‹ Recherches sur l'état sénile du crâneChapitre 3 sur 20 · DIVISION DU SUJET · texte numérisé non relu

DIVISION DU SUJET

«Personne de nous n’est dans la vieillesse ce qu’il était dans la jeunesse (1)», a écrit Senèque, et cette pensée du célèbre philosophe peut servir d’épigraphe à notre étude sur l’état sénile du crâne. Comme tous les autres, cet organe ressent les influences apportées par l’âge. Protecteur de l’encéphale qui diminue de poids et, par contre, de volume, à partir de 50 ans environ, le crâne doit participer à l’atrophie générale, au mouvement de désassimilation, qui est le trait caractérisiique de la vieillesse, de telle sorte qu’ici l’état physiologique tend à se confondre avec l’état morbide. « La forme du crâne est le résultat de la forme du cerveau», a dit Gall (2); prise dans le sens que lui donnait le créateur de la phrénologie, cette idée n’est sans doute pas acceptable; mais hâtons-nous d’ajouter que bien des états, et des plus différents, prouvent

(1) Nemo nostrum idem est in scnectute qui fuit juvenis , epist., 28.

(2) Diction, des Sc. médicales, 1813, t. VU, p. 263.

186‘J. - Sauvage.

que si le crâne ne se moule pas exactement sur le cerveau, il est du moins fortement influencé par lui.

L’encéphale cessant de croître, les sutures s’oblitèrent et il y a coïncidence presque absolue entre l’ordre d’apparition des deux phénomènes; diminution du volume du cerveau «dessèchement de cet organe», comme dit Oribase, et arrêt de croissance de la boîte crânienne, sont tous deux concomitants. Il y a évidemment là une relation intime de cause à effet, qui n’avait pas échappé à l’observation de Ribes. «Jamais je n’ai vu, écrit-il, que les facultés intellectuelles s’étaient conservées intactes dans ceux chez qui les sutures étaient complètement effacées à la surface externe du crâne ; comme aussi on est sûr de trouver des sutures ouvertes dans les vieillards où es opérations de l’entendement sont conservées (1). » Ceux-ci, suivant la belle parole de Gratiolet peuvent, malgré les ans, jouir d’une éternelle jeunesse. Le Dr Pommerai a repris l’idée de Ribes en la précisant encore davantage. «Si les sutures encore ouvertes du crâne, dit-il, annoncent une croissance inachevée du cerveau, de même les sutures en voie d’ossification annoncent que la décroissance de cet organe a commencé (2). »

L’auteur que nous venons de nommer a, dans sa dissertation inaugurale, longuement étudié la synostose des os du crâne, aussi ne donnerons-nous que quelques faits gé ■ néraux à ce sujet. Nous étudierons surtout le crâne à une époque un peu plus avancée de la vie. Le Dr Pommerai nous l’a décrit se soudant ; nous allons considérer la boîte crânienne au moment où le cerveau, non-seulement n’augmente plus, mais encore diminue très-sensiblement

(1) Loc. cit., p. 303.

(2) Op. cit., p. 55.

de poids et de volume (1). Toute croissance est terminée pour l’organe, «la force de décomposition a le dessus (2).»

Pris dans un sens général, le mot crâne désigne l’ensemble des huit os qui renferment le cerveau et le protègent; ce sont : le frontal, les pariétaux, l’occipital, les temporaux, l’ethmoïde et le sphénoïde. Soudées aux autres os de bonne heure les quatre dernières pièces que nous venons de citer ne peuvent subir de modifications appréciables. Unis par des sutures qui ne se ferment qu’alors que le cerveau cesse de décroître} le frontal, et les pariétaux surtout, ressentent bien plus fortement l’influence sénile; aussi ferons-nous porter sur eux presque toute notre étude, que nous aurions pu intituler : De l’état sénile des os de la voûte du crâne, si nous n’avions pas cru nous occuper, non-seulement des os, mais encore de la cavité qu’ils contribuent à former et dont ils constituent les parois.

Nous restreindrons encore davantage l’acception que nous donnons au mot crâne. Il est, en effet, une partie du coronal qui ne fait pas partie du crâne encéphalique. «La suture fronto-nasale est bien au-dessous de la limite du cerveau; elle appartient à la face», et est en rapport avec les sinus frontaux. Le point cérébral antérieur ou, comme l’appelle M. Broca, le point sus- orbitaire, «correspond au niveau de la paroi inférieure de l’orbite» et se trouve sur une « ligne horizontale qui mesure la largeur minimum du front, et qui indique exactement la sêpara-

(1) Le cerveau peut perdre jüsqu’à 84 grammes chez l’homme et 59 chez la femme. Dans les races supérieures, il augmente de poids j usqu’à l’àge de 40 ans et commence à diminuer entre cet âge et o0 ans. — Cf. Broca. Bull. Soc. d’Antrop., I. Il, p. -lot) et s. (ü2) De Quatrefages. Métamorphose? de l’homme et des animaux,

tion du crâne et de la face (1).» Le point cérébral postérieur est situé à la protubérance occipitale interne, au niveau de l’insertion de la tente qui sépare le cerveau du cervelet, et qui correspond trôs-approximativement à la protubérance occipitale externe. Laissant donc de côté le crâne sous-orbitaire ou facial, nous bornerons notre étude au crâne cérébral, limité comme nous venons de le dire, sans oublier le crâne cérébelleux.

La désassimilation, comme l’assimilation, sont sous la dépendance d’un même acte vital, la nutrition. L’état des vaisseaux qui rampent à la face interne de la voûte crânienne devra nous occuper tout d’abord; à cette étude se rattachera celle des corpuscules de Pacchioni si intimement en rapport avec la distribution des canaux vasculaires. Les modifications apportées dans la nutrition retentiront de suite sur la composition physique et chimique. Des changements plus radicaux porteront sur l’élément vivant, sur l’élément histologique, et par suite l’entité histologique obéira aux nouvelles conditions d’existence auxquelles elle est soumise.

Ces modifications, que nous pouvons appeler normales, car elles arrivent nécessairement par suite du processus de régression qui caractérise la vieillesse, peuvent aller plus loin, car c’est de cet âge que l’on a dit que l’état physiologique et le pathologique sont si voisins l’un de l’autre, qu’il est souvent bien difficile de tracer la ligne de séparation entre les deux. Obéissant au retrait considérable du cerveau, soumis à une vitalité toute autre, par suite des lésions vasculaires, le crâne peut se déformer, s’enfoncer vers l’encéphale; l’étude de cet état

(1) Cf. Broca. Points singuliers de la voûte du crâne. Bull. Soc. d’Antroph., lre série, t. III, p. 17 et seq.

morbide, l’atrophie, sera l’objet de la seconde partie de ce travail.

Tels sont les deux ordres de faits : l’état physiologique et l’état pathologique, que nous aurons à examiner. Mais, avant d’aborder d’une manière spéciale l’étude de chacun d’eux, il n'est sans doute pas sans intérêt de jeter un coup d’œil général sur l’historique de la question et d’indiquer rapidement les diverses phases par lesquelles elle a pu passer.

§ Il

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