II
tant aperçu qu’il se présentait d’autant plus tard qu’il y avait une plus grande différence entre la solubilité du sel à chaud et sa solubilité à froid , j’eus bientôt l’explication du phénomène.
En effet, le muriate de soude étant à peine plus soluble à chaud qu’à froid, aussitôt que sa solution s’est débarrassée, par l’évaporation du premier moment, de la quantité d’eau que la chaleur avait en quelque sorte désaturée, la liqueur, arrivée au plus haut degré de concentration qu elle peut acquérir , abandonne bientôt les substances les moins solubles -, le sel de morphine étant dans ce cas relativement au muriate de soude, c’est lui qu’on voit nager à la surface du liquide sous forme de corps résineux.
Si la dissolution^ au contraire, est saturée à froid d’un sel beaucoup plus soluble à chaud, le premier effet du calorique est de rendre l’eau susceptible de dissoudre une plus grande quantité de matière. Il ne doit donc rien se précipiter avant le moment où le liquide aura atteint son plus grand degré de concentration. C’est en effet ce qui a heu. Lorsque la solution est arrivée à ce point, en la laissant refroidir on la voit devenir laiteuse ; puis elle se prend en une masse séparée en deux portions parfaitement distinctes ; l’une inférieure, peu colorée, transparente et dure : c’est le sel minéral qui a absorbé toute l’eau pour se déposer en cristaux-, l’autre opaque, molle, plus ou moins colorée : c’est le sel de morphine presque pur. Rien n’est plus facile que de séparer mécaniquement ces deux substances.
Il résulte donc de ces expériences que l’affinité des sels pour l’eau, modifiée par quelques circonstances faciles à saisir, est la cause des phénomènes que je décris. On voit aussi que le sel le plus convenable pour opérer des séparations de substances serait celui qui ayant beaucoup d’affinité pour l’eau présenterait une grande différence de soin-,, bilité à différons degrés de température. Le sulfate de
gnésie m'a paru celui qui réunit ces deux qualités : il est fâcheux pourtant que son affinité pour l’eau ne soit pas un peu plus forte. Du reste, j observe que je n ai essayé parmi les sels les plus communs que ceux qui sont les moins solubles dans Falcohol.
Si F on avait employé pour une analyse un sel dont la solution évaporée présentât un mélange de matières , on aurait recours à Falcohol pour obtenir une séparation. Ce menstrue dissoudrait la matière végétale et laisserait à peu près intact le sel minéral. Je me propose de rechercher plus tard les moyens d’analyser les mélanges pour lesquels Falcohol et l’éther ne seraient pas des agens convenables.
Je ferai remarquer en passant un phénomène que j’ai observé en traitant l’opium par différentes solutions salines. Dans celles qui marquent moins de io° à l’aréomètre, les dépôts sont floconneux et se déposent bien. Dans les solutions dont le degré est entre le io° et le 20°, les dépôts nagent dans la liqueur et se forment mal. Enfin dans les liqueurs marquant de 20° à 4°°; ^es dépôts sont pulvérulents et se forment bien. On se rend facilement compte de ces différens effets. Dans les premières liqueurs , les dépôts ont naturellement un poids spécifique plus considérable que le liquide-, ils doivent donc se déposer. Dans les secondes ils sont déjà contractés par l’effet des sels *, mais il existe une sorte d’équilibre entre leur poids et ceux des liquides, ce qui rend leur précipitation difficile. Enfin dans les liqueurs concentrées la cohésion qu’ont acquis les matières insolubles les force à se séparer promptement. Du reste, ces dépôts comparés entre eux sont d’autant plus secs et d’autant moins colorés qu’ils ont été formés dans des liquides plus concentrés. Ceux obtenus par les solutions de tartrate de potasse à 4o° et de muriate de soude à 20° sont grisâtres et tout-à-fait pulvérulens , soit qu’ils aient été désséchés, soit qu’on ies examine encore tout humides.
La matière que je me suis proposé de traiter dans cette
première partie est trop vaste pour que je puisse me flatter de l’avoir épuisée. Bien d’autres après moi, et moi-même dans la suite de mon travail, pourront ajouter ou rectifier des faits. Je chercherai cependant à tirer quelques conséquences de mes observations.
Les substances végétales solubles dans l’eau paraissent avoir pour ce liquide, comme les sels minéraux, des degrés d’affinité différées. De même que pour ces sels, leur affinité n’est pas toujours en raison de leur solubilité. Il en résulte qu’en saturant l’eau de sels minéraux elle conserve la propriété de dissoudre certaines substances et perd celle d’en dissoudre d’autres.
Les dissolutions des sels neutres peuvent donc être employées dans plusieurs cas pour séparer des substances végétales qui se dissoudraient simultanément dans d’autres liquides. Ce moyen doit être ajouté à ceux peu nombreux que les chimistes mettent en usage pour analyser les corps organiques.
L’action dissolvante de l’eau paraît surtout paralysée pour les matières colorantes, puisque les phénomènes les plus tranchés ont été obtenus avec des substances qui contenaient des principes colorans proprements dits. Quelques applications de ce moyen pourront sans doute être faites; témoin l’action de l’eau salée sur la cochenille et la garance.
Quant aux substances résineuses , il semble que les eaux salines aient la propriété de les déshydrater, puisqu’elles les blanchissent et les réduisent en poudre. Ces eaux paraissent très-propres à séparer les résines des principes qui en facilitent ordinairement la solution.
Les sels végétaux a bases végétales qu’on avait presque vainement tenté d’obtenir isolés pourront l’être par ce moyen ; du moins on a lieu de l’espérer. La médecine pourra peut-être retirer quelques avantages de leur administration , et la connaissance de l’état dans lequel les
végétaux recèlent les principes actifs alcalins sera pour la chimie d’un grand intérêt.
Je 11e ferai qu’indiquer des résultats possibles, que la sagacité des membres de l’Académie saisira aussitôt. On sait que les explications que l’on donne de l’action du sel marin employé pour conserver les matières animales ou végétales sont peu satisfaisantes. J’attends le résultat de quelques essais pour en hasarder une nouvelle, je craindrais de la publier avant de l’avoir appuyée par des faits.
L’expérience suivante laisse aussi entrevoir quelques données. Des quantités égales de sucre et de ferment ont été mises dans des quantités pareilles d’eau et de solution saturée de muriate de soude, dans des circonstances parfaitement semblables. L’appareil contenant l’eau pure a donné tous les signes de la fermentation. L’autre contenant l’eau salée n’en avait offert aucun au bout de plusieurs jours.
La seconde partie de ce mémoire présentera les résultats du nouveau procédé appliqué à l’analyse de l’opium.