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DE QUELQUES MONOMANES DE CELEBRITE

La monomanie de la notoriété, entrée comme elle Test dans nos mœurs, a créé des ridicules qu'aucun autre temps n'a connu. xMontesquieu disait que le principe des monarchies était l'honneur. Disons donc que le principe des démocraties ou des États, soit disant tels, c'est la gloriole.

Sur la place publique d'Athènes ou de Rome, il n'y avait pas moyen de se faire connaître si Ton n'avait du moins assez de souffle dans les poumons pour se mettre en contact avec les courants populaires; mais, dans la démocratie française où la presse tient lieu de la place publique et de toutes autres voies de communication entre les citoyens, on peut, si l'on \eut, créer une notoriété en quarante-huit heures. La coalition de (juelques entrefilets peut suffire pour cela; et vraiment il faudrait que les journaux fussent bien durs pour refuser cette satisfaction à leurs amis et connaissances. C^e nVst donc pas sans raison que l'on assiésje ces vestibules de l'immortalité. La notoriété aujourd'hui, c'est de Tarifent, (i bien entendu cela se paye. Aussi, bien loin d'accuser la vénalité du journalisme, comme (|uel(|ues-uns l'ont fait dans ces derniers temps, faudrait-il s'étonner plutôt de voir la presse conserver un niveau relatif de moralité à laquelle rien ne l'oblige. Il est singulier toutefois

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que, sous le régime de la centralisation et du monopole, il ne se soit pas encore rencontré un particulier assez avisé pour acheter la propriété de tous les grands journaux existants, douze ou quinze millions au plus. Il y a des financiers pour qui ce ne serait qu'une bouchée. Mais est-ce que cela n. p. d. s. u. p. g. é. ?

Les types de monomanes, engendrés par l'amour de la notoriété, sont nombreux. Les deux plus curieuses espèces sont le monomane politique et le monomane d'économie politique^, les deux sciences qui sont le plus favorables au développement de la personnalité.

Le monomane politique ne croit pas que son pays puisse se passer de ses talents, s'il le croyait, il s'expatrierait. C'est un homme qui ne vit ni dans sa famille, ni dans ses affaires ; car s'il s'occupe trop étroitement de ses intérêts, la monomanie politique n'est plus le caractère dominant. Le monomane ne sait au juste ni histoire, ni législation^ ni géographie, ni poHtique surtout; car s'il savait bien quelqu'une des choses qui se rattachent à sa passion dominante, il cesserait d'avoir en lui cette grave confiance qui fait sa force. Il ne croit au talent, au savoir, à l'habileté d'homme qui vive; il se supposerait dans ce bas monde un émule ou un rival digne de lui, ce qu'il ne peut admettre; il n'a qu'un très -petit nombre d'idées, mais il y tient comme rage. Toute la politique étrangère se ramènera pour lui à l'envahis-

sèment de l'Europe par la Russie, d'après le testament de Pierre V^, ou à la coalition des puissances du Nord contre la France. Il vous expliquera comme quoi les événements les plus indirects en apparence reviennent nécessairement à l'une de ces combinaisons. Quelque incident nouveau vient-il à se produire, il vous casse les bras par ces mots : Qu'est-ce que je vous avais dit? Il avait tout prévu; mais il est de si bonne foi que l'on ne pourrait même pas songer à le contredire; et, du reste, ce serait en vain, car dans le courant de la journée, il répétera la même chose à dix autres personnes.

Le monomane politique fait nécessairement de l'opposition, et quelque gouvernement qui ]niisse survenir, il sera dans le camp de ses adversaires. Il est persuadé qu'on le considère comme un homme dangereux ; que les ministres et même les princes du sang, car il y a encore des princes du sang, ont contre lui des motifs personnels d'animosité; qu'à la prochaine Révolution, il entrera en triomphe à l'Iiolel de ville.

Le monomane politique peut être doué d'ailleurs d'une certaine instruction, avoir un certain nombre d'idées personnelles, mais il reste toujours à peu près dans le même cadre. Son idée fixe est toujours le renversement dn 2:ouvenirment établi ; il motive mieux ses raisons et il les reproduit sans relâche. Il répète depuis des années que tout est au pis, que la débâcle est commencée, il assigne six mois de date

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à Tordre de choses existant. Il est à l'affût des nouvelles et vous en apprend d'étonnantes^ de très-précises, très-positives, qu'il tient de sources certaines, car sa prétention est encore d'avoir une certaine police qui le tient au courant des choses les plus secrètes. Le monomane politique, c'est d'ailleurs une justice à lui rendre, ne fait pas en général mystère de ses opinions, il parle tout haut et partout, dans les cafés, dans les restaurants, sur les omnibus. Il lie conversation afin de tâter les gens, de les mettre sur la question du moment, de savoir s'ils sont bien pensants, et de rectifier leurs idées. Il se pique d'avoir fait des conversions, d'avoir embarrassé des interlocuteurs. Il est évident qu'il obéit à une mission, qu'il croit remplir un devoir en faisant de la propagande.

S'il vient à écrire quelque chose, vous le rencontrerez épanoui , triomphant , affairé , il vous dira : Vous savez la grande nouvelle^ je suis sous presse. Il est sous presse^ le pays entier va s'émouvoir de son livre ou de sa brochure. Cela va faire un effet prodigieux, cependant on ne le lit pas, on ne l'achète pas, mais c'est par jalousie ; les partis sont intéressés à ce que Ton n'ébruite pas ce qu'il fait. Il irait jusqu'au bout du monde pour trouver un lecteur; il vous fourre un de ses écrits dans la poche pendant que vous avez le dos tourné, il vous en met dans le dos, entre les aisselles. Il faudrait avoir des entrailles de tigre pour ne pas le louer ; si les journaux ont

parlé de lui, sa \ie est remplie pour trois mois, il reconnaîtra qu'il reste encore quelque pudeur à son pays.

Le monomane d'économie politique est pire encore, car il a la prétention de faire de la science. Il vous accroche, il vous mène dans des réunions où il y a six personnes y compris l'orateur ; on a ménagé une demi-obscurité dans la salle pour que les vides ne soient pas trop sensibles à la vue. L'orateur gratte des questions dans lesquelles il fait la lumière comme une taupe dans son trou, les visages sont consternés ; le monomane d'économie politique écoute avec attention, mais il prend rarement la parole, car il ne sait pas parler en public. A peine sorti, il discoure avec vous sur ce qu'il vient d'entendre, il vous mène au restaurant, vous espérez qu'on enterrera l'économie sociale, mais elle reparaît derrière une volaille froide. Il y aura une statistique de poulets ou de truffes. Il faudra en revenir à l'utilité, à la richesse, au capital.

Le monomane d'économie politi(|ue jnu' ne s embarrasse pas généralement de la politique, ce n'est pour lui qu'une annexe insignifiante de la grande science qui doit régénérer le monde. Tout est à résoudre, salaires, impôts, institution, crédit, travail, propriété. On tourne dans une terminologie vertigineuse et assommante dont il est impossible de sortir.

Le monomane d'économie politique est comme le monomane politique, il n'est pas arrivé à la grande

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lumière de la publicité et n'y aiMÎvera pas. Il ne peut attraper que des entrefilets. On ne lit pas non plus ses livres qui sont tout ce qu'il y a de plus ennuyeux au monde ; on serait mort avant d'arriver à la cinquième page; mais on voit quelquefois son nom contre les murailles. Il affiche ses ouvrages sur des pans de murs réservés à côté des Rob-Laffecteur et autres préparations similaires. Le monomane d'économie politique est généralement riche ou aisé, autrement il mourrait de faim avec ses grimoires.

Il y a le monomane savant, dont le genre se divise en un nombre infini d'espèces : le naturaliste, espèce la plus commune, qui a découvert en France des gisements inconnus avant lui, le médecin spécialiste qui crible l'Académie de mémoires qui s'ensevelissent chaque année dans la poussière des archives, l'inventeur qui invente des choses inouïes, mais dont on ne parle pas.

Tous ces gens -là sont affamés de notoriété, ils en meurent.

Une nouvelle carrière de vanité s'est ouverte depuis quelque temps à Paris, ce sont les entretiens et lectures. Un monsieur quelconque se présente dans une salle dont l'accès a coûté 3 fr. 50 à de francsbourgeois amis de l'éloquence et des lettres. Le discoureur s'approche les mains pleines de morceaux de papiers, il lit, il ânonne, il cherche dans ses notes, il boit, il ose boire l'eau sucrée qu'on lui a préparée,

l'auditoire sue avec lui; il tousse, il crache, il assomme, il a des silences qui font frémir pour lui; on l'emporterait évanoui s'il avait l'épiderme moins coriace, mais sa vanité est satisfaite. Son nom est inscrit en grosses lettres à la porte du lieu où il bredouille, et le lendemain on dira dans le journal « l'éloquent N*** a ravi hier ses auditeurs par une délicieuse dissertation sur les pantoufles de maître Pierre. »

Cette manie universelle de notoriété ne peut évidemment être satisfaite que par le journalisme. Lui seul a le pouvoir de démocratiser cette jouissance en la mettant un peu à la portée de tout le monde. Ce sera comme les produits fabriqués, ça ne coûtera pas si cher qu'autrefois, il y aura rabais de cinquante du cent sur la main-d'œuvre.

Heureux, trois fois heureux l'homme qui possède un journal à lui tout seul en ces temps-ci ! Il peut mettre son médaillon dans chaque colonne, à cha(jue entrefilet, en première page, dans les annonces. 11 est comme le soleil, il se lève chaque jour pour éclairer la terre et des quatre points cardinaux du pays arrivent à lui comme des tributaires, poètes, littérateurs, artistes, savants, les poches pleines de manuscrits et les mains suppliantes pour obtenir une bribe de compte rendu ; oisifs, rentiers, comnuTçants et bourgeois, \iennent grossir la foule des clients. L'un demande une rectification, l'autre l'insertion d'une lettre, celui-ci une réclame , cet autre une annonce.

Un monsieur se plaint que son nom a été écrit de travers, un second que l'on ne parle pas de sa pétition aux corps constitués, un troisième de ce qu'on a mal rendu compte de son procès, un quatrième de ce qu'on parle de lui, afin qu'on en parle un peu plus.

Une principauté vaut- elle la place directeur-gérant d'un journal ? non, certes. Cet homme fera donner, s'il le veut, des emplois et des honneurs, il fera nommer celui-ci du conseil général, cet autre deviendra par lui législateur à dix-huit mille francs.

Directeur-propriétaire-gérant, il est infaillible dans ses vues, il a à sa disposition vingt ou trente collaborateurs pour prouver qu'il est toujours dans le vrai, sur toutes les questions intérieures et extérieures. Si, lui-même, il est dans les fonctions publiques, sénateur ou député, son éloge ruisselle dans ses colonnes^ il se donne raison contre ses adversaires à la chambre. Vaincu dans l'enceinte législative, il serait vainqueur dans son journal, devant ses abonnés.

Qu'on est heureux aussi quand on est l'ami d'un tel homme, car il a la clef du vestibule sacré par lequel on arrive à la notoriété, et de là à tout, car la notoriété, c'est l'argent, c'est le reste.

Un journal en France, c'est un ministère. Évidemment, la hiérarchie administrative, ses formes, ses procédés ont déteint sur l'organisation de la presse, et certes, ce n'est pas un mauvais compliment à lui

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faire, puisque le mécanisme aduiinistratif français passe généralement pour une des œuvres les plus parfaites de l'esprit humain. La division du travail dans les journaux est aussi bien comprise que possible. Il y a le département du bulletin politique, le département de l'article de fonds, le département des variétés, de la chronique, du roman, de la bourse, de l'économie politique, des tribunaux, de la science, etc., etc., avec des hommes spéciaux dans chaque genre, des chefs d'emploi et des doublures, chacun avec ses engagements, ses appointements, tout y est, même les heures de bureau et la feuille de présence.

Il est impossible qu'avec une classification si complète, avec la hiérarchie administrative, financière, économique, qui enveloppe le système de la tète aux pieds, le journalisme français ne soit pas une institution accomplie.

Le public est comme cet empereur romain qui se faisait mâcher ses aliments pour s'en ('|)argner la fatigue. 11 a son jugement fait dans tous les genres et sur toutes les œuvres.

Cette observation mettrait aisément sur la trace d'une critique qui porterait, non pas sur la presse elle-même dont on est très-grand partisan, mais sur son organisation tout au plus.

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