‹ Recherches sur l'art de parvenirChapitre 94 sur 119 · CONSIDERATION D UNE MORALITE DOUTEUSE · texte numérisé non relu

CONSIDERATION D UNE MORALITE DOUTEUSE

Une femme incomprise est certainement une femme qui cherche à se faire comprendre. Aussi la société est-elle coupable quand elle se montre trop

1 . L'auteur n'aurait pas dû écrire ceci parce que les dames peuvent demander une explication à leur médecin. {Note de té diteur).

. /G c/v 'à^ / C'y t'«' J »^ 'h/i^t/tt ty^

sévère envers certaines infractions qui attestent un sentiment très-vif de l'idéal, quelque chose comme une recherche de Tinfuii dont elle sent en elle-même le principe. Mais les hommes qui font tant d'épreuves avant de se fixer à une femme légitime, et qui néanmoins ne s'y fixent pas, se montrent implacables pour ce qu'ils appellent l'honneur conjugal. Heureusement, cette sévéïité de principes, ce sentiment exclusif de la propriété tend à s'affaiblir de plus en plus ; et quand la science économique aura dit son dernier mot sur l'amortissement du capital, il faudra bien transporter quelques-unes de ces idées dans le mariage.

L'amour, le véritable amour, ne se comprend sans doute en général que d'un sentiment exclusif pour une seule personne; mais puisque d'après les théories les plus modernes il tient essentiellement à la perfection entrevue chez la personne aimée, il y a bien quelques difficultés. Ne peut-on aimer sincèrement deux et même trois personnes h la fois? Les Orientaux comprenaient plusieurs épouses. C'est que si ce système pouvait être admis de bonne foi, il tendrait à disculper du rejnoche de noirceur et de perfidie, un certain nombre de dames honnêtes dont on pourrait croire (jue le cœur est pervers, parce qu'elles ont eu le sentiment de la pluralité en amour. Beaucoup d'hommes pensent aussi sincèrement de cette façon. Leur impression peut se traduire ainsi : J'aime Julie, mais je ne pourrais me

CONSIDÉRATION d'uNE MORALITÉ DOUTEUSE. 319

passer d'Henriette- J'adore Âugustine, mais que Suzanne est séduisante î II est si difficile de trouver dans une seule personne la réunion des perfections qui assurent la durée de Tamour. Il doit arriver quelquefois sans doute qu'une femme qui a deux amants et qui les garde tous les deux à l'insu l'un de l'autre, les aime tous les deux à des titres divers. Ce sont deux égoïstes qu'elle réconcilie dans son cœur. Ce sont deux moitiés de perfection que Ton rapproche. La pauvre femme est justifiée, car être infidèle, qu'est-ce bien souvent, sinon compléter son idéal?

Nous donnerons l'histoire suivante, parce qu'elle nous fait un peu plus de copie et qu'elle vient d'ailleurs à l'appui du sujet.

Deux capitaines, deux officiers, qui s'aimaient tendrement, allaient souvent chez un vieux gentilhomme veuf, qui n'avait qu'un seul enfant. C'était une jeune fille âgée de dix-huit ans, fort jolie. La demoiselle devint enceinte. Le père furieux s'apaisa^ car il faut tôt ou tard s'apaiser, et après les questions ordinaires en pareil cas, il lui demanda qui l'avait mise dans cet état. Elle répondit sans s'émouvoir que c'était le capitaine, à moins que ce ne fût le lieutenant. Ils sont mandés tous les deux par le père ; il leur fait part de la situation de sa fille, leur déclare que l'un d'eux doit se résoudre à l'épouser, ou qu'il se sent encore assez de. force et de courage pour se venger de l'un ou de l'autre.

Les jeunes officiers étaient rivaux sans s*en être jamais doutes : tous deux déclarèrent qu'ils étaient également disposés à faire ce que désirait le père outragé, mais aucun d'eux ne voulut céder à l'autre riionneur de la réparation demandée. Le père proposa de s'en rapporter à la demoiselle. Autre embarras : elle répondit qu'elle les aimait également tous deux, qu'elle l'avait prouvé du reste, qu'elle ne pourrait jamais se résigner à sacrifier l'un à l'autre ; qu'on arrangeât cette affaire comme on voudrait, <ju'elle se soumettrait à tout, que c'était assez faire pour elle.

On adopta, pour en finir, le seul moyen qu'il y avait à prendre ; le sort en décida.

Le traité fut exécuté avec la plus scrupuleuse fidélité. Le rival exclu resta l'ami des jeunes époux. Le sort avait prononcé en faveur du capitaine , qui mourut quelques années après ; sa veuve épousa le lieutenant, et ils n'éprouvèrent d'autre chagrin (jue d'avoir perdu un ami dont la mémoire leur fut toujours chère.

Page 1