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Le sentiment excessif des réalités a d'ailleurs une poésie qui lui est propre : il conduit au culte de la forme. L'art antique, c'est-à-dire l'art suprême, est né de cette concupiscence tout à fait étrangère, certainement, au sentimentalisme moderne.
Le rôle du sentiment artistique dans l'amour n'a pas été assez remarqué. C'est presque toujours par là qu'il prend son origine chez les hommes d'une nature un peu délicate. L'amour commence par l'admiration des œuvres du créateur. La première impression est une sorte d'étonnement, l'étonnement se change en admiration, puis l'admiration réfléchie en amour. Évidemment, la nature nous a doués d'un sens tout particulier pour apprécier chez les femmes les moindres détails de la beauté.
Il y a un suffrage qui se rend immédiatement, spontanément et comme malgré soi quand on aperçoit chez une femme le plus léger attrait. La nuance du regard, la forme du cou, une jolie bouche, le dessin gracieux d'un sourcil se révèlent instantanément aux yeux comme une lumière. On voit ces charmes, on les compte, on les détache par la pensée, même sur un visage ordinaire. L'investigation se poursuit sur toutes les surfaces visibles. Partout où l'on constate un fragment de beauté, on enregistre , c'est instinctif. De là vient assurément que les femmes prennent tant de soins d'exposer à cet examen les moindres choses qui se peuvent montrer honnêtement ; car elles ont de la beauté artistique une per-
ception au moins aussi sûre que celle des hommes Elles savent, admirablement, ce qu'elles peuvent posséder de charmes appréciables. Elles connaissent leur personne physique à un point qui passe l'imagination ; la forme d'un doigt , d'une cheville, un trait, un linéament, elles savent si cela est joli ou non ; c'est la plus grande intuition artistique du monde, et c'est cette intuition même qui est le fondement de leur coquetterie. Quand tous ces traits épars de beauté que les hommes recherchent avec tant de passion chez les femmes, se réunissent en grand nombre chez l'une d'elles; quand ils se coordonnent, quand ils s'harmonisent, quand une femme peut sortir victorieuse de l'examen minutieux dont elle est l'objet, alors une curiosité plus profonde commence à naître , im rien déterminera Tamour ; car les hommes ont une vocation naturelle à aimer toutes les belles femmes qui ne seront pas trop cruelles.
Mais il semble que la nature, en nous donnant un sentiment si vif de la beauté, se soit plu h nous étonner toujours par la variété des types qu'elle a crvvs et par leur inconcevable splendeur. On ne peut pas vorr une femme belle, qu'on en voie bientôt une plus belle encore. Le plus merveilleux spectacle qu'on puisse envier, dans le domaine de la fantaisie, serait de voir passer devant ses yeux les plus beaux types que la nature s'est ingéniée à créer depuis le commencement des âges, de voir ressusciter dans
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l'épanouissement de leur jeunesse toutes les belles qui sont mortes depuis six mille ans, de les comparer avec celles qui existent en ce moment sur la terre et avec celles qui naîtront jusqu'à la consommation des siècles.
La preuve que nous avons une sorte de sentiment surnaturel de la beauté des femmes, c'est que l'on classe dans son souvenir même celles qu'on n'a point aimées, celles qu'on n'a fait qu'entrevoir, toutes les fois qu'elles ont apparu avec le signe supérieur des créations de premier ordre. Ces types merveilleux laissent leurs reflets dans l'imagination; on les y retrouve ; ils servent de point de comparaison et de modèles pour juger les autres femmes. Et combien de fois n'arrive-t-il pas que l'amour s'éveille en saisissant de lointaines ressemblances avec ces images gracieuses dont l'imagination est peuplée I
Ce qui impressionne le plus chez les femmes, c*est la nuance du regard, cette nuance que nous n'apercevons pas chez les hommes, mais qui chez elles se révèle à nos sens d'une manière si parfaitement distincte. C'est la nuance de ce regard qui nous atteste que les femmes ne sont pas toutes les mêmes.
A quel moment cette vocation générale à aimer
toutes les femmes dont la beauté fait impression se
change-t-elle en une préoccupation exclusive pour
une seule d'entre elles, c'est-à-dire en amour ?
C'est là-dessus qu'on fausse compagnie pour ne
pas marcher dans les souliers des confrères. On croit seulement que toutes les belles femmes seront aimées par qui elles voudront. Il y a certainement un moment où la femme aimée passe dans le sang et où c'est celle-là même que l'on veut et non pas une autre ; mais il n'y a pas non plus de raison pour que si une autre se fût trouvée à la place de la première, et dans les mêmes conditions^ le travail de l'àme appelé par Stendhal Cristallisation, ne se fût pas de la même manière opéré sur la seconde.
On ne compte peut-être pas assez le nombre de passions échouées, qui viennent se résoudre en une passion unique. La dernière porte qui s'ouvre est souvent celle du sanctuaire. La plupart des hommes sont amoureux du jour où ils trouvent leur placement. Il est vrai que ceci gâte un peu la théorie des sympathies au moins en ce qui concerne les hommes.
A l'égard des dames il se pourrait que le problème fut plus compliqué. Autant qu'on peut l'avancer sans outrecuidance, l'amour ne naît pas chez elle de la même manière. Quelle est la différence? Question ingénieuse que l'on soumet à une cour d'amour composée des dames les plus vertueuses de la seconde série. La belle ^Ime Tl*** dont les mollets valent, dit-on, mieux que la figure, serait présidente du bataillon sacré.
On ne craint pas de soutenir qu^il y a des différences tout à fait à l'avantage de l'autre sexe.
Ainsi ce (jue les femmes apprécient essentielle-
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ment chez les hommes c'est la beauté intellectuelle et morale. C'est feu M. Cousin qui l'affirme * ; et si cela n'arrive pas quant à présent, c'est que les sujets manquent. Mais mettons que leurs inclinations n'aient rien à démêler du tout avec des sentiments de cet ordre ; elles ont cela de commun avec les hommes. La différence s'arrête à tous les autres rapports.
Chose singulière, les femmes qui ont pour ellesmêmes un sentiment si vif et si exquis de la beauté physique dont l'œil démêle chez leur rivale le moindre signe de perfection, les femmes encore un coup perdent tout à fait le sens artistique à l'égard des hommes. Il est très-décidé dans tous les cas que ni Ja beauté, ni l'élégance, ni même les manières ne sont le principe de leurs penchants. Ceci est très-heureux, ceci est providentiel, car il y a de par le monde une très-grande quantité d'hommes laids, qui sans cela ne seraient pas aimés pour eux-mêmes comme il arrive à tant de magots.
Alors que l'amour chez les hommes est presqu'immédiatement précédé ou suivi chez les hommes d'une espèce de lésion des sens, jusqu'à quel point les sens sont-ils intéressés chez les femmes dans les premières atteintes de l'amour ? N'est-il pas charmant de penser que ces êtres si richement doués pour le plaisir, n'ont point la soudaineté d'appétit qui se révèle
i. M. Cousin n'a pas que nous sachions affirmé cela. (Note de V édite UT\^
chez les hommes. Muse, laisse nous croire que la concupiscence sommeille doucement chez les jeunes filles quand elles commencent à aimer et même en aimant ; qu'elles pensent à autre chose qu'à ce que nous pensons, aux champs, aux bois, aux marguerites, à leurs anges gardiens, au bon Dieu. Laisse nous croire que les épouses à la veille d'être infidèles, ne songent qu'à l'union de deux âmes avec un autre que leur mari !
On ne sait d'ailleurs pas au juste quel est en général le degré d'instruction des jeunes personnes les mieux élevées, avant de transformer en réalité les timides aspirations du premier amour.
Mais il y a dans leur organisation une délicatesse qui les soustrait aux impressions grossières, qui agissent incessamment chez les hommes. Pour elles les hommes n'ont point de sexe tant qu'elles n'en ont pas distingué un. l ne femme bien née a même naturellement une sorte d'horreur des désirs qu'elle ne veut point satisfaire. Leurs sens ne s'éveillent (ju'avec leur imagination, à moins pourtant d'une de ces surprises comme celle qui est racontée d'une manière si charmante dans les lignes que voici :
« J'ai connu une femme qui, quoiqu'aimable, n'avait jamais été soupçonnée d'aucune affaire de cœur. Quinze ans de ménage n'avaient point altéré sa tendresse pour son mari. On pouvait citer leur exemple. Un jour à sa campagne, ses amis s'amu-
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sèrent assez avant dans la nuit, pour être contraints de coucher chez elle. Le matin ses femmes s'occupèrent à servir les dames qui étaient restées. Elle était seule dans son appartement, lorsqu'un homme qu'elle voyait très-familièrement et cependant sans conséquence, passa chez elle pour lui faire le compliment d'usage en pareil cas. Il s'offrit à lui rendre quelques services au moment de sa toilette. Le négligé où elle se trouvait lui fournit une occasion de lui dire quelques galanteries sur des charmes qui n'avaient rien perdu de leur fraîcheur. Elle s'en défendit en riant comme d'un compliment. Cependant de propos en propos ils s'émurent; quelques maladresses dont on ne fit pas semblant de s'apercevoir devinrent des entreprises très-décidées. On se troubla, on s'attendrit de part et d'autre , et la femme était déjà bien coupable qu'elle ne croyait encore faire que badiner. Quel fut leur étonnement et leur embarras après un tel écart? Jamais ils n'ont pu comprendre depuis comment ils s'étaient engagés si loin, sans en avoir eu tout d'abord le moindre pressentiment. »
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