DE L AUTRE SEXE
« Quoi d'étonnant ! dit-elle; les hommes ne nous jugent toutes que par rapport à eux, et toutes sous le même rapport. »
Le mot est plein de charmes, quoiqu'il tende à établir que toutes les femmes se ressemblent, au moins sous ce rapport-là, ce dont la femme la plus puritaine du monde ne voudrait peut-être pas convenir. En général, si vous êtes auteur et surtout moraliste, pour Dieu l que votre femme ne le soit pas. On ne saurait se représenter sans disgrâce l'homme et la femme écrivant chacun de leur côté dans leur cabinet, se montrant leur copie le matin, se lisant l'un à l'autre des fragments au milieu de la nuit, méditant l'un et l'autre sur la chute des empires. Une femme mariée qui médite sur l'homme en général m'épouvante, et le mari qui écrit sur les femmes en regardant la sienne mérite bien ce que vous savez.
Malgré tout ce qu'on dit sur le caractère incompréhensible des femmes, il est posé en principe ici que les femmes sont plus faciles à analyser que les hommes, et voici la raison que l'on se permet d'en donner.
Il y a, cela n'est pas douteux, dans la manière de se conduire avec les femmes, ime série d'artifices, de menus manèges et de petits procédés dont l'effet peut se calculer avec la dernière précision. Or (ceci est un syllogisme), si l'on connaît à ce point les moyens qui agissent sur les femmes, c'est donc que leur caractère est parfaitement défini.
Ce qui est fort clair seulement c'est que celle connaissance-là ne sert à rien. Un Dieu y a pourvu. En dëpit de l'art, l'amour ramène toujours chaque homme à sa nature ; et au diable alors la tactique.
Vraisemblablement, cette réputation d'incompréhensibles qu'on a faite aux femmes, n'a pu venir que des amants malheureux; et voici sans doute où est le vice de la conclusion.
On aborde une femme aimée avec la théorie générale, puis on s'aperçoit qu'en l'appliquant les choses vont au rebours. Les dames échappent par des tangentes imprévues, une première observation ne se confirme pas, une seconde est en déroule, les nœuds, les filets, les appeaux , les collets, tout le système casse; on a complélement perdu le fil conducteur qui permet d'assigner les causes réelles de ces changements imprévus. Sans doute : les femmes ne sont pas des horloges dont on peut examiner à loisir les ressorls. Savoir ce qu'elles sont en général, ce n'est pas savoir comment les éléments de leur caractère se combinent individuellement chez l'une quelconque d'entre elles. Ce n'est pas surlout être en étal de suivre le mouvement rapide de leurs impressions, de déterminer ce qu'elles ])enscnt ou ce qu'elles éprouvent dans le moment même. Si Ton aime c'est une affaire faite, on a perdu le poids, la mesure, le coup d'œil, on se trompe en procédant mal sur une observation juste, comme en procédant bien sur une observation fausse.