QUE
(1) D’après un exemplaire rapporté par le Dr Krauss.
exemplaire présente, sont pointues, un peu comprimées, et n'offrent point de dentelures sur leurs bords, faisant exception à un caractère indiqué pour le genre Hydrosaurus par Wagler et M. Gray. Ces dents sont légèrement inclinées d'avant en arrière. Toutes les écailles qui recouvrent le museau et le dessus de la tête sont à peu près d’égale grandeur, irrégulièrement polygonales, généralement à cinq ou six côtés. L’orbite est couvert en dessus d’écailles plus petites, en pavé, et toute d’égale grandeur. Une écaille occipitale, à sept pans, plus grande que les autres, forme le centre d’un cercle d’écailles un peu plus petites. En arrière, dans la région de la nuque, les écailles, plus convexes, font en quelque sorte la tranition aux écailles carénées de la région dorsale. Sur les cûtés de la tête, entre l'oreille et l'œil, s'étendent des rangées obliques d’écailles plus petites et à peu près quadrangulaires. Des rangées longitudinales d’écailles hexagonales allongées s'étendent en dessous des branches de la mûchoire inférieure; le centre du gosier est occupé par des iles d’écailles beaucoup plus petites. Toutes ces rangées font immédiatement suite à celles de la gorge et du dessous du cou, où les écailles sont imbriquées d'avant en arrière, et pourvues à leur sommet d’une bordure de granulations.
Le dos, les flancs et le ventre sont couverts d’un trèsgrand nombre de petites écailles également carénées, formant des rangées transversales plus nombreuses sur Île dos que sur le ventre, où, par suite, les écailles sont plus grandes et plus allongées. Sur le dos, j'ai compté 128 rangées d’écailles , et seulement 99 sur le ventre.
Des rangées d’écailles semblables se voient sur les membres etsur la queue. Celles des doigts ne sont pas carénées.
Au dessus de la queue, non pas dès la base, mais à partir de la 45° rangée transversale environ , les carènes de la ligne médiane, au nombre de deux pour chaque rangée, se relèvent un peu, pour former une crête longitudinale double, qui se prolonge jusqu’à l’extrémité, sans cesser d’être assez basse. Cette double crête est légèrement dentelée, chaque carène présentant en arrière un angle saillant.
Les pattes sont assez robustes; leurs doigts sont grêles, comprimés, et pourvus d'ongles forts, crochus, presque tranchants en dessous.
Les doigts sont de longueur assez inégale. Le quatrième doigt est le plus long; mais, aux membres antérieurs, le troisième n’est pas de beaucoup plus court. Aux membres postérieurs, la longueur des doigts va en croissant à peu près régulièrement du pouce au 4° doigt; le cinquième n’atteint pas tout à fait la longueur du deuxième.
La coloration, comme chez la plupart des espèces du genre Varan, est noire, avec des dessins fort mal limités formés par un certain nombre d’écailles d’un jaune verdâtre, tantôt groupées, tantôt éparses au milieu des écailles noires. Le dessus de la tête est noir, avec deux bandes transversales jaunâtres, l’une en avant des narines, l’autre un peu en avant des yeux. Le dessous de la tête est jauuûtre, avec l'extrémité de la mâchoire inférieure et deux bandes transversales noires. Un jaune verdâtre constilue encore tout le fond de la gorge, avec des taches noires, généralement transversales en dessous et longitudinales sur les côtés. De cette région partent, embrassant la partie supérieure du cou, quatre bandes en forme de chevrons à pointe tournée en arrière; ces bandes, très-mal limitées, sont
dues à la présence , au milieu des écailles noires, d’un cerlain nombre d’écailles de couleur claire. Retournant en dessous, on trouve d’abord, sur le fond redevenu noir, une bande transversale claire se prolongeant un peu sur l'épaule, puis une seconde bande pectorale occupant l'intervalle des pattes de devant, en dessous desquelles elle se prolonge aussi; enfin le ventre est ceint de onze bandes transversales de la même teinte verdâtre, que je comparerais volontiers à des sangles, parce qu’elles s’atténuent en se rétrécissant sur le dos, au point de n’y être plus indiquées que par le groupement du petit nombre d’écailles verdâtres éparses de cette région. Vers l’anus, les écailles d’un jaune verdâtre sont groupées assez confusément sans former de bandes. La queue continue le même système de coloration par bandes ou sangles jaune-verdâtre; mais ces bandes sont si confuses et si peu marquées en quelques endroits que les compter me paraît chose impossible. Le dessin des membres est encore analogue, avec cette différence que les deux couleurs y tranchent mieux l’une sur l’autre; ce sont des demi-anneaux jaune-verdâtre sur la partie extérieure des membres de devant, continués à la face interne par des taches arrondies assez grandes. Aux membres postérieurs, les anneaux clairs se réduisent à de plus petites taches assez espacées.
Dimensions. — Longueur totale : 1 mêtre 12 centimètres. Longueur de la tête : 8 centimètres; longueur du cou : 10 centimètres; longueur de ia queue : 67 centimètres. Longueur du membre antérieur jusqu’au bout de l’ongle du 4° doigt : 17 centimètres; longueur du membre postérieur jusqu'au bout de l’ongle du 4° doigt : 19 ll centimètres; longueur du 4° doigt antérieur : 5 centimètres ;
| ( 128 ) longueur du 4° doigt postérieur : 8 centimètres. Largeur de la tête entre les bords des orbites :3 centimètres. Intervalle des narines : 14 millimètres. Circonférence du cou : 15 ‘2 centimètres; circonférence du tronc, à sa plus grande épaisseur : 25 !/, centimètres; circonférence de la queue, à la naissance de la crête : 9 centimètres.
PATRIE : L’exemplaire unique de cette espèce de Varan faisait partie d’une petite collection d’animaux recueillis sur la côte de Guinée et dont Sa Majesté Léopold I fit don au Musée de Bruxelles en 1836. Il était resté jusqu'ici indéterminé, et figurait dans les inventaires sous le nom de Lézard de la côte de Guinée. |
REMARQUES : Par ses narines terminales et ses doigts allongés, cette espèce ne peut être rapportée qu'au genre Hydrosaurus Wagjler, tel que le comprend M. J.-E. Gray (1). Adoptant la manière de voir du savant professeur du Muséum de Paris, je ne puis me décider à accorder à cette coupe une valeur générique, et ne saurais y voir qu'un sous-genre. Des cinq espèces que M. Gray y rapporte, deux ont les écailles sus-orbitaires traversées longitudinalement par une série d’écailles plus grandes que les autres : l’'Hydrosaurus Salvator Laurent: (Varanus bivittatus de Duméril et Bibron), des Indes orientales, et lHydrosaurus prasinus Sal. Muller et Schlegel, de la Nouvelle-Guinée ; les trois autres ont, comme notre nouvelle espèce, la région sus-orbitaire couverte d’une quantité d’écailles toutes également petites. La plusanciennement connue (Hydrosaurus varius Shaw) a de grands traits de ressemblance avec l’es-
(1) Catal. of the spec. of Liz., p. 12.
pèce que je décris; ainsi la tête et les narines doivent être tout à fait semblables; de plus, la petitesse des écailles dorsales est également remarquable dans les deux espèces, et je n’ai pas trouvé autour de ces écailles dorsales de petites granulations (1); mais la coloration est très-différente (2). Le Varan de Bell (Hydrosaurus Bellii Duméril et Bibron) est aussi très-différent par la coloration (3), ainsi que le Varan géant (Hydrosaurus giganteus Gray) (4). De plus, ces trois espèces sont exclusivement australiennes (5), et cet habitat si différent de celui du Varanus mustelinus est encore une preuve que ce dernier constitue bien une espèce nouvelle.
Quoique les caractères des narines et des doigts eussent dû suffire pour me dispenser de pousser plus loin mes comparaisons, J'ai cependant cherché si je ne pouvais idenfier mon Varanus mustelinus à aucune espèce des autres divisions du genre et je n’ai pu y parvenir. J’ai trouvé seulement quelque analogie, sous le rapport de la coloration, entre l’exemplaire que j'ai sous les yeux et la figure que Daudin donne de son Tupinambis orné (6); mais les formes de celui-ci sont plus trapues, et, quoique la figure,
(1) Duméril et Bibron (Æ£rp. Gén. t. I, p. 495) contestent ce caractère de l’absence de granulations autour des écailles dorsales, attribué par Wagler au Varan varié.
(2) Voir Duméril et Bibron (loc. cit.).
(5) Dumér. et Bibr. Ibid., p. 493 ; pl. XXXV, fig. 1.
(4) Voir la figure donnée par M. J.-E. Gray (The Lizards of Australia and New Zealand in the collection ofthe British Museum,1867, tab. IV).
(o) La patrie du Varan de Bell, restée inconnue à Duméril et Bibron, est positivement l'Australie (Gray, Liz. of Austr. and Nero Zealand, p. 5).
(6) Annales du Muséum d'Hist. natur., 1. IT, p. 240, pl. XLVIIL.
( 130 }) pas plus que la description, ne dise rien de la situation des narines, là tête en pyramide quadrangulaire courte est bien celle du Varanus (Monitor) niloticus , qui est l'espèce africaine à laquelle Duméril et Bibron (1) et M. Gray (2) rapportent le Tupinambis orné de Daudin.
M. Dewalque communique à la classe une lettre de M. le baron de Ryckholt, qui l’informe de la découverte à Woncq, village du Limbourg, sur le Geer, d’un dépôt d'argile minéralogiquement et paléontologiquement identique à l'argile rupélienne de Boom. Les fossiles sont encroûtés de pyrite, et présentent extérieurement le même aspect que ceux de Boom.
(1) Erpét. gén , t. II, p. 476.
(2) Catal. of the spec. of Lizards, p. 11.
CLASSE DES LETTRES
mms
Séance du 7 février 1870.
M. E. Defacqz, directeur.
M. An. QUETELET, secrétaire perpétuel.
Sont présents : MM. Ch. Steur, J. Grandgagnage, J. Roulez, P. Gachard, Ad. Borgnet, P. De Decker, F.-A. Snellaert, J.-J. Haus, M.-N.-J. Leclercq, M.-L. Polain, Ch. Faider, le baron Kervyn de Lettenhove, R. Chalon, Ad. Mathieu, Th. Juste, le général Guillaume, Félix Nève, Alph. Wauters , H. Conscience, membres; Nolet de Brauwere Van Steeland et Auguste Scheler, associés.
M. L. Alvin, membre de la classe des beaux-arts, et M. Ed. Mailly, correspondant de la classe des sciences, assistent à la séance.
CORRESPONDANCE
M. le Ministre de l’intérieur offre un exemplaire de l’ouvrage imprimé suivant : Nos premiers siècles littéraires, par M. Ch. Potvin, 2 vol. in-8. — Remerciments.
— M. A. Scheler présente un exemplaire de son travail : Jacques de Baisieux, trouvère belge. — Poëmes inédits. — Remerciments.
Cinq questions avaient été inscrites au programme de concours de cette année. Quatre mémoires sont parvenus, avant le 1°" février, terme fatal de ce concours.
Le premier portant pour devise: Ad retinendam coronam ! est envoyé en réponse à la première question :
Rechercher les causes qui amenèrent, pendant le xn° et le xun° siècle, l'établissement des colonies belges en Hongrie et en Transylvanie. Exposer l’organisation de ces colonies et l'influence qu’elles ont exercée sur les institutions politiques et civiles, ainsi que Sur les mœurs et sur les usages des pays où elles furent fondées.
Les commissaires sont : MM. Thonissen, le baron Kervyn de Lettenhove et Borgnet.
Les trois autres mémoires concernent la troisième quesion, demandant un Essai sur la vie de Septime Sévère.
Es portent pour devise :
Le premier : Rapide conquérant, il égala César par ses vicloires, mais il.n’imila pas sa clémence. (Bossuer.)
Le deuxième, la même devise :
Et le troisième : Peu d’empereurs ont montré une individualité plus forte et laisse, dans l’histoire de Rome, une trace plus profonde. (AM. THIERRY.)
Les commissaires sont : MM. Roulez, Félix Nève et Haus.
ÉLECTIONS
Conformément à l’article 12 de son règlement intérieur, la classe procède, par scrutin secret, à l'élection du comité de trois membres chargé, de concert avec le bureau, de présenter, dans la séance du mois de mars, la liste des candidats aux places vacantes.
COMMUNICATIONS ET LECTURES
L'empereur Joseph IL et Parchiduchesse Christine d’Autriche, par M. Th. Juste, membre de l’Académie.
Le prince de Ligne raconte, dans ses Mémoires, qu’un Jour, étant de service chez l’empereur Joseph I, en qualité d’adjudant général, il refusa d'annoncer un prêtre italien dont la mine singulière, scélérate, sinon égarée, lui avait paru suspecte. « C'était, ajoute-t-il, dans le temps que, comme un enfant, l’empereur touchait à tout, et qu'un capucin vint me dire qu'il arrivait pour prier Sa Majesté de permettre au couvent de chanter du nez comme à l'ordinaire : il avait défendu à ces révérends pères de psalmodier à leur façon. » Cette anecdote fait seulement ressortir le côté imparfait du caractère de Joseph If : l’impatient réformateur avait le tort de toucher, sans tact
( 134 ) et sans mesure , à des choses trop minimes. Il est vrar que les républicains de l'Amérique du Nord n’avaient pas encore introduit dans le monde le salutaire principe de la séparation de l’Église et de l'État. -
Quoi qu'il en soit, gardons-nous de ne voir en l’empereur Joseph qu'un despote tracassier. Il avait une vive intelligence , un noble cœur, une ardente passion pour le bien de ses peuples. Il devanca, dans quelques-unes de ses innovations, l’assemblée constituante de France; et bien qu'on puisse lui reprocher de n’avoir point contracté une féconde alliance avec la hiberté , il fut, sous plusieurs rapports, un des créateurs de la société moderne.
Les préventions et les préjugés, qui avaient pendant longtemps obscurei la renommée de Joseph IF, se dissipent aujourd’hui; et sa mémoire est bénie dans le réveil inattendu, inespéré, de l’Autriche.
En livrant au public les secrets des archives impériales , en mettant à sa disposition les correspondances de Marie- Thérèse et de sa famille, le gouvernement de Vienne à contribué notablement à cette réaction qui se déclare pour Joseph IT. Les importants recueils que nous devons au zèle infatigable de M. d’Arneth ont fourni des notions plus abondantes sur les projets, les vues et les tendances du successeur de Marie-Thérèse. Mais déjà un autre publiciste avait pris l’initiative de ces précieuses révélations : je veux parler de M. Adam Wolf. Pour composer l'ouvrage dans lequel il a retracé la vie de l’archiduchesse Christine (1), M. Wolf a eu à sa disposition deux mille cinq cents pièces inédites et en outre cinq volumes in-folio, qui for-
(1) Marie-Christine, erzherzogin von Oesterreich, 2 vol. in-8°,
( 135 ) ment les Mémoires également inédits du due Albert de Saxe-Teschen.
Parmi les lettres qui sont insérées intégralement dans l’ouvrage de M. Wolf plusieurs émanent de Joseph II et le font mieux connaître. Jusqu’à nos jours il était accusé d’avoir pris l'initiative de la violation de la Joyeuse-Entrée de Brabant, du coup d’État qui détermina et légitima le soulèvement des Brabançons en 1789. Joseph IT était sans doute très-jaloux de son autorité, mais (sa correspondance intime l’atteste) il lui répugnait de violer les serments prêtés en son nom et de recourir à une dictature illégale. Il déplora le premier, comme nous le dirons, les fausses mesures qui lui avaient été suggérées par des ministres imprévoyants. |
Considérée en elle-même, la biographie de larchiduchesse Christine est pleine d'intérêt. Elle nous conduit à la cour de l’impératrice Marie-Thérèse, pendant la plus belle époque de son règne; elle nous transporte à Presbourg et à Ofen, parmi les Hongrois dont Marie-Christine s'était concilié laffection; elle nous fait également connaître sous tous ses aspects la cour de Bruxelles; elle nous rapproche, enfin, de la reine Marie-Antoinette, des empereurs Joseph IT et Léopold IF, et d’autres princes encore qui avaient avec Fer die des rapports de parenté ou d'amitié.
Marie-Christine d'Autriche, quatrième enfant de Pimpératrice Marie-Thérèse et de l’empereur François de Lorraine, était née à Vienne le 43 mai 1742. Elle avait atteint sa dix-huitième année en 1760 lorsque vinrent à la cour de Schœnbrunn les princes Albert et Clément, issus du mariage de Frédéric IE, électeur de Saxe et roi de Polo-
gne, avec Marie-Josèphe, fille de l’empereur Joseph I®. Tous deux servaient dans l’armée autrichienne, où Albert avait le grade de lieutenant feld-maréchal. Quant à Clément, sa faible constitution devait l’obliger bientôt de renoncer à la carrière des armes : il prit les ordres et devint, en 1765, évêque de Freisingen et de Ratisbonne; en 1764, coadjuteur d’Augsbourg, et, en 1768, archevêque et électeur de Trèves. À cette époque, Albert était déjà l’heureux époux de Marie-Christine. Dès son apparition à la cour impériale, il avait fait une vive impression sur le cœur de la jeune archiduchesse. Il était bien de sa personne, bon militaire et très-instruit, parlant le français et l'italien, antiquaire, peintre, musicien.
Alert de Saxe et Marie-Christine d'Autriche furent unis le 8 avril 1766, dans la chapelle de la cour, à Vienne, par l’évêque de Freisingen. Christine reçut , à cette occasion, le duché de Teschen, qui était un fief de la couronne de Bohême, et elle prit, de même que son époux, le nom et les armes de ce grand domaine.
La veille du mariage, Marie-Thérèse adressait à sa fille des conseils dignes d’attention. C'était tout un plan de conduite à l’usage d’une jeune femme, qui voulait conserver toujours l'affection de l’homme qu’elle avait choisi. La lettre, très-longue d’ailleurs, était écrite en français par l’impératrice elle-même (1).
(1) En voici un extrait :
« ... Plus vous laisserez de liberté à votre époux, en exigeant le moins » de gêne et d’assiduité que vous pourrez, plus vous vous rendrez ai- » mable : il vous cherchera et s’attachera à vous. Ce qui doit faire votre » principale étude, c’est qu’il trouve toujours dans vous la même hu- » meur, les mêmes complaisances, les mêmes prévenances. Tàchez de
Albert de Saxe-Teschen et Marie-Christine résidèrent à Presbourg, de 1761 à 1775. En 1776, ils firent un voyage en Italie sous prétexte de visiter leur frère Léopoid, grandduc de Toscane, que Christine n’avait plus vu depuis dix ans. L’antagonisme de l'Autriche et de la Prusse, à propos de la succession de Bavière, rappela ensuite le duc Albert à l’armée où il demeura jusqu’à la paix conclue à Teschen.
Charles de Lorraine, gouverneur et capitaine général des Pays-Bas autrichiens depuis 1740, étant mort au chàteau de Tervueren, le 4 juillet 1780, Marie-Thérèse, par des lettres patentes du 20 août, conféra le gouvernement vacant à sa fille Marie-Christine et au duc Albert de Saxe- Teschen. Mais ils n'avaient pas encore pris possession de leurs nouvelles fonctions lorsque lillustre impératrice descendit elle-même dans la tombe, le 29 novembre 1780, après un règne de quarante années.
Joseph IF était de sa nature très-économe, pareimonieux même. Or Christine, qui avait besoin d’argent, se plaignait beaucoup de la lésinerie de l’empereur et fut même sur le point de résigner le gouvernement des Pays - Bas. Mais elle renonça à ce dessein lorsque le grand-duc de Toscane lui eut avancé 200,000 florins.
» l’amuser, de l’occuper, pour qu'il ne se trouve pas mieux ailleurs. Pour » vous attirer sa confiance , vous devez avoir soin de la mériter par toute » votre conduite et discrétion. Que jamais aucun soupçon n'entre dans » votre cœur : plus vous laisserez de liberté à votre époux, et lui mar- » querez sur ce sujet vos sentiments et votre confiance, plus vous vous » l’attacherez.... Tous les mariages seraient heureux si l’on suivait cette » marche... Les plus laides et les plus vieilles femmes ont souvent » occasionné les plus fortes passions par leur complaisance et adresse » d’amuser et d’attirer les gens, tandis que les femmes les plus jolies sont » négligées , parce qu’elles manquent de ces qualités... »
Enfin, le 3 juin 1781, les nouveaux gouverneurs-généraux de Pays-Bas Hiten de Vienne et, le 10 juillet suivant, HE leur entrée à Bruxelles.
De 1781 à 1786, ils menèrent en Belgique une existence heureuse, de occupés d’embellir leur nouveau domaine de Laeken que d'étudier l’antique constitution du Brabant. Au printemps de 1786, ils allaient quitter Vienne, où ils s'étaient rendus pour visiter leurs proches, quand Joseph IT les entretint pour la première fois des projets de réformes , qu'il avait conçus au sujet des Belges. Les gouverneurs généraux devaient être les exécuteurs passifs de ses desseins : ce fut une grande faute dont l’empereur se repentit un jour. Christine et Albert, en revenant de la cour de Versailles au mois de septembre, se retrouvèrent au milieu d’un peuple qui, soumis au clergé, prenait hautement sa défense contre le réformateur.
Joseph IT, intrépide et persévérant parce qu'il était de bonne foi, ne se laissa point arrêter par les clameurs popu- Jaires. Il continua son œuvre en décrétant, du 1° janvier au 12 mars 1787, la réorganisation de l’administration générale et des tribunaux. L’exaspération des anciens privilégiés fut alors au comble. Les états de presque toutes les provinces refusèrent leur consentement à la levée des impôts; le peuple s’agitait; des corps de volontaires se formèrent. Une lutte paraissait imminente, lorsque les gouverneurs généraux, effrayés, suspendirent, le 28 mai, la réorganisation politique et judiciaire. Joseph IF, irrité à son tour, les mande à Vienne; il enjoint en même temps aux états de lui envoyer des députés. II refuse de ratifier les concessions faites par les gouverneurs généraux avant que toutes choses aient été remises en l'état où elles étaient le premier avril 1787.
Les états se soumirent, et les gouverneurs généraux revinrent à Bruxelles le 29 janvier 1788. Mais Joseph II les avait, selon ses expressions, débarrassés du fardeau des affaires, car toute l’autorité avait été remise entre les mains du comte Richard d’Alton, commandant des troupes, et du nouveau ministre plénipotentiaire, le comte Ferdinand de Trauttmansdorff-Weinsberg. L’archiduchesse jugeait mal la situation alors que, dans une lettre intime à l’empereur, elle se réjouissait de l’octroi des subsides ordinaires par les deux premiers ordres des états de Brabant. Joseph IE, qui guerroyait contre les Turcs, répondit de Semlin, le 15 juin 1788 : « …. Je viens de recevoir votre chère lettre » du 27 mai, où vous m’annoncez le pompeux accord de » la continuation des impôts par les deux premiers mem- » bres du Brabant. Il faut être bien bas, et les ressorts doi- » vent être bien détraqués pour qu’on ait à s'étonner, à » se réjouir d’une chose aussi simple, aussi juste, aussi » nécessaire... Enfin, on n’est pas pour cela dupe quand » on a la complaisance de le paraître, et je vous sais un » gré infini, ma chère sœur, et au prince d’avoir contribué, » avec aulant d'intelligence que de zèle, à faire entendre » à ces aussi mauvaises que pauvres lèles raison sur les » choses du monde les plus simples... »
Si Joseph IT avait donné plus d’autorité à sa sœur et à son beau-frère, peut-être ceux-ci auraient-ils su prévenir une rupture complète. Mais il avait placé toute sa confiance en Trauttmansdorff et en d’Alton. Mal inspiré, mal compris, mal obéi, il fut considéré à tort comme le véritable auteur du coup d’État qui eut de si tristes conséquences. Le 18 juin 1789, les états de Brabant furent dissous par la force, et la Constitution (Joyeuse-Entrée)
( 440 ) supprimée (1). Cétait donner le signal d’un soulèvement général.
Les troupes autrichiennes n’ayant pu comprimer j'insurrection , les gouverneurs généraux quittèrent Bruxelles le 18 novembre, à quatre heures du matin. Mais Christine n'avait cédé qu'aux instances, aux obsessions du comte de Trauttmansdorif. C’est ce qui résulte d’une lettre qu’elle adressa de Coblence, le 25 novembre, à son frère, le grandduc de Toscane. Elle lui explique qu’elle n’a pas pris la fuite, comme on l’a prétendu, mais qu’elle a dû se soumettre aux injonciions qui lui étaient faites par le ministre au nom de l’empereur. Elle lui annonce ensuite que, à partir du à décembre, elle ira s'établir à Bonn, où son frère, l'électeur de Cologne, avait mis à sa disposition la maison dite de Poppelsdorf.
Ce fut là qu’elle reçut une lettre extrêmement remarquable de l’empereur Joseph IT. Dans cette lettre, que les historiens de la révolution brabançonne ont ignorée (2), Joseph déplorait amèrement le soulèvement des Pays-Bas et rejetait sur d’autres la responsabilité des fautes qui avaient été commises. Il faut lire cette justification datée du 28 décembre 1789 (3).
(1) Dans ses Fragments pour servir à l'histoire, etc., Trauttmansdorff écrivait : « Le général commandant me fit faire compliment, et me fit dire que le 18 juin était un jour heureux pour la maison d’Autriche, puisque c'était celui où la bataille de Collin avait sauvé la monarchie, et où l’empereur devenait maître absolu des Pays-Bas. »
(2) Cf. Histoire des Belges à la fin du XVIII" siècle, par A. Borgnet, 2e édit., t. Ier, pp. 97 et suiv., et notre Aistoire de la révolution belge de 1790, t. Ier, pp. 161 et suiv.
(3) De même que Marie-Christine, Joseph IT et les autres membres de la famille impériale correspondaient en français.
; (141 ) «.... Que puis-je vous dire des malheureuses circonstances dans lesquelles se trouvent les Pays-Bas! Elles m'anéantissent et avec l’état souffrant dans lequel je me trouve, faute de respiration, où je ne peux ni bouger ni être couché, mais dois être assis toute la nuit , je vous laisse juger de mes peines. Je crois pour le présent le mal sans remède et il faudra attendre des événements et des occasions pour d’une façon ou de l’autre reconquérir ce pays, toutes les voies de conciliation étant rompues, toutes les facilités que j'y apportais inutiles, l’indépendance absolue déclarée et soutenue par les trois puissances alliées (1). Avec cela, l'intérêt des mauvais sujets qui ont le dessus, entièrement intéressés à empécher les membres plus sensés des états à se rassembler et à prendre le dessus, rendent impossible toute espèce de pourparler pour parvenir à un accommodement. Tout ce qui s’est écrit et tout ce quis’est passé pour amener les choses à ce point sera à jamais incroyable, et si je ne pensais qu’à moi, je publierais cette correspondance avec mes réponses , desquelles on n’a rien exécuté et où on verrait par quelles assurances j'ai été conduit a lâcher l’édit de la cassation des étals et du conseil de Brabant, dont de Bruxelles on a envoyé la minute ici, comme on la voulait. Malade à Laxenbourg, la promesse que cela terminerait tous les embarras m’y détermina; mais J'ordonnais expressément en même temps de restituer des le lendemain les états et le conseil, avec les changements qu’on y aurait trouvé nécessaires à faire et de rendre la Joyeuse-Entrée. Rien ne s’est fait, quoique je l’aie or-
(4) L’Angleterre, la République des Provinces-Unies et la Prusse.
2e SÉRIE, TOME XXIX. 10
donné itérativement. De tous les autres excès on n’a ni demandé mon consentement, que certainement on n’aurail pas eu; mais on ne m'en a pas même fait rapport : voilà à quoi en sont les choses... »
Le mal de poitrine, dont souffrait Joseph II, fit des
progrès alarmants. Dans la prévision de sa fin prochaine, il manda à Vienne l'héritier présomptif de ses couronnes, son frère Léopold, grand-duc de Toscane. Alors Christine reçut une autre lettre également digne d'attention. Elle avait été écrite par.le grand-duc le 17 février 1790 :
« …. Je pars après demain, disait-il, et me soumets à la volonté divine et à sa providence. Répondez-moi à Vienne, mais ostensiblement, et ne m’y envoyez pas mon courrier, hors le cas que S. M. vienne à manquer. Pour ce cas, Je profite de cette occasion pour vous prévenir que si jamais S. M. venait à manquer, vous fassiez d'abord publier et envoyer aux états des Pays-Bas le mémoire ci-joint qui contient mes intentions à leur égard, en les assurant de toute ma bonne foi et sincérité à leur tenir parole, et tàchant de les disposer à se rapprocher de moi, ce que raisonnablement ils ne pourront pas me refuser sur ce mémoire. En même temps suspendez le nouveau conseil ou Junte créé par le comte de Cobentzl et supprimez-le, renvoyez Cobentzl à Vienne, et traitez, vous, directement avec les états, en faisant mettre aux arrêts le général d’Alton à Luxembourg, s’il ne l’est pas déjà. Je me flatte qu'avec toutes ces démonstrations, surtout si vous agissez directement de bonne façon et bonne foi avec les états, on pourra ramener ce pays, ce qui est de la plus grande importance pour le bien-être et l'existence de la monarchie, et pour cela on peut bien
» même leur accorder la garantie de quelconque puissance » pour leur Constitution , aucune garantie ne pouvant être » dangereuse, lorsque de bonne foi on a intention jde la leur tenir comme il convient. Mais ce que je vous prie, c’est que si S. M. venait à manquer, vous vous serviez de cette lettre de ma part comme si c'était un ordre venu exprès alors; mais tant que S. M. vit, vous ne fassiez voir cette lettre ni le mémoire y joint à 4me qui vive, pour ne pas me compromettre, quelque bon effet même qu'ils » pourraient faire dans le public... »