‹ Recherches sur l'état sénile du crâneChapitre 4 sur 20 · CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES · texte numérisé non relu

CONSIDÉRATIONS HISTORIQUES

•Vaguement indiquées par le Père de la médecine, par Aristote et par Galien, les modifications que l’âge apporte dans l’état du crâne sont, pour la première fois, nettement étudiées par Oribase. Le célèbre arabiste a entrevu la diminution du volume du cerveau sous l’influence de l’âge, fait oublié pendant des siècles, et que longtemps après, commentant et complétant les recherches de Sims, le professeur Broca devait démontrer d’une manière irrécusable, au sein de la Société d’anthropologie de Paris, dans une discussion restée célèbre. Mais n’anticipons pas et laissons parler Oribase : « La diminution du volume du cerveau a lieu, comme le dit Hippocrate, chez ceux qui deviennent chauves; les os du sinciput, qui sont plus spongieux et plus minces que les autres, et qui reposent en haut sur le cerveau, vu son insuffisance, ne les atteint, ni ne saurait, les toucher, car cet organe s'affaisse et retombe en redescendant sur sa base. C’est une conséquence du dessèchement de ces os que la peau tendue autour deux se dessèche également; en effet, nos sens mêmes nous apprennent la très-grande sécheresse de cette mem-

branc chez les gens chauves, du moins quand le cerveau est fortement desséché, comme cela arrive chez quelquesuns dans l’extrême vieillesse. Dans ce cas, et c’est une conséquence inévitable, les racines des nerfs se dessèchent aussi; pour cette raison, on ne voit ni n’entend plus aussi bien qu 'auparavant, toutes les autres fonctions du ressort des sens et du mouvement volontaire ne s’accomplissent plus avec la même vigueur qu’avant; mais les organes consacrés à ces fonctions, et à l’aide desquels on agissait autrefois, s’énervent, s’émoussent et s’affaiblissent (1). » Signalons, en passant, que M. Durand- Fardel a noté l’atrophie des os du crâne, la diminution du cerveau, chez les vieillards les plus amaigris et les plus décrépits (2). Autre rapprochement intéressant : la pensée du piédepin Arabiste a été reprise au commencement^!® ce siècle, presque dans les mêmes termes, par Gall et Spurzheim : «Dans la vieillesse, disent ils, le cerveau revient à des dimensions plus petites, et force le crâne à diminuer de volume. g

Le texte d’Qribase, que nous venons de citer, est le sep} que npus trouvions jusqu’à Yésale, le grand anatomiste, qui, répudiant le passé, brisant le joug de la tradition, cptfe prison de l’esprit humain, voulut voir par lui-même, étudier par lui-même, connaître par lui-même, et non plus par les maîtres. L’ossification des sutures est considérée avant lui comme un fait accidentel; nul n’a entrevu le rapport existant entre cette oblitération et les progrès de l’âge. Le premier, Yésale écrit « que la voûte du crâne des vieillards a perdu ses sutures... et que ce fait n’a rien d’étonnant puisque chez eux l’on voit la

(1) Op. cit., p. 289.

(2) Op. oit., p. xxir.

soudure des vertèbres [neqae profecto mirum est senibus suturas concrescere , si quiclem illis vertebras uniri connasciqué cernamus) (1). »

Fallope se rallie à l’opinion de son illustre maître, et déclare n’avoir observé de suture oblitérée et complètement effacée que sur des crânes de vieillards, nunquam observavi aliquam suturam obliteratam ac ex toto delatam nisi in calvariis senum (2). »

Un peu plus tard Spigel, remontant le cours de la vie humaine, étudie le crâne d’enfants nouveau - nés et le compare à celui des adultes. Il remarque que ce crâne change beaucoup avec l’âge, et que chez ceux qui viennent de naître il est plus membraneux qu’osseux près des sutures, surtout de la coronale. « De plus, ajoute-t-il, l’épaisseur n’est pas toujours la même; elle est plus grande aux crânes de vieillards qu’à ceux de jeunes sujets (3). »

Les indications que nous trouvons dans Bauliin sont encore plus vagues. Cet anatomiste se contente de noter que le sinciput devient solide chez les adultes, que ce point, d’abord membraneux, s’ossifie peu à peu, et que c’est la partie qui se durcit la dernière (4).

Un siècle après Ruysch ne dit guère plus ; il fait seulement remarquer que les os deviennent plus solides et plus durs par les progrès de l’âge (3), et que quelquefois

(1) Op. cit. , p. 33.

(2) Op. cit., pp. 32 et 33.

(3) «Substantia ratione ætatis plurimum variât. In nuper enim

« natis membranea potius est, quam ossea Crassities enim non

« eadem semper est, cum seniim cranium, quam juvenum multo « fit crassius. » Op. cit., p. 32.

(4) « Membranosa est, et paulatim induratur; hæcque omnium « ossium capitis ultimo concrescunt et indurantur. »

? (5) Adv. anat., p. 4.

on n’y trouve pas de diploé (1). Hunauld a mieux observé; il a vu que la soudure, qui se fait pour l’ordinaire entre les deux pièces du coronal, a lieu aussi entre tous les os du crâne, mais dans la vieillesse seulement. Le grand physiologiste Haller s’est contenté d’écrire que les « os deviennent plus durs et plus fragiles dans la vieillesse, et que les sutures du crâne s’effacent par l’effusion d’un suc osseux entre les dents (2).» Le magnifique atlas d’anatomie pathologique de Sandifort représente quelques crânes sur lesquels les sutures sont oblitérées.

Au point de vue qui nous occupe, l’ouvrage de Bertin marque un léger progrès sur ceux de ses devanciers : «Le pariétal, dit cet anatomiste, dans les jeunes sujets renferme plus de diploé que dans les vieillards dans ceux-ci, les deux tables, l’externe et l’interne, sont fort épaisses (3). » Nous -verrons plus bas que Bertin a généralisé beaucoup trop un fait bien observé, et que, loin de disparaître, le diploé peut, au contraire, se prononcer encore davantage par les progrès de l’âge.

Les successeurs de Berlin n’ont, pendant longtemps, guère ajouté à ce que l’on savait des modifications apportées par l’âge dans l’état des os, et le Traité général d’anatomie comparée de Meckel ne fait que signaler ce fait que « les os de la tête, après l’âge adulte et jusqu’à la vieillesse, vont toujours diminuant en étendue, en épaisseur et en poids. »

Ce sont les chirurgiens qui vont nous donner quelques notions un peu plus précises. Depuis longtemps frappés de la fréquence de la fracture du col du fémur chez les sujets âgés, ils s’occupent les premiers de la structure du

(1) Thés, anat., p. 7.

(2) Op. cit., t. III, p. 72.

(3) Op. cit. t. II, p. 21 .

système osseux chez les vieillards. Les physiologistes du siècle dernier eux-mêmes s'appuient sur leur témoignage lorsqu’ils affirment que dans la vieillesse les os deviennent durs et cassants.' Nous avons à ce propos recueilli l’avis du grand Haller, qui cite en outre des expériences de Duhamel établissant que les vieilles tiges des végétaux ne se ressoudent plus (l). C’est dans ce sens que sont dirigées les recherches des anatomo-pathologistes du commencement de ce siècle. Bichat admet que les os des vieillards sont prédisposés aux fractures par le défaut d’élasticité. Mercier, au contraire, pense que la substance compacte augmente chez eux de densité, mais que cette substance s’est raréfiée, et, de la sorte, il explique comment les fractures ont presque toujours lieu près des extrémités, « c’est-à-rhre dans les parties spongieuses et raréfiées (2).» Dans la magnifique iconographie élevée à l’Analomie pathologique, la môme considération guidera Cruveilhier ; mais, à l’inverse de Mercier, il conclura que «chez les vieilles femmes les os s’atrophient comme tous les autres tissus. Or l’atrophie des os se manifeste par une diminution considérable de densité, et par conséquent de poids, sans diminution correspondante de volume ; les os ne sont pas plus fragiles, mais ils se brisent par les causes les plus légères, parce que le nombre des fibres osseuses, et par conséquent la résistance de l’os, a notablement diminué (B).» Ailleurs le même auteur fera remarquer que « le tissu compacte du corps des os, loin d augmenter de densité, devient au contraire spongieux (4). » Plus tard un autre chirurgien, Follin, repren-

(I) Mém. Acad, des Sc., 1746, p. 321.

(2j Bull. Soc. Anat., 1. XII, p. 163, 1837.

(3) Loc. cit., p. i.

(4) Bull. Soc. Anat., t. XII, p. 463.

dra la question et la complétera clans le sens de Cruvejlhier ; à propos de la fracture du col du fémur, il a pu écrire : «de toutes les causes prédisposantes, celle qui agit lo plus sûrement, c'est la raréfaction du tissu osseux qui commence à se manifester vers la 50° année, et se prolonge davantage à mesure que l’on avance en âge (1).» Il eût été trop long et trop en dehors du cadre que nous nous sommes tracé de citer tous les chirurgiens qui se sont occupés de la même question; nous n’avons voulu que donner deux ou trois exemples.

Les variations dans la forme, le volume du crâne humain, sont pour la première fois étudiées sérieusement par Tenon vers la fin du siècle dernier. Manquant malheureusement de matériaux suffisants, l’anatomiste français devait forcément arriver à des conclusions, si ce n’est fausses, tout au moins à une généralisation trop hâtée. Avant lui on s’est borné à énoncer quelque propositions vagues ; Tenon a du moins le mérite de bien préciser l’objet de ses recherches : « J’appelle croissance, dit-il, l’addition de substance qui s’identifie à un tout; décroissance, la déperdition d’une substance précédemment identifiée à ce tout. On juge de l’une ou de l’autre ou par la pesanteur, ou par l’étendue, augmentée ou diminuée, mais plus sûrement en ayant recours à ces deux moyens, parce qu’un corps peut augmenter en étendue sans augmenter en poids, et parce qu’il peut acquérir du poids sans croître en étendue.»

Fidèle à cette méthode, Tenon conclut que «la décroissance, lors de la décrépitude, est réelle; mais elle est plus frappante et plus sensible si on en juge à la diminution du poids qu’à la diminution de l’étendue, puisque

(1.) Loc. cit. , p. 896.

celle-ci n’est guère que de 7, 9 ou 11 raillim., au lieu qufen poids le crâne perd jusqu’à 24 décagr. 46 centigr., ou les 2/5 de sa pesanteur moyenne à l’âge fait... Le crâne de la femme de 101 ans ne pèse que 37 décagr. 40 centigr., tandis que le poids moyen du crâne, dans la force de l’âge, est de 62 décagr. 41 centigr.; » et plus loin le même auteur ajoute s « les os perdent de leur poids, conséquemment de leur dureté, avec l’âge, par la spoliation qui se fait alors de leur terre (4).»

Plus tard Parchappe reprendra la même question, et, se basant suri’examen d’un plus grand nombre de crânes, il conclura que « l’augmentation du volume de la tête semble continuer graduellement jusqu’à 60 ans,)' et «qu’au delà de cet âge les faits constatent une diminution assez sensible et tout à fait analogue dans les deux sexes. » Il est digne de remarque «que cette augmentation de volume porte à peu près exclusivement sur le développement circulaire horizontal de la tête, et principalement sur le développement de la partie antérieure. On peut encore noter que cette augmentation est surtout considérable de l’âge de 40 à 60 ans, en comparant les chiffres qui représentent les courbes antérieures dans le plan horizontal (2).»

Les changements dans la forme et le volume ne sont pas les seuls que subissent les os du crâne ; des modifications dans la texture, dans la composition, peuvent aussi avoir lieu. C’est ce que comprennent les premiers chimistes. La chimie n est constituée a l’état de science que depuis peu, que déjà J. Davy considère les os humains au point de \ue de leur analyse. 11 fait l’étude comparative des os de jeunes sujets et de vieillards, et de quelques

(1) Loc. cit., pp. 221 232.

(2) Op. cit., p. 23.

recherches, insuffisantes sans doute, comme nous le dirons plus loin, il conclut que dans l’âge avancé la proportion de phosphate de chaux s’accroît dans l’occipital pendant qu’elle diminue dans le maxillaire inférieur; il démontre de plus que la proportion de matière organique décroît avec l’âge.

Davy a le mérite de frayer une voie dans laquelle s’en gageront Berzelius, Frerich, Lehmann, Bibra, Recklinghausen, Frémy, A. Milne-Edwards, Sappey, pour ne citer maintenant que les auteurs dont les travaux ont le plus contribué à la connaissance de la véritable composition du tissu osseux. Nous verrons plus bas que les chimistes se sont partagés en deux camps : l’un niant que la composition de l’os changeât avec l’âge, l’autre soutenant, au contraire, l’idée émise par Davy.

Un point de vue plus élevé guide Ribes et Béclard au commencement de ce siècle. Ribes ne se borne plus à des considérations vagues comme celles que nous trouvons dans les ouvrages du siècle dernier; il étudie sérieusement la question et la fait avancer; il a vu et bien vu ce qu’il décrit. Son mémoire est le premier sur les altérations qu'éprouve le tissu des os par suite des progrès de l’âge. Béclard a, lui, le mérite d’avoir ébauché l’histoire complète de l’os depuis sa naissance jusqu’à sa mort, d en avoir suivi pas à pas le développement, de 1 avoir étudié se formant, s’accroissant, s’atrophiant, et d avoir jeté les premières bases de l’ostéogénie qui, depuis 1 époque où Béclard entreprenait ses travaux, a donné lieu à tant d’études remarquables, parmi lesquelles nous nous contenterons de citer celles de Tomes, de Sharpey,de de Morgan, en Angleterre, de Bowmann, de Kolliker, de Bruch, de Brandt, de Virchow, en Allemagne; de Robin, de Broca, de Brullé, de Flourens, en France.

Au point de vue spécial qui doit nous occuper, les changements éprouvés par le crâne, les travaux les plus recommandables paraissent ea Allemagne. Nous trouvons les remarquables écrits de Virchow, de Lucæ, de Welcker; les deux premiers de ces auteurs ont trouvé que l’agrandissement de l’espace crânien a lieu par une augmentation des os à leurs bords, et aussi dans les sutures; la tératologie les a beaucoup occupés, et plus que personne, dans son ouvrage sur les formes crâniennes pathologiques , Virchow a fait avancer cette question. Welcker a publié deux mémoires sur la croissance et la structure du crâne humain.

Nous n’avons pu évidemment que retracer ici à grands traits la marche générale des idées, nous réservant, dans les pages qui vont suivre, d’entrer dans le vif de la question et de parler plus en détail de travaux d’auteurs dont nous avons à peine mentionné les noms.

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