est un privilège et un privilège assez révoltant même ; car pour quelques noms qui surgissent à travers la masse des êtres, tout le reste est rejeté dans le néant ; ce n'est (ju'une vile poussière sur laquelle on marche. On se souvient de deux ou trois cents hommes tout au plus, dans toute une génération d'hommes; n'est-ce pas insultant pour la masse (|ui, de celte façon, n'est plus (|u'un bétail humain, puiscju'elle n'a point d'âme. Belle alTaire de manger du pain à la sueur de son front et de crever ensuite comme un chien 1 II y a beaucoup de gens qui pensent (jue l'échafaud vaut mieux que cela; les assises nous le prouvent tous les jours, Poulmann, Lacenaircet d'autres scélérats plus modernes,
mais d'une aussi jolie force, vivent dans la mémoire des hommes. Ces gens-là le savent^ et ils en tirent une sorte de gloire. C'est une observation qu'il faut recommander en passant aux législateurs sans y insister.
La célébrité, envisagée comme une atteinte à l'égalité et même comme un outrage fait aux autres hommes, se révèle dans la démocratie moderne par un autre côté encore. On a posé en principe l'égalité des salaires, comme répondant a l'équivalence des services. C'était un premier pas, on en a fait un second. On est arrivé à dire que tout bien pesé les hommes se valaient, non pas en droit, ce qui ne serait rien, mais en utilité; finalement, que si on mettait dans un des plateaux d'une balance le cerveau d'Aristote ou de Newton, et dans l'autre plateau un homme quelconque avec ses facultés utiles, il y aurait équilibre. Ceux qui nieraient l'existence de cette proposition ne connaissent pas les travaux de la science moderne, ni n'entendent rien à l'économie politique.
La science sociale en est là, et c'est après ces divers ordres de considération que Ton peut revenir avec fruit à cette pensée que l'on a pu prendre pour un paradoxe dans l'introduction de cet ouvrage. « Les hommes ne tiennent tant à l'égalité que parce qu'elle est pour eux le premier titre de leurs prétentions et le moyen direct de s'élever au-dessus des autres. »
Il n'y a pas de démocrate assez chevelu pour nous faire connaître comment on pourra répandre la célébrité dans les classes pauvres.
Tout ce qu'on peut dire, c'est que la proposition est un excellent levier pour s'élever à son tour audessus des mortels.
Toujours est-il qu'il règne dans ce temps-ci une faim de notoriété extraordinaire ; c'est évidemment une faim démocratique, en appliquant seulement le mot à ceux qui en prennent le nom et qui sollicitent avec tant de passion un billet de loterie pour la postérité.
La presse, c'est une justice qu'il faut lui rendre, sert, autant qu'il en est en elle, ce prurigo universel. Elle nomme autant qu'elle peut, elle donne à celuici une ligne, à cet autre un alinéa, devant, derrière, tout ce qui est compatible avec les autres fournitures.
Pour le Français de l'époque, avoir ses noms et prénoms sur un journal est une de ces jouissances sans nom qui dilatent famé. On se sent gi\ind comme les pyramides. S'il arrive un sinistre, et que sur tous les points du pays on recueille des souscriptions pour soulager les victimes, quel est, à votre avis, lecteur, le plus grand véhicule de la bienfaisance? La notoriété, si minime qu'elle soit, qui résulte de l'insertion dans la fouille publique. Le nom du dernier des cokncy français, confondu avec mille autres, est seul aperçu par lui, pour lui il flamboie
comme le soleil; il le distingue, comme le vautour aperçoit, dit-on, du haut de la nue le vermisseau qui s'agite dans le sillon* Espacez les lignes si vous voulez augmenter le bonheur de ces braves gens; ils sont comme les bœufs, ils voient dix fois de grandeur naturelle.
Les anciens avaient Famour du bien public, nous avons nous l'amour de la notoriété. C'est là ce qui tient lieu de vertu à nos hommes publics ; mais ils ont soin de tirer l'échelle après eux, comme on verra bientôt; il est si doux d'être célèbre à soi tout seul, de se prélasser dans une tribune sans concurrents, et de pouvoir dire : Regarde-moi, peuple, comme j'en enfile I de vivre dans un temps où l'on ne trouve ni libraires, ni imprimeurs, et de pouvoir éructer sur la tête du public une dizaine de volumes qui sentent la fausse digestion, d'être prôné, battu par la ville à coups de grosse caisse, et de faire rendre à des épluchures de théâtre cinq mille francs par soirée, cent mille francs au bout de l'année; de gagner quinze ou vingt mille francs dans un journal pour y rebattre du vieux, tandis qu'il existe dans les taudis de pauvres diables à bpttes éculées qui ont plus de talent que vous, et auxquels on donne vingtdeux francs pour un article qui n'est pas payé au bout de six mois.
Laissons refroidir et passons à un autre sujet.