‹ Recherches sur l'embryogénie des crustacésChapitre 42 sur 89 · IE · texte numérisé non relu

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Après cette capitulation la Flandre se trouvait délinitivement vaincue; une guerre civile de douze années l'avait couverte de deuil et de ruines ; l’énergique défenseur de son indépendance, Philippe de Clèves, privé désormais des moyens de prolonger l’œuvre de délivrance qu'il avait entreprise, dut rentrer sous l’autorité du roi des Romains; mais il s'abstint de toute intervention dans les affaires publiques et vécut complétement à l'écart jusqu’à l'émancipation de Philippe le Beau, émancipation qui mit fin au pouvoir de Maximilien en Belgique.

Philippe de Clèves qui, à la mort de son père, arrivée à cette époque (3), prit le titre de seigneur de Ravestein, reparut alors à la cour. En 1495, il assista au mariage de Marguerite d'Autriche avec le prince de Castille, et la même

(1) 11 céda ce château à Englebert de Nassau en 1493 pour une somme considérable.

(2) Molinet.

(5) Adolphe de Clèves, seigneur de Ravestein, mourut au mois de janvier 1495.

( 280 ) année il accompagna Philippe le Beau à sa première joute, qui eut lieu dans le pare de Bruxelles le jour de la Saint- André (1). Il se rendit ensuite avec ce prince à l’assemblée de Ratisbonne, où fut proposée une croisade afin de chasser les Tures d'Europe. Ce projet ne fut pas mis à exécution par l’empereur Maximilien qui l’avait proposé, mais lorsque Louis XIT, proche parent du sire de Ravestein du côlé maternel (2), résolut de poursuivre les projets de Charles VIIT, qui voulait marcher, par la conquête de l'Italie, à la délivrance de l'Orient, Philippe de Clèves fut l’un des premiers qui répondirent à cet appel. Il fut investi bientôt de la vice-royauté de la ville de Gênes (1499) qui, secouant le joug que faisaient peser sur elle deux factions puissantes, s'était mise sous l'autorité du roi de France (3). Ce fut de là qu’il partit, en 1501, avec le titre d’amiral de Gênes, pour aller combattre Bajazet IT, qui venait de vaincre la flotte vénitienne.

Accompagné d'Antoine de Lalaing et d’un grand nombre de jeunes nobles de la Flandre, Philippe de Ravestein s'empara d’abord de Naples, puis se dirigea vers l’île de Mételin (Mitylène dans l’ancienne Lesbos), tandis que son vaillant émule, Gonzalve de Cordoue, s’emparait de Céphalonie et de Leucade. Mais bientôt abandonné par les Vénitiens, trahi par les Espagnoiïs, mal secondé par les Français mêmes qui étaient mécontents d’obéir à un Belge, enfin battu par la tempête qui dispersa ses vaisseaux, Phi-

(1) Henne et Wauters, Histoire de Bruxelles. — Philippe de Ravestein recut à cette occasion huit aunes et un quart de satin cramoisi rouge pour un paletot. (Gachard, Rapport sur les archives de Lille, p. 289.)

(2) Louis XIE et Philippe de Ravestein étaient cousins germains.

(5) A. Martin, Histoire de France, t. VI, p. 520.

( 281 ) lippe de Ravestein se vit contraint à regagner le port de Tarente. Toutefois le but de l'expédition se trouvait atteint : Bajazet IL avait cessé de menacer l'Italie; aussi, lorsque le seigneur de Ravestcin se rendit à Rome, le pape Alexandre VE lui fit rendre les plus grands honneurs, égalant sa gloire à celle de Gonzalve de Cordoue (1).

Après plusieurs années de sa vice-royauté de Gênes, Philippe de Ravestein revint pour quelque temps dans les Pays-Bas et habita son château d’Enghien. C’est, paraitA11, à cette époque qu'il commença ses savants commentaires sur l’art de conduire les armées, ouvrage qu'il destina plus tard à l'instruction de Charles-Quint. Il continuait néanmoins de suivre d’un œil attentif la marche des événements, prêt à saisir la première occasion que les circonstances offriraient à son activité et à son ambition pour reprendre un rôie dans les événements contemporains.

Cette occasion ne tarda pas à se produire. Des troubles sérieux ayant éclaté à Gênes en son absence, le roi de France, Louis XIE, avec lequel ie sire de Ravestein n'avait pas cessé d’être en relations, l'invita à aller reprendre le gouvernement de cette cité turbulente, que son lieutenant avait laissé flotter.

Il rentra donc à Gênes le 15 août 1505, dans un appareil royal (2); mais son pouvoir fut de courte durée. Dès

(1) A. Martin, Histoire de France, 1. VII. — Kervyn de Lettenhove, Histoire de Flandre, t. V, p. 504. — Miège, Æistoire de Génes. (2) Voici comment s’exprime à ce sujet l'historien de Gênes: « Les deux partis députent au-devant de lui Fieschi, et les commissaires de la noblesse l’atteignent à Asti et n’ont pas de peine à l’irriter contre les pré- » tentions des plébéens et contre les désordres de la populace; néanmoins ils s’abstiennent de rentrer à sa suite. Ravestein approche; les magistrats vonL à sa rencontre lui porter les respects des citoyens el conduire une

le 25 octobre suivant, il crut devoir résilier une autorité que toutes les classes de la société lui contestaient et qu'il n'avait que les moyens de faire respecter. Il revint en Belgique, où il vécut plusieurs années dans la retraite sous les ombrages solitaires de ses résidences d’Enghien et de Winendale. Il ne prit aucune part aux affaires du temps, bien que la régente lui eùt donné le commandement d’une des quatre bandes d'ordonnance qui existaient à cette époque (1). Mais lorsque Charles-Quint prit possession du gouvernement de ses États, il ne voulut pas se priver des services de l'illustre auteur des Instructions de toutes manières de querroyer, d’un homme qui était réputé un des plus habiles et des plus judicieux capitaines de son époque, et 1l appela Philippe de Ravestein dans son conseil avec le prince de Chimay, le comte de Nassau, le seigneur de Chièvres, etc., ete. (2). Quelques années après, il lui alloua une pension de 6,000 livres (3).

Nonobstant ces distinctions et ces faveurs accordées à son mérile et à son expérience, le seigneur de Ravestein continua de rester étranger aux affaires et de s'occuper de la culture des lettres: ses collègues, les gens de cour en général, témoignaient, paraît-il, peu de considération et

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garde d'honneur de jeunes populaires. Il remet à les entendre dans la ville et les chasse en quelque sorte devant lui. Gette sévérité alarme; l'effroi est grand quand, à son entrée, il fail dresser des potences sur les places publiques et se renferme au palais. »

« Des élections populaires eurent lieu ensuite, un sénat tout à fait démocratique se forme, le gouvernement appartient désormais à la multitude. » (Miège, Histoire de Génes.)

(1) I eut la bande d'ordonnance qu'avait commandée Louis Rollin, seigneur d'Eimeries.

(2) Vinchant, Annales du Hainaut, t. V.

(5) Lettres patentes du 21 janvier 1518.

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( 285) d'estime pour le gentilhomme qui naguère avait dérogé en se faisant le champion des libertés communales; qui avait mis son honneur à observer la foi jurée, à une époque où les grands seigneurs, voire même les souverains, se croyaient dispensés de respecter leurs engagements envers la nation; à un gentilhomme enfin qui avait osé rappeler à son souverain que la violation de la parole royale est une félonie.

Les sentiments malveillants dont le seigneur de Ravestein était l'objet se manifestèrent notamment dans la réunion capitulaire des chevaliers de la Toison d’or, tenue au mois d'octobre 1516. On lui reprocha « d’avoir toujours » favorisé les Français; que lors de la bataille que l’em- » pereur leur livra près de Térouane, il avait abandonné » ce prince qu'il accompagnait et pris la fuite dès qu’on » en était venu aux mains; que vers le même temps il » s'était rendu coupable de plusieurs autres excès et no- » tamment de la mort de Lancelot de Berlaimont et » d’Adrien de Vilain, seigneur de Rasseghem, person- » nages très-attachés à la maison de Bourgogne, lesquels » 1] avait fait luer injustement. »

Ces reproches, immérités pour la plupart, comme le prouve notre récit, étaient assez étranges de la part de seigneurs qui presque tous avaient été les conseillers et les complices des parjures du roi des Romains; toujours est-il qu'ils déterminèrent l’assemblée à se refuser à la demande du sire de Ravestein et à déclarer qu'il n’en serait plus parlé (1).

(1) L® père du seigneur de Ravestein, Adolphe de Clèves, avait été déchu de l'Ordre en 1491, pour n’avoir pas agi contre le peuple flamand lorsqu'il emprisonna le roi des Romains (de Reiffenberg, Histoire de la Toison d'or, p. 205).

Sur la foi d'un historien de la ville d'Enghien (1) qui, en 1654, c’est-à-dire plus d’un siècle après la mort du seigneur- de Ravestein, vint révéler textuellement les conversations qui, selon lui, avaient eu lieu entre ce seigneur et son confesseur, quelques historiens ont cru pouvoir attribuer à Philippe de Clèves, devenu vieux, des actes puérils de pénitence motivés par les remords que lui causaient les meurtres qu’il avait à se reprocher. Il passait, dit-on, la nuit travesti en cordelier, sous un chêne du parc, dans la saison la plus rigoureuse; il se couvrait d'un cilice et se fustigeait avec une queue de renard — étrange discipline qui ne pouvait lui occasionner de bien cuisantes mortifications.

Tout cela nous paraît être de l'invention de Pierre Colins et mériter peu de confiance : le seigneur de Ravestein, ce héros du moyen âge qui , malgré ses violences déplorables, avait un très-vif sentiment du devoir et de l’honneur, n’éprouva probablement jamais de remords d’avoir fait mettre à mort Lancelot de Berlaimont et Vilain de Rasseghem, deux chevaliers félons qui avaient manqué à toutes les lois de l’honneur.

Lancelot de Berlaimont avait fait arrêter, dépouiller et

(1) Histoire deschosesles plus mémorables advenues depuis 1130 jusqu’à notre siècle , digérées selon le tempset ordre qu'ont dominé les seigneurs d'Enghien, terminées es familles de Luxembourg et de Bourbon par Pierre Colins, chevalier et seigneur d'Heetfelde. Mons, 1654, in-4°.

Le même auteur publia, en 1640 , un poëme ayant pour titre : Theatrum aulicum quatuor libris comprehensum, in quo plures tragædi quam comœædi, probant sorte sua verissimum tillud divini tiresiæ, inter privalos latitans longe oplima vila.

Cet ouvrage fut supprimé par ordre de la cour, à cause des critiques que l'auteur se permettait contre certains personnages.

(285 ) emprisonner les députés des états de Flandre contrairement au droit des gens; les conseillers du duc Philippe avaient requis une punition exemplaire de cet acte inqualifiable de trahison , et, après une querelle survenue entre l’auteur de cet attentat et Philippe de Clèves, dans un combat qui s’en suivit, Berlaimont fut tué.

Quant à Adrien de Rasseghem, qui avait été longtemps un des chefs des patriotes gantlois, et qui s'était engagé par “un serment solennel envers Philippe de Clèves, devenu luimême le chef de la résistance des Flamands contre le roi des Romains, il avait fini par se laisser corrompre : moyennant une somme d’argent il avait livré une des portes de Gand aux soldats allemands. Après cet acte honteux, il prit la fuite et s’abstint de répondre au cartel que lui envoya Philippe de Ravestein. Des hommes d’armes, dévoués à la cause flamande, l'ayant découvert, le massacrèrent. 1 |

Ces violences jugées d’après les principes et les idées que la civilisation moderne a fait triompher nous paraissent injustifiables, mais n'oublions pas que l’on s’exposerait à commettre de graves erreurs si l’on ne tenait pas compte, dans l’appréciation des hommes du moyen âge, de leur caractère et de leurs actes, des mœurs et des idées d’une époque où , en l’absence de toute autre loi, le faustrecht, ou droit du poing, régissait la société (1); où la vie d’un homme comptait d’ailleurs pour peu de chose; où le sentiment de l’honneur, au contraire, était tellement exalté qu'il étouffait parfois tout autre sentiment.

(1) D’après cette loi, un noble offensé, après avoir envoyé un fehdebrief (un cartel) à sou adversaire, était libre de se venger par une guerre privée , sans qu'aucune justice püt être exigée pour le tort infligé.

Ce serait certainement méconnaitre les idées et les mœurs du moyen âge, de supposer que Philippe de Ravestein se soit jamais repenti d’avoir tiré vengeance d’ennemis qui s'étaient souillés par des attentats que de son temps on ne pardonnait pas et qui aujourd'hui même couvriraient d’infamie leurs auteurs.

Philippe de Ravestein n'avait pas non plus à regretter d’avoir pris la défense de la Flandre contre les prétentions tyranniques d'un prince étranger qui n’exerçait aucun pouvoir légal en Belgique. Sa conscience ne fut certainement jamais troublée par le remords d’avoir été fidèle au serment solennel qu'il avait prêté, d'abandonner la cause du roi des Romains si celui-ci devenait traître envers la Flandre. Mais la loyauté dont il avait fait preuve semblait être la critique des antécédents de tous ces seigneurs qui autrefois avaient été les instruments serviles du roi des Romains, les complices et, sans doute, les conseillers de ses parjures , et qui maintenant cherchaïent à se faire 1llusion sur leur propre conduite en calomniant celle de leur ancien adversaire.

Toujours est-il que Philippe de Ravestein finit très-tranquillement ses jours dans son château de Winendale et que ce fut au bruit de la musique joyeuse d’un bal qu'il fut frappé d’apoplexie et rendit le dernier soupir le 28 janvier 1527 (1).

(1) Il fut inhumé près de sa femme et de son père, Adolphe de Clèves, à Bruxelles, dans l’église des Dominicains dont le couvent était situé à côté de l'hôtel des seigneurs de Ravestein, sur l'emplacement qu’occupe aujourd’hui le théâtre de la Monnaie. Cette église, ainsi que le superbe mausolée des Ravestein, furent saccagés par les réformés en 1581. En 1797, l'ancien cloître des Dominicains ainsi que l’église furent démolis.

Sans doute on rencontre dans la vie de ce dernier représentant de la féodalité en Belgique, bien des écarts, bien des fautes qu’un moraliste austère ne saurait approuver; mais l’histoire de tous les temps et de tous les pays constate qu'il est bien peu de grands hommes auxquels on ne puisse adresser des reproches analogues, et que les héros les plus illustres ont payé leur tribut à la faiblesse humaine. Ne soyons donc pas trop sévères pour le seigneur de Ravestein, et de même que dans le comte d'Egmont nous honorons l'adversaire de l’intolérance religieuse, sans tenir compte des faiblesses et des défaillances qui se rencontrent dans la carrière de cette illustre victime, ne voyons dans Philippe de Clèves que le loyal et héroïque défenseur de l’indépendance nationale : à ce titre, il mérite certes notre estime et notre éternelle reconnaissance.

Il nous reste à parler des titres littéraires de Philippe de Ravestein, qui occupe un rang distingué parmi les écrivains militaires. Son ouvrage le plus célèbre a pour titre :

Instructions sur la manière de querroyer tant par mer que par terre, données à Philippe de Castille, duc de Bourgogne, etc.

Ces instructions ont été imprimées à Paris en 1558 par Guillaume Morel en un volume in-8°, avec le titre suivant :

Instructions de toutes manières de querroyer tant par terre que par mer et des choses y servantes.

Cette édition, qui aujourd’hui est rarissime , était dédiée à Philippe le Bel (le Beau) , roi d'Espagne.

Philippe Nuvts, imprimeur à Anvers, en fit une traduc-

( 288 ) tion flamande et la publia en 1579 (un volume in-8° de 184 pages), en la dédiant à Jean van Stralen, bourgmestre et colonel de la ville d'Anvers. Cette traduction, non moins rare que l'édition française, porte le titre suivant :

Den Crych-Handel van den deurluchtighen heere Philips van Clève, Ravensteyn, etc., saligher gedachten, by hem geschreven ende gedediceert aen den seer deurluchlighen ende seer machtigen hecre de keyser Kaerle de Vyfde. Waerinne begrepen syn alle de middelen, om oorlogte te voeren, s00 wel te water als te lande, mits ooc de oncosten van de provande, artillerie, poyer en de clooten, etc. Ghetaxeert soo de selve costen mochten in zynen tyd, Anvers, Philippe Nutius.

Îl existe plusieurs manuscrits du même ouvrage en différentes langues : à Paris, un texte français dans la bibliothèque impériale (n° nouveaux 1244 et 1282); à Naples, dans la bibliothèque Bourbon, un texte français avec traduction italienne; à la bibliothèque de Gotha, une traduction allemande dédiée à Charles-Quint.

Enfin, à La Haye doit se trouver l’exemplaire de ce manuscrit provenant de la bibliothèque de Gérard. Ce manuscrit de 215 pages petit in-folio, d'une écriture du commencement du XVI° siècle, pourrait bien être, suivant l’opinion de M. le baron de Reïffenberg, la minute de l’exemplaire que l’auteur a présenté au roi de Castille, parce qu'on y désigne les endroits où doivent être placées les figures (1).

(1) Bulletin de la Commission royale d'Histoire, t. Er.

Le marquis du Chasteler, dans la séance de l’Académie de Bruxelles, du 24 janvier 1782, a lu un mémoire sur ce MS. I] a été impossible malheureusement de trouver ce mémoire, qui n’a jamais été imprimé, dans les archives de l'Académie. Voici comment M. de Nélis parle de cette lecture

Il existe encore à la bibliothèque nationale à Paris, sous le n° 7452, un manuscrit de Philippe de Clèves, intitulé : « Traité de la querre. »

Dans ses ouvrages, Philippe de Clèves expose et discute la manière de combattre chez toutes les nations; il formule les meilleures règles à suivre pour la formation tactique des troupes, pour leur armement; pour la manière de combattre dans différentes hypothèses; pour la formation et la défense des convois; pour l'attaque et la défense des places fortes; 1l indique aussi la composition et l'établissement des mines; l’organisation des pares d'artillerie, etc., etc.

Bien des années avant que les instructions fussent imprimées, on en suivait les prescriptions, même en France, d’après des extraits manuserits; c'est ainsi que toute la partie qui traite de l’artillerie dans Philippe de Clèves se retrouve complétement reproduite dans un manuscrit portant la date du 20 janvier 1545, intitulé « Operation de la guerre escript de la main de Jehan Bytharne

dans une lettre conservée parmi les MS. de la bibliothèque royale de Bruxelles sous le n° 17770 : « J'ai lu avec le plus grand plaisir ce que » j'avais déjà entendu lire dans les mêmes sentiments, les recherches sur » Philippe de Clèves, seigneur de Ravestein, et sur ses mémoires militaires » par le marquis du Chasteler, la manière dont l’auteur de ces recherches » parle d’un MS. ignoré de tous nos bibliographes, car, pour moi, je n’en » Connais aucun qui nous ait donné des notions même superficielles de ce » MS. avant M. du Chasteler, dans la famille de qui ce MS. s’est conservé » depuis qu'il existe; l'intérêt qu’il a répandu sur l'ouvrage ainsi que sur » la personne de l’illustre guerrier qui l’a composé, tout doit faire désirer » au public de voir paraître l'ouvrage même, et, en attendant, l’esquisse » que M. du Chasteler en donne ne pourra être que très-agréablement » reçue et orner le premier volume qui doit paraître de nos mémoires. »

Il est bien regrettable qu’il n’ait pas été donné suite au désir exprimé par M. l'abbé de Nélis.

( 290 ) canonnier ordinaire du Roy nostre sire en son chateau de Dourlens. (MS. code Colbert, n° 7450.)

Il existe également des lettres et des mémoires du seigneur de Ravestein à Paris, à la bibliothèque impériale, fonds Harlay, n° 508, ainsi qu’à la bibliothèque de La Haye, n° 1375.

Jeanne la Folle et S. Francois de Borja (1); notice par M. Gachard, membre de l’Académie.

À l’époque, où nous sommes parvenu de la vie de la reine Jeanne, 1l n’était bruit, en Castille, que du P. Francisco de Borja, de l’austérité et de la sainteté de ses mœurs, des âmes qu'il ramenait à Dieu, des conversions prodigieuses qu'il opérait, par sa parole et par son exemple.

Le P. Borja avait été l’un des plus brillants cavaliers de la cour de Charles-Quint; 1} portait alors le titre de marquis de Lombay qu'il tenait de la faveur particulière de ce monarque; 1} était grand veneur de l'Empereur et grand écuyer de l’impératrice Isabelle (2). Chargé de conduire à la chapelle royale de Grenade les restes de cette illustre princesse, qu’une fin prématurée avait enlevée à l’amour des Espagnols (3), 1l dut, avant de les remettre au chapitre, faire ouvrir le cercueil qui les renfermait , afin que l'identité de l’auguste défunte fût juridiquement consta-

(1) Fragment d’une histoire inédite de Jeanne d'Aragon.

(2) Crexruecos, La heroyca vida, virtudes y milagros del grande S. Francisco de Borja, etc., 1717, in-fol., p. 50.

(3) Le 1° mai 1539.

( 29 ) tée : à la vue de ces traits naguère si gracieux et que la main de la mort avait horriblement défigurés, 1l éprouva une impression telle qu’il résolut, dès ce moment, de quitter le monde pour embrasser l’état religieux (1).

Les circonstances ne lui permirent pas de réaliser immédiatement ce dessein : 1l était engagé dans les liens du mariage ; il avait une nombreuse famille, et Charles-Quint n’entendait pas se priver de ses services, comme il le prouva en lui conférant, aussitôt après son retour de Grenade, la vice-royauté de Catalogne. En 1543, par la mort de son père, il devint duc de Gandia et chef de sa maison. Sa résolution n’en demeura pas moins fermement arrêtée; et quand, trois années plus tard, il eut perdu sa femme, doña Leonor de Castro, toutes ses pensées furent dirigées vers les moyens d’en hâter l'exécution. Il avait été initié aux doctrines et aux exercices spirituels de l’ordre fondé récemment par Ignace de Loyola; il se sentait une vocation décidée pour ce nouvel institut; ce fut celui qu’il choisit pour se consacrer désormais à Dieu. Il assista pourtant encore, en 1547, pour obéir à l'Empereur, aux cortès de Monzon, y remplissant sa charge de grand maître de la maison du prince Philippe; mais, le 1% février de l’année suivante, jour de Saint-Ignace, en la chapelle de Gandia, il fit profession dans la compagnie de Jésus (2) : il avait obtenu du pape Paul ÏIT un bref qui l’autorisait à conserver, pendant quatre années, — lemps dont il croyait avoir besoin pour l'établissement de ses fils et de ses filles — l’administration de son duché et le costume séculier

(1) CIENFUEGOS, p. 56.

(2) 1bid., p. 145.

qui était propre à son rang (1). Le 31 août 1550 il partit pour Rome; il avait un ardent désir de se mettre aux pieds du fondateur de son ordre. Accueilli par Ignace, par le pape, par toute la cour romaine avec la distinction que méritaient ses vertus autant que l'illustration de sa naissance, 1 quitta précipitamment la ville sainte, sur le bruit qui courait que Jules IFF voulait le créer cardiral. II se dirigea vers le Guipuzcoa, pour visiter le lieu où l’homme éminent qui était à la tête de la compagnie de Jésus avait reçu le Jour; il entendit la messe et communia dans la chambre même où Ignace était venu au monde et qui avait été convertie en oratoire (2).

Il avait écrit de Rome à l'Empereur, qui était alors à Augsbourg, afin d'en obtenir la permission de transmettre le duché de Gandia à son fils aîné, don Carlos de Borja; Charles-Quint la lui accorda dans les termes les plus bienveillants : « La détermination que vous avez prise — » ajouta-t-il — fera plus d’envieux qu’elle ne trouvera » d’imitateurs : car il en coûtera peu de vous envier, mais » beaucoup de suivre votre exemple (3). » Borja était à Oñate, à quatre lieues de Loyola, lorsqu'il reçut cette réponse; aussitôt il se dépouilla de ses états, de ses titres, de ses biens en faveur de son fils; 1l quitta l’habit séculier pour se revêtir de la robe et de la soutane de la compagnie de Jésus; il se fit couper les cheveux et la barbe (4); 1l changea son nom de duc de Gandia en celui de François le Pécheur (5). Ordonné prêtre par l’évêque de Calahorra, 1

(1) CiENFUEGOS, p. 142.

(2) lbid., p. 164.

(5) Zbid., p. 165. (4) Ibid., p. 166.

(5) 1bid., p. 170.

dit sa première messe, le 1°" août 1551, dans cet oratoire du château de Loyola dont nous avons parlé plus haut (1). Dès lors son existence tout entière fut vouée au service de Dieu, au progrès de la religion et aux œuvres pies. Il parcourut les provinces basques et la Navarre, prêchant, catéchisant, confessant (2); recueillant des aumônes pour les pauvres (3); réconciliant des familles qu’une haine invétérée divisait (4); visitant les monastères de filles ct rappelant à l’observance de leurs règles ceux qui s'étaient relàchés de l’ancienne discipline (5); refusant partout l'hospitalité que le suppliaient d'accepter les familles les plus considérables des lieux où il s’arrêtait, pour aller loger dans les hôpitaux (6); se livrant, au collége d’Oñate, dont l'érection était due à son zèle, aux travaux les plus humbles (7). Le peuple ne l’appelait que le saint duc, el duque santo (8). Des diverses parties de l'Espagne accouraient dans sa retraite de grands personnages, des prélats, des personnes de toute condition, pour le connaître et lui demander des conseils (9). Une foule d'hommes notables se faisaient recevoir dans la compagnie de Jésus, entraînés par l'influence de son exemple et de son nom (10).

Au printemps de 1552, 1l reçut du général l’ordre de se

) GENFUEGOs, p. 169.

) 1bid., passim.

(5) 1bid., p. 171.

(4) Ibid.

(5) Ibid, p. 185.

(6) /bid., p. 182.

(7) 1bid., p. 170.

(8) Ibid., p. 169.

(9) Jbid., p. 172.

(10) Zbid., pp. 175, 176.

( 294 ) rendre à Valladolid, et de là en divers endroits de la Castiile où l’on réclamait sa présence (1). La princesse doña Juana, la plus jeune des deux filles de Charles-Quint, dont le mariage était conclu avec le prince don Juan de Portugal, résidait à cette époque à Toro : dès qu’elle sut l’arrivée à Valladolid de l’ancien duc de Gandia, elle lui dépêcha l’un de ses gentilshommes, porteur de l'invitation de venir à sa cour (2). Borja se mit aussitôt en route. Tordesillas étant sur le chemin de Toro, il s’y arrêta pour baiser les mains à la reine Jeanne ; il était pour elle une ancienne connaissance : pendant deux années, il avait été l’un des menins de sa fille l’infante dona Catalina (3). Jeanne lui fit un accueil gracieux (4). II revint à Tordesillas au mois de mai, sur le désir du prince Philippe, qui était en visite auprès de son aïeule. Invité par ce prince à employer toute son éloquence pour persuader à la reine de reprendre les pratiques religieuses qu’elle avait interrompues depuis longtemps, il accepta cette mission avec bonheur. Il eut avec Jeanne plusieurs et de longs entretiens où il s’efforça de l’amener à s’approcher des sacrements. Voyant qu’il serait impossible d'obtenir d’elle davantage, il la supplia de faire une confession générale, à la suite de laquelle il lui donnerait l’absolution. Elle voulut savoir d’abord s’il avait le pouvoir d'absoudre; sur sa réponse qu’il l’avait, même dans les cas réservés au pape, elle lui demanda de dire pour elle ce qu’elle avait à dire : il le fit en ayant soin de s’assurer qu’elle approuvait toutes ses

ES

(1) CrENFUEGOS, p. 185.

(2) lbid., p. 186.

(3) Jbid., p. 22.

(4) Ibid, p. 186.

(. 2998) paroles. La confession achevée, Jeanne consentit à recevoir l’absolution (1).

Mais Borja ayant quitté Tordesillas, elle oublia bientôt et ses exhortations et l'acte religieux qu'elle avait accompli : elle retomba dans son indifférence, dans son éloignement ordinaire pour tout ce qui avait rapport à la foi. En vain le marquis de Denia essaya, par divers moyens, de la porter à se confesser de nouveau : il rencontra en elle une résistance invincible (2).

Le moment était venu où le prince Philippe devait passer en Angleterre, pour célébrer son mariage avec la reine Marie. Avant de s'éloigner de l'Espagne, 1l désira qu’une dernière et suprême tentative fût faite auprès de la reine son aïeule; il manda le P. Borja , qui était au fond de l’Andalousie, et le pria de s’en charger : « Vous seul, — lui » dit-1l — vous fîtes plus, il y à deux ans, en quelques » Jours, que n'avaient fait, en quarante années, cent » hommes savants et beaucoup de médecins (3). »

Le P. Borja retourna donc à Tordesillas; comme les autres fois, il descendit à l’hôpital, malgré toutes les instances du marquis de Denia , qui voulait lavoir chez lui :

(1) Voir, dans les Appendices, n° I, la lettre du marquis de Denia au prince Philippe, du 9 maï 1552.

(2) «.….. En lo que toca à la confesion de Su Alteza, sobre que screvi dando cuenta al principe nuestro señor para que, pareciendo à Su Alteza, la diese à Vuestra Magestad, he procurado, por las mejores formas que con Su Alteza se podian tener, fuese servida de Ilevar al cabo obra tan provechosa 4 su conciencia y de que Nuestro Señor seria muy servido : mas la respuesta ha sido de manera que quita la sperança por ahora..…. » (Lettre du marquis de Denia à Charles-Quint, du 18 mars 1553: Arch. de Simancas, Estado, leg. 109.)

(5) CiENFUEGOs, p. 207.

( 296) le fils du marquis, le comte de Lerma , avait ÉpONSS l’une de ses filles (1).

C'était à la fin d'avril 1354. Chaque jour Borja allait voir la reine (2). Aussitôt qu'il jugea l’occasion favorable, il lui représenta la peine qu'éprouvait le prince de l'exemple fàächeux que sa manière de vivre donnait au public, en un temps surtout où le zèle de son petit-fils pour la religion lui faisait entreprendre une œuvre aussi difficile que le rétablissement du catholicisme en Angleterre : « Les habitants de ce royaume — lui dit-il — ne » prétendront-ils pas que, puisque Votre Altesse vit sans » messes, sans images, sans sacrements, ils peuvent vivre » de même , car, dans les choses de la foi, ce qui est per- » mis à une personne l’est à tout le monde? » Il insista beaucoup là-dessus; après quoi il supplia la reine de s'amender pour la décharge de sa conscience.

Jeanne, qui l'avait écouté avec une grande attention, lui répondit qu'aux temps passés elle avait coutume de se confesser, de communier, d'entendre la messe, d’avoir des images, de dire ses prières d’après des livres approuvés, lesquels lui avaient été donnés par un moine dominieain., ancien confesseur des rois catholiques; qu’elle ferait encore tout cela, si les ne qu'elle avait auprès d’elle n’y mettaient obstacle, à son grand chagrin; que celles-ci, quand elle commençait à lire ses prières, lui ôtaient le livre des mains et se moquaient d'elle; qu’elles crachaient sur les images qui étaient dans sa chambre, savoir : un saint Dominique, un saint François, un saint Pierre et un saint Paul; qu’elles jetaient dans le bénitier toute sorte d'or-

(1) GiexruEcos, pp. 186 et 207.

(2) Ibid, p. 207.

dures ; que lorsqu'on célébrait la messe, elles se plaçaient irrévérencieusement devant le prêtre, retournant son missel et lui ordonnant de ne dire que ce qu'il leur plaisait; qu’elles avaient même tàâché plusieurs fois de lui enlever les reliques et le crucifix qu’elle portait maintenant sur elle. Et elle ajouta qu'il fallait veiller sur le saint sacrement dans les églises, car elles cherchaient à s’en emparer.

Le P. Borja exprima à la reine le doute que ses femmes fussent les auteurs des avanies dont elle se plaignait. « Elles peuvent bien l'être, — lui répliqua-t-elle — puis- » qu'elles disent qu'elles sont des revenants. » Et en preuve de ce qu’elle avancçait, elle lui conta que, la princesse doña Juana étant venue un jour la visiter et étant assise, elle vit que ses femmes faisaient à sa petite-fille les mêmes mauvais traitements dont elles usaient ordinairement envers elle. Elle dit encore qu’elles entraient quelquefois dans sa chambre, et que l’une prétendait être le comte de Miranda, une autre le grand commandeur; qu’elles lui manquaient de respect et faisaient des enchantements comme des sorcières. Enfin elle se montra disposée à se confesser et à communier, si on lui ôtait cette compagnie qui lui était si désagréable.

Dans tout ce discours, qui dura une heure, Jeanne s’exprima en termes très-convenables et sans s’écarter un instant du sujet de l'entretien.

Le P. Borja se garda de la contredire; au contraire, il l’assura qu'on éloignerait d'elle la mauvaise compagnie dont eiïle était excédée, et que, si en effet ses femmes avaient commis les actes qu’elle leur imputait, elles seraient hvrées à l’inquisition, car c'était un cas d’hérésie. II mit en avant à dessein le mot d’inquisition, sachant que le saintoffice inspirait une grande crainte à la reine.

Il lui demanda ensuite si elle croyait les articles de la foi avec tout ce que prescrivait l’Église catholique ; elle répondit : « Pourquoi ne les croirais-je pas ? Certainement que je » les crois. » Il lui demanda si elle croyait que le fils de Dieu était venu au monde pour racheter le genre humain, qu'il naquit, mourut, ressuscita, monta au ciel, et si elle voulait vivre et mourir dans cette foi catholique : elle répondit affirmativement, répétant qu’elle était prête à se confesser et à communier, pourvu qu’on levât l'obstacle dont elle avait parlé.

Comme il était six heures du soir et que la reine n'avait pas diné, le P. Borja crut devoir borner là l'entretien, bien que la reine parüt y prendre goût, et il fut convenu qu'il reviendrait la voir après qu’il aurait rendu compte de leur conversation au prince Philippe. Il avait été accompagné au palais du P. Miguel de Torres, qui revenait de Portugal, où le général de la compagnie l’avait envoyé, et était porteur d'une commission de la reine Catherine pour sa mère; il pria la reine de le recevoir: ce qu’elle fit immédiatement. Jeanne adressa au P. Torres quelques questions sur sa lille, elle parla avec lui de la mort de l'infant don Juan (1) et des regrets que cet événement avait excités dans tout le Portugal. Après quoi Borja et Torres prirent congé d'elle.

Au sortir de cette entrevue, le P. Borja en envoya une relation détaillée au prince Philippe. Selon son jugement, l’infirmité mentale de la reine n’était guère susceptible de remède; néanmoins il indiquait différents moyens qui lui

(1) Ce prince, qui avait épousé la princesse doña Juana, était mort le 2 janvier 1554.

( 299 ) paraissaient pouvoir être mis en œuvre pour parvenir au but qu’on voulait atteindre.

Il proposait d’abord que, pendant quelque temps, aucune des femmes de la reine n’entrât chez elle, et qu’on lui annonçât qu’elles avaient été prises par l’inquisition; qu'après deux ou trois jours pendant lesquels l’inquisition serait censée instruire leur procès, on plaçàt des croix dans toutes les pièces du palais, et des images sur l’autel de la galerie; que chaque matin la messe fût dite à cet autel; que, la messe achevée, le prêtre avec l’eau bénite fit les exorcismes dont l'Église usait ordinairement en des cas semblables ; que, tous les jours où la reine serait disposée à l’écouter, il lui lût les évangiles ; que lorsqu'elle ne serait pas en cette disposition, il les lût à la porte de sa chambre, de sorte qu'elle pût les entendre; que, les vendredis, il dit la messe de la Passion , et qu’on insinuât à la reine que tout cela se faisait par l’ordre du saint-office.

Il était ensuite d'avis :

Qu'un religieux instruit, qui serait qualifié d’inquisiteur quand on le présenterait à la reine, fût attaché à son service; que, le plus souvent qu’il pourrait, et chaque jour, si c'était possible, il exhortât Son Altesse à protester qu’elle voulait vivre et mourir en la foi catholique, à renoncer à Satan et à ses œuvres, à faire le signe de la croix, à proférer le nom de Jésus et à lui être dévot;

Qu'il s’appliquât à la persuader de se confesser ;

Qu'il eût soin de remarquer si elle était toujours dans le même état mental, ou si elle avait des intervalles lucides, afin de profiter de ceux-ci ;

Que, comme l’objet qu’on avait en vue dépendait plus de Dieu que des hommes, il fût fait des prières spéciales et célébré des messes pour la reine en divers monastères

el églises du royaume; qu’en outre des pèlerins fussent envoyés à Saint-Jacques de Compostelle, Monserrate, Notre- Dame de Guadalupe , ainsi qu’à un ermitage près de Burg0s auquel la reine Catherine de Portugal avait une grande dévotion ;

Enfin qu'on cherchät des prêtres ou des religieux ayant reçu de Dieu autorité sur les esprits malins, afin que, visilant en secret la reine, ils pussent la délivrer de la compagnie qui la molestail : car, cet empêchement levé, ou elle se confesserait, ou elle dirait pourquoi elle ne le voulait pas faire.

Philippe approuva tout ce que le P. Borja lui proposait, à l'exception de deux choses — les exorcismes et l’intervention de personnes ayant pouvoir sur le démon — auxquelles il lui parut qu’il ne fallait recourir que si les autres moyens restaient sans effet (1).

En conséquence, l’ordre fut donné aux femmes de la reine de suspendre leur service, et à ceux qui entraient dans sa chambre de lui dire, si elle les demandait, qu’elles étaient en prison. Cela fait, le P. Borja retourna auprès de Jeanne. Comme elle lui témoignait une grande satisfaction de la mesure que le prince son petit-fils avait prise, il jugea le moment propice pour l’amener à ce qu’on désirait d'elle. Il la supplia, puisque la cause qui l’en avait empêchée jusque-là n’existait plus, de manifester dorénavant, par des marques extérieures, l'esprit catholique dont elle était intérieurement animée : elle répondit que c'était juste et qu’elle le voulait faire. Il la supplia de protester fréquemment de vivre et de mourir en la foi

(1) Voir, dans les Appendices, n° IT, la première lettre du P. Borja au

prince Philippe.

(501 catholique; elle renouvela cette protestation. Il la supplia d'entendre la messe le jour suivant, et de permettre qu'on aspergeât d’eau bénite les chambres du palais; elle y consentit. Les deux jours d’après, elle entendit en partie la messe, trouvant bon d’ailleurs, quand elle ne sortait pas -de son appartement, qu’on la dît dans la galerie.

Un autre jour, lorsque la messe finissait, le P. Borja entra chez elle : il lui dit qu’elle pourrait bien avoir encouru l’excommunication, ou pour avoir été si longtemps sans se confesser, ou pour avoir eu commerce avec des sorcières et ne l’avoir pas déclaré, ou enfin pour d’autres fautes qui résultaient ordinairement d’un tel commerce, et que, dans ces circonstances, il lui paraissait nécessaire qu'elle se fit absoudre. Elle répondit qu’elle y était prête, demandant s’il lui fallait pour cela faire sa confession. Borja repartit que les absolutions de ce genre se pouvaient donner sans que d’autres péchés y fussent compris. Làdessus elle lui rappela qu’il l'avait absoute deux années auparavant : « C’est vrai, — dit-il — et Votre Altesse a de » la mémoire ; mais alors je ne l’ai pas absoute de choses » de nature à entrainer l’excommunication. » Il se leva, lui donna l’absolution, et ensuite lui lut les évangiles de saint Jean et de saint Marc. Elle se montra très-attentive à celte lecture : quand elle fut finie, elle désira savoir s’il était d’une bonne dévotion , après l’absolution reçue, de lire les évangiles ; Borja lui répondit que cet acte de dévotion était si bon qu'il l’engageait à le renouveler souvent.

Là se borna l'entretien pour cette matinée. Borja ayant quitté la chambre de la reine, elle en sortit et vint dans la galerie. Ayant remarqué que l’autel avait été garni de courtines, et qu’on y avait placé une petite tapisserie d’or

représentant l’Adoration des Mages, elle en témoigna son mécontentement et prescrivit qu'on les Ôtâl, trouvant que ces ornements ne s’accordaient pas avec la bure dont elle avait pris habitude de se vêtir. Pendant deux heures, on chercha à la faire revenir sur sa détermination; ce fut en vain, et comme elle ne voulait pas se mettre à table avant que les objets qui choquaient ses yeux eussent disparu, on finit par se soumettre à sa volonté.

Le lendemain le P. Borja retourna auprès d'elle. Elle s'était imaginé ou on Jui avait dit qu'il était question de lui renvoyer ses femmes : elle demanda à Borja si cela élait vrai, ne lui laissant pas ignorer qu’elle en éprouverait un grand déplaisir, car, depuis que ses femmes avaient été prises, elle n’avait plus eu de ces visions qui lui étaient si pénibles. Il répondit qu’un religieux dont les parents avaient été au service des rois catholiques, fray Luis de la Cruz, viendrait bientôt traiter avec elle cette affaire, que le saint-oflice avait commise à ses soins : ce religieux était celui que Borja et Denia avaient désigné au choix du prince Philippe pour résider à Tordesillas et entretenir la reine dans des sentiments de piété. Jeanne fit beaucoup de questions sur fray Luis de la Cruz; elle parut satisfaite des renseignements qui lui furent donnés sur son compte.

Ce fut dans ces circonstances que Philippe, pressé d'aller s'embarquer en Galice, arriva à Tordesillas, pour prendre congé de la reine, qu'il ne devait plus revoir. Les historiens ni les documents qui nous ont été envoyés de Simancas ne nous fournissent de détails sur ce qui se passa dans celte entrevue de Jeanne et de son petit-fils.

La mission du P. Borja était terminée. Il avait gagné sur la reine cinq choses qui lui paraissaient être des motifs

de grande consolation : elle avait protesté de vivre en la foi catholique ; elle avait assisté à la messe; elle avait, au grand étonnement de toutes les personnes attachées à son service, laissé asperger d’eau bénite les pièces de son appartement; elle avait entendu la iccture des évangiles; elle avait reçu l’absolution. Si ce qui était si bien commencé se continuait, on pourrait concevoir de grandes espérances pour le salut de son âme (1).

N'oublions pas de rapporter une particularité curieuse de ces visites faites par le P. Borja au palais de Tordesillas. On lui avait conté, dans l'endroit, que, quelque temps auparavant, comme on avait placé en la chambre de la reine des chandelles bénites, sans la prévenir qu'elles l’étaient, elle s'était mise en fureur et les avait fait jeter dehors, s’écriant qu’elles exhalaient une odeur infecte; on lui avait dit aussi que, quand la reine entendait la messe, elle fermait les veux au moment de l'élévation : 1l voulut s'assurer de ce qu’il y avait de vrai dans ces deux histoires. Des chandelles bénites furent, à sa demande, apportées chez la reine, qui les regarda avec indifférence; un jour qu'elle assistait à la messe en sa présence, il fit en sorte qu’au moment de lélévation un des chapelains de la chapelle royale se dirigeât vers elle; quand il s’en approchait, elle lui fit signe de la main de retourner sur ses pas. La messe finie, elle témoigna au chapelain sa surprise de ce qu’en un tel moment il était venu vers elle; il s’excusa sur ce qu'il avait cru que Son Altesse l'appelait. Le P. Borja concluait avec quelque raison, de eette double expérience, que bien d’autres choses qu’on avait débitées

(1) Voir, dans les Appendices, n° IT, la deuxième lettre du P. Borja au prince Philippe.

(C0 de la reine pouvaient n'avoir pas plus de fondement (1). Fray Luis de la Cruz étant arrivé à Tordesillas, Borja linstruisit de tout ce qu’il avait besoin de savoir pour s'acquitter de la charge qui lui était donnée. La première fois qu'il se présenta chez la reine, Jeanne, persuadée qu'il était envoyé par l'inquisition, lui demanda s’il tenait ses femmes sous bonne garde; elle le chargea expressément de les châtier avec la plus grande rigueur, et à ce propos elle lui dit mille choses dont elle avait à se plaindre de leur part, les accusant de l’avoir empêchée d’user des sacrements, des dévotions des heures, du rosaire, de la messe, de l’eau bénite, et enfin de la traiter comme la moindre des créatures. Elle répéta ces derniers mots plusieurs fois. Fray Luis lui répondit que, si ses femmes avaient eu la hardiesse de lui déplaire, c’était parce qu’elle ne recevait les sacrements ni ne remplissait ses devoirs religieux. Elle répliqua qu'avec une telle compagnie cela lui était impossible; puis elle dit : « N’êtes-vous pas, mon » père, petit-fils de Juan Velasquez? » Sur sa réponse affirmative, elle le remercia de s'être chargé de cette affaire, et lui manifesta la confiance qu'il n’en serait pas cette fois comme les autres, où, trois Jours après lavoir débarrassée de ses femmes, on les lui renvoyait. Fray Luis lui représenta qu’en ne faisant pas ce qu'une remed'Espagne, chrétienne et catholique, devait faire, elle empéchait ses serviteurs de lui donner le contentement qu'ils voudraient. Elle répondit : « Certes, mon père, vous » n'avez pas raison de tant insister à cet égard. Faites ce » que vous devez en exéeution des ordres du prince, qui

(1) Voir, dans les Appendices, n° IV, la troisième lettre du P. Borja au prince Philippe.

( 505 } » est de châtier ces monstres; pour le reste, je m'en » charge. » Alors elle recommença à dire mille horreurs de ses femmes, que son interlocuteur excusait de son mieux. Deux heures se passèrent dans cette conversation.

À une seconde visite, fray Luis obtint, non sans de grandes Instances, que la reine lui parlât des mystères de la vie de Jésus-Christ et de la religion catholique; mais elle y entremêla des propos si étranges qu'il en fut stupéfié. Ainsi elle lui conta une très-longue histoire d'un chat d'Afrique (1) qui avait mangé la petite infante de Navarre et la reine Isabelle, et mordu le roi Ferdinand : ce vilain animal, ses femmes l'avaient, disait-elle, apporté au palais, et 1l était tout près de sa chambre; elle ne doutait pas que ce ne füt pour lui faire le même mal qu’elles avaient coutume de lui faire. Elle avait tant de plaisir à conter cette histoire, qu’elle ordonna au religieux de prendre un siége et de se mettre à son aise pour l'entendre. Lorsqu'elle l’eut finie , elle assura fray Luis qu’elle était très-satisfaite de sa venue, et lui recommanda, puisqu'il connaissait maintenant les méfaits de ses femmes, de faire d’elles une justice exemplaire.

Après avoir bien réfléchi à ce qui s'était passé dans ces deux visites, le P. de la Cruz jugea qu’il fallait renoncer à toute espérance de voir la reine s'approcher des sacrements, et que, quand bien même elle les voudrait rece-

(1) La lettre de fray Luiz de la Cruz porte : un gato de algalia, que le Dictionnaire de l’Académie espagnole traduit ainsi « Animal cuadrüpedo » del tamaño del gato ; .….. se cria en los paises calientes de] Asia y Africa .. » Viverra zibelhus. » Nous aurions donc, pour traduire littéralement, dü nous servir du mot de civetle, mais ce nom n'aurait guère été compris que des naturalistes.

( 506 ) voir, il n’y aurait aucun ministre des autels qui osât les lui administrer sans craindre de commettre un sacrilége. Il prit, d’après cela, de l'avis du marquis de Denia et du P. Borja lui-même, le parti de retourner à son couvent (1). Dans le même temps, le P. Borja quitta Tordesillas, pour aller porter des consolations à la princesse doña Juana que la perte de son époux , après quinze mois de mariage seulement, avait plongée dans la plus profonde douleur (2). Cette jeune princesse, cédant aux sollicitations de son frère, s'était déterminée à revenir en Castille, pour gouverner les royaumes d’Espagne en l’absence de Philippe.

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