CHAPITRE IV
De r elpecloratum dans ia phthisie puhnonnire.
XXXI. Nous ne donnons ce nom , avec M. Laënnec , qu’à la dégénération tuberculeuse du poumon. Nous décrirons dans un autre chapitre l’expectoration qui se présente dans les diverses lésions organiques du poumon, dont M. Bayle avait lait autant de phthisies particulières. Quant à la phthisie granuleuse de cet auteur.-nous la regardons aussi, avec M. Laënnec , comme une simple variété de la tuberculeuse.
On trouve dans les auteurs , disait Sauvages , tout ce qu’on n’y cherche pas , et il suffit d’y chercher une chose pour ne la trouver nulle part.
Cette réflexion peut surtout s’appliquer à tout ce qui a été écrit sur l’expectoration des phthisiques. La plupart des auteurs n’en ont traité que très-légèrement. Les crachats leur ont-ils paru ne pas présenter des caractères sûrs d’après lesquels il fût possible d’établir le diagnostic de la maladie? ou bien leur a-t-il semblé à peu près impossible de trouver des termes qui pussent en donner une peinture fidèle? Incertitude dans les caractères, difficulté dans la description, tel est le double écueil contre lequel la plupart des auteurs semblent avoir craint d’échouer. Nous partageons leurs craintes; un examen attentif de l’expectoration des phthisiques nous a convaincu que la seule inspection d 'S crachats peut donner au praticien des px'obabilités plus ou nxoins fortes sur l’existence de la phthisie , mais jamais une certitude entière. Le chapitre que nous allons consacrer à leur examen ne sera en quelque sorte qu’un développement de cette proposition.
XXXII. Deux méthodes ont été suivies par les médecins pour parvenir à distinguer les crachats de la phthisie de ceux qui appartiennent aux autres maladies du poumon. Les uns ont eu recours
à l’emploi des réactifs chimiques ; les autres , en plus grand nombre , se sont bornés à l’examen de leurs propriétés physiques.
La présence du pus dans les crachats a paru long-temps aux médecins un signe pathognomonique qui , une fois constaté , leur semblait annoncer d’une manière infaillible l’existence de la phthisie pulmonaire. Mais les essais multipliés qui ont été faits pour distinguer dans la matière expectorée le pus du mucus ont été jusqu’à présent infructueux. Pouvait-il en être autrement? Nous ne le pensons pas. Rien n’est , à la vérité , plus dissemblable que le pus de bonne nature fourni par un phlegmon , et le mucus exhalé par une membrane saine. L’analyse chimique a démontré que le premier , composé de gélatine et de beaucoup d’albumine , se comporte avec les réactifs d’une manière toute différente que le mucus , qui est lu i-même un principe immédiat ; leur distinction est par conséquent très-facile. Mais elle devient bien autrement délicate , lorsqu’on veut soumettre a l’analyse le mucus sécrété par une membrane nralade : c’est alors un liquide qui présente dans sa composition autant de variétés qu’il peut y avoir de modes différens d’irritation dans la membrane qui le fournit, et qui enfin se transforme insensiblement en un véritable pus , ainsi qu’on le voit dans Tinflammation des muqueuses pulmonaire, urétrale et oculaire. Comment, d’après cela , espérer de parvenir à quelque résultat constant et positif?
Nous allons toutefois rendre un compte succinct des expériences qui ont été tentées, dans le but de reconnaître par leur coniposition les crachats qui appartiennent à la phthisie.
L’expérience la plus ancienne et la plus simple consiste à mettre la matière expectorée en contact avec de l’eau ordinaire, ou avec de l’eau salée, dans laquelle les corps perdent une j)lus grande partie de leur poids. On dit que le mucus surnage , et que le pus se précipite. Nous avons souvent répété cette expérience ; nous avons vu le pus sécrété par la plèvre et le péritoine se précipiter au fond de l’eau sous forme de gros flocons. La matière recueillie dans les cavités tuberculeuses
des poumons gagne également le fond du liquide, et s’y divise en une foule de petits grumeaux d’un blanc mat ; l’eau perd en même temps sa transparence , et acquiert une teinte laiteuse très-prononcée. En laissant le liquide plusieurs jours de suite dans un repos parfait , on le voit reprendre peu à peu sa transparence. L’eau n’a jamais été troublée par le pus extrait de la plèvre et du péritoine.
Nous avons mis en contact avec de l’eau ordinaire le mucus des fosses nasales : il est d’abord resté suspendu au milieu du liquide, puis s’est précipité sans se diviser et sans troubler l’eau.
Nous avons recueilli sur la membrane bronchique une assez grande quantité de mucus opaque , filant et mêlé de bulles d’air. Nous l’avons vu tantôt surnager à l’eau , tantôt rester suspendu au milieu du liquide , à l’aide de longs fiîamens qui s’étendaient jusqu’à sa surface. Au bout d’un temps assez court , l’air qui retenait ces filamens se dégageait, et le mucus se précipitait au fond de l’eau sous forme de gros flocons ; d’autres fois nous l’avons vu gagner sur-lechamp le fond du liquide ; mais , soit qu’il surnage , reste suspendu ou se précipite , il ne trouble la transparence de l’eau que par une agitation forte et prolongée. Le liquide acquiert alors une teinte légèrement laiteuse.
Le pus lui-même pourrait surnager, si, retenu long temps dans les bronches, il s’y était mêlé à beaucoup d’air.
Les crachats du catarrhe chronique présentent les mêmes variétés que vient de nous offrir le mucus recueilli dans les bronches.
Les crachats des individus parvenus au dernier degré de la phthisie se séparent ordinairement en deux portions , dont l’une se précipite sur-le-champ en troublant la transparence de l’eau , et formant un dépôt blanc ou grisâtre ; l’autre surnage d’abord ; mais , au bout de dix à douze heures, on la trouve également précipitée, et la transparence de l’eau n’est plus que très-légèrement troublée.
Nous avons mêlé à des crachais muqueux appartenant à un malade atteint de catarrhe aigu une certaine quantité de matière tuber-
culeuse ramollie. Avant que le mélange eut été opéré , les crachats restaient suspeuilus dans l’eau , dont la transparence était conservée. Après le mélange, ils sél précipitèrent, et l'eau acquit dne teinte laiteuse. En ne niêl;Uit que très - peu de matière tuberculeuse à beaucoup de muciis, et ayant soin que le mélange fût intime . aucun précipité n’eut d’abord ^lieu ; mais, par une forte agitation, nous vîmes plusieurs grumeaux d’un blanc mat se séparer du mélange et gagner le fond de l’eau.
Si l’on met en contact avec l’acide sulfurique du commerce la matière tuberculeuse ramollie , le pus sécrété par les parois des cavernes, les crachats des phthisiques et ceux des malades atteints de catarrhe pulmonaire chronique, le mucus du pharynx et des fosses nasales, ou observe qu’ils sont tous également dissous. L’acide rougit d’abord, puis noircit , sa température s’élève. Si on verse sur cette dissolution une petite quantité d eau, le liquide prend une couleur d’un blanc grisâtre; si l’on ajoute plus d’eau , on vojt un'dépôt abondant et grumeleux se former peu à peu, et au bout de quelques heures le liquide est incolore et transparent. Darwin avait annoncé que dans cette expérience on pouvait distinguer le pus du mucus, parce que le premier formait au fond du vase un sédiment grisâtre, tandis que le second restait suspendu sous forme de petits flocons. Nous n’avons pas remarqué cette différence ; et d’ailleurs les résultats que l’on obtient doivent nécessairement varier selon les qualités du mucus.
D’après Darwin , l’acide nitrique dissout également le pus et le mucus. En ajoutant de Teau , on précipite le pus, et le liquide reste transparent. Le mucus, au contraire, ne se précipite pas , et la dissolution devient trouble et sale.
Ces résultats sont fort différens de ceux que nous avons obtenus. Ayant mis les divers liquides déjà énumérés en contact avec de l’acide nitrique du commerce, nous les avons vus, loin de se dissoudre, acquérir constamment une consistance plus grande, et rester suspendus, sous forme de grumeaux jaunes, au milieu du liquide. qui
coüsti’.vait sa trarjgparetice. Baumes a obtenu des résultats semblables aux nôtres.
L’ammoniaque , vergée sur la matière purulente 'des cavernes, la dissout rapidement. Le liquide prend l’aspect et la consistance d’une gelée transparente , incolore , d’une grande ténacité. Ce lait est noté dans la chimie de Thomson y comme un de ceux qui peuvent le mieux servir à caf’actériser le pus. Le mucus se dissout également dans l’ammoniaque ; mais le mélange ne prend pas l’aspect gélatiniforme. En soumettant à cette expérience les crachats des phthisiques , nous n’avons observé que deux fois cet aspect. Dans la plupart des cas, la dissnlnlion s’est opérée sans que le liquide augmentât de consistance; d’autres fois enfin la dissolution n’a pas eu lieu. Ces difi’érences dépendent peut-être des proportions diverses dans lesquelles sont mêlés le pus et le mucus.
La potasse et la soude , d’après Darwin ^ dissolvent le pus ; l’eau ajoutée le précipite : le mucus s’y dissout beaucoup plus difficilement, et une fois dissous, il n’est plus précipité par l’eau. Ces expériences , que nous n’avons pas répétées , nous semblent peu concluantes, parce que leurs résultats doivent «^varier avec la nature du mucus sur lequel on opère.
Le sublimé corrosif, dit encore Darwin , ne coagule que le mucus; mais qe caractère n’est d’aucune valeur pour distinguer la nature des crachats, puisque le pus , mêlé de mucus , se coagule comme celui-ci.
Enfin Qrasmeyer a proposé de verser une dissolution de potasse svar les crachats suspects préliminairement mêlés à l’eau , et d’agiter le ynélaqge. S’ils contiennent du pus, il se forme, d’après lui, à la surface du liquide une sorte de gelée qui se laisse lever en filamens longs et épais. C’est à peu près ce que nous avons obtenu avec l’ammoniaque.
Il est aisé de voir combien toutes ces expériences sont loin d’avoir atteint le but que s’étaient proposé leurs auteurs.
Convaincu de Leur insuffisance, le docteur Gruithmsen a proposé
une nouvelle méthode pour parvenir à distinguer le pus du mucus; il a eu recours au microscope. A l’aide de cet instrument, il a découvert dans le pus des globales qui n’exislcnt pas dans le mucus; il a trouvé en outre que chacun de ces liquides contenait des animalcules particuliers Nous allons présenter les principaux résultats de œ curieux travail, d’après l’analyse qu’en a faite M. Marc, et qu’il a consignée dans le Bulletin des sciences médicales pour i8n.
Le pus, quelles que soient ses qualités et quelle que soit la parliequi l’a fourni , soumis au foyer d’un microscope , présente une foule de petites granulations, ou globules blancs et opaques suspendus au milieu d’un liquide diaphane. I.e mucus présente aussi des granulations; mais elles sont incolores et transparentes : elles ne sont pas d’ailleurs constantes, et présentent de grandes variétés, selon les espèces de mucus que l’on examine, M, Gruithuisen pense que, lorsqu’on mêle de l’eau et du pus, ce sont les globules de celui-ci qui SC précipitent sous forme de petits grumeaux, tandis que leur véhicule reste en suspension.
Si l’on observe au microscope un mélange d’eau et de pus deux ou trois jours après qu’il a été opéré, l’on remarque au milieu du liquide de petits points blancs ou colorés qui se meuvent en ligne droite ou ondulée, se rencontrent et s’évitent, etc. Vers le cinquième jour, ils sont gros comme un point d’écriture; puis ils cessent ordinairement de grandir.
Un mélange d’eau et de mucus, examiné au microscope, présente des animalcules beaucoup plus grands que ceux du pus; leurs mouvemens sont aussi beaucoup plus rapides. L’animalcule du mucus trachéal a tous les caractères de l’espèce d’infusoire que Gleichen a désignée sous le nom de pandeloque. Le mucus nasal est habité pai’ une autre espèce, le pseudo-polype de Roesel.
11 est à regretter que l’auteur n’ait pas soumis à son examen les tissus accidentels ramollis. Il est vraisemblable qu’il y aurait découvert de nouveaux animalcules, différens de ceux du pus et du
mucus.
Lorsque le pus et le mucus sont mélangés, de nouvelles espèces d'infusoires s’y dévelo'ppen! ; ce sont elles qué l’on doit retrouver dans les crachats des phthisiques ; mais les recherches de M. Grui- . thnisen ne lui ont rien appris de positif à cet égard. Ï1 a aussi retrouvé des animalcules infusoires dans les matières fécales et dans le chyme des intestins grêles.
/Irélée ajoutait peu de confiance aux divers procédés à l’aide desquels, même avant l’époque où il vivait , on croyait pouvoir distinguer le pus du mucus. Quicumque aut igné nut ncjuâ spula explorant ac notant , lu haud ita mullàni phthoën mihi dignoscere videntur j namqtle visio quolibet alio sensu certior est.
^ XXXIII. Nous pensons . comme Arélée , que c’est surtout à l’aspect particulier des crachats, à leur forme, à leur consistance, à leur couleur, à leur odeur, etc.; en un mot, à l’ensemble de leurs propriété.s physiques, qu’il faut avoir égard pour reconnaître les crachats qui appartiennent à la dégénération tuberculeuse des pounions. '
Au début de la phthisie , lorsque la persistance de la toux, les hémoptysies fréquentes, l’amaigrissement, qui commence à devenir sensible, les mouvemens fébriles qui se manifestent par intervalles, semblent annoncer une lésion du poumon plus grave qu’un simple rhume, les crachats n’offrent encore aucun caractère. Une toux sèche s’observe chez beaucoup de malades ; elle a été regardée comme un des signes précurseurs de la phthisie, dans le cas surtout où elle a succédé à une toux humide. Chez d’autres malades, la toux est accompagnée d’une expectoration purement catarrhale; et bien qu’elle persiste déjà depuis long - temps , les crachats restent constamment ceux du catarrhe aigu. Cette circonstance n’est pas à négliger sous le rapport du diagnostic : elle peut seule porter le médecin à soupçonner l’existence des tubercules.
, Cependant, lorsque ce catarrhe suspect a déjà duré pendant un certain temps , et que chaque jour l’on observe attentivement la
matière de l’expectoration , l’on voit apparaître par intervalles , au milieu de la mucosité trouble qui la forme, de petits grumeaux d’un blanc mat ou tirant un peu sur le jaune , assez consistans , et dont le volume varie depuis celui d’une très-petite tête d’épingle jusqu’à celui d’un pois. Ils restent isolés les uns des autres, et se précipitent au fond du vase. Bayle les a assez exactement comparés à du riz bien cuit. Leur existence avait été signalée par Hippocrate , qui les comparait à des grains de grêle. Suivant lui , ils annonçaient la phthisie, et avaient une grande tendance à devenir purulens. Baglivt a aussi beaucoup insisté sur la présence de ces granulations blanchâtres ou jaunâtres dans les crachats des individus menacés de phthisie. Si , écrasées entre les doigts , elles répandent une odeur très fétide, elles annoncent, d’après cet auteur, la consomption pulmonaire ; si elles sont sans odeur ,' elles ne sont pas dangereuses.
Il faut se garder de confondre les petits grumeaux dont nous venons de parler avec d’autres de même volume et d’apparence à peu près semblable , qui sont expectorés pendant le cours du catarrhe pulmonaire le plus simple , ou qui sont même rejetés par des personnes qui ne toussent pas. Nous avons déjà dit que ces grumeaux nous paraissaient un produit de la sécrétion des muqueuses buccale et pharyngienne. Ils se distinguent facilement par leur viscosité et leur ténacité assez grande, qui contraste avec l’extrême friabilité des autres.
D’autres fois , à la même époque de la maladie , l’on observe de longues stries, fines et déliées, suspendues au milieu du liquide incolore , filant , transparent ou trouble , qui forme alors les crachats ; d’autres fois elles sillonnent le mucus plus opaque qui compose ces derniers , et dont elles se distinguent par leur couleur d’un blanc mat analogue à celle des grumeaux.
Si les malades succombent dans cette première période , on trouve ordinairement leurs poumons remplis de petits tubercules, la plupart durs, et dont quelques-uns commencent déjà à se ramollir à leur centre. Souvent il est possible, par une dissection attentive, de dé-
couvrir des tuyaux bronchiques très-petits , presque capillaires, qui s’ouvrent dans la petite cavité où est contenue la matière tuberculeuse. Si l’on rencontre alors, soit des tubercules complètement ramollis , soit des cavernes plus ou moins considérables , ce n’est que dans quelques cas rares dont nous parlerons plus bas.
En rapprochant maintenant la nature de l’expectoration de l’état du poumon , on est naturellement porté à admettre que les crachats contiennent déjà une petite quantité de matière tuberculeuse qui se présente sous des formes variées (en grumeaux ou en filets), selon son degré de ramollissement , selon la forme et la grandeur de l’ouverture qui lui a livré passage ; une fois parvenue dans les petites ramifications des bronches , elle s’avance bientôt dans les plus grosses , et s’y mêle au mucus sans se confondre avec lui.
Nous avons vu, au n.® 85 de la salle Saint-Louis, un homme âgé de soixante-trois ans, atteint d’un anévrisme du cœur, qui, dans le cours de sa longue maladie , présenta une seule fois, au milieu de son expectoration ordinaire, de petits grumeaux d’un blanc mat, qui parurent à M. Lerminier assez caractéristiques pour le porter à annoncer chez ce malade l’existence d’une phthisie pulmonaire. On trouva en effet dans les poumons des tubercules, dont quelques-uns commençaient à se ramollir.
Mais combien de malades présentent déjà tous les signes d’une phthisie commençante chez lesquels rien de semblable ne se montre dans l’expectoration! Établissons alors notre diagnostic d’après l’ensemble des autres symptômes , sans avoir égard aux caractères des crachats.
Dans le cas où le poumon est rempli depuis sa base jusqu’à son sommet d’une foule de petites granulations miliaires, grisâtres, demitransparentes , criant sous le scalpel , que nqus regardons , avec M. Laënnec , comme le premier degré de la dégénéralion tuberculeuse, les crachats sont encore ceux du catarrhe aigu. Y retrouve-t-on quelquefois les granulations qui existent dans le poumon? Ne sont ce pas là ces granulations qu’a indiquées Cabanis dans son traité des affections catarrhales? Il dit avoir quelquefois observé dans les.crachats.
de petites concrétions , tantôt globuleuses , tantôt présentant des pointes anguleuses, et transparentes comme des morceaux de cristal.
XXXIV^. On è» vu quelquefois des malades, après avoir long-temps garde une toux sèche accompagnée de tous les symptômes propres à faire soupçonner l’existence de tubercules crus dans le poumon, expectorer tout à coup une quantité considérable de crachats opaques et puriformes , provenant d’une excavation tuberculeuse qui s’était spontanément vidée à travers les bronches. Nous avons été témoins d’un cas de ce genre. Le malade était depuis une quinzaine de jours à l’hôpital; il se plaignait d’avoir depuis long-temps une toux sèche et fatigante, qui, jointe à de la dyspnée, à une fièvre hectique encore peu prononcée , annonçait l’existence d une phthisie pulmonaire au premier degré. Tout à coup, au milieu d’une violente quinte de toux , il expectora une grande quantité d’un liquide purulent, dont l’accumulation dans le larynx ne tarda pas à le faire périr asphyxié. Nous trouvâmes les deux poumons remplis de tubercules miliaires , dont quelques-uns, plus gros , commençaient à se ramollir ; mais au milieu du lobe supérieur du poumon droit existait une caverne presque entièrement vide, assez grande pour admettre dans son intérieur une pomme d’api , et communiquant par une large ouverture avec un tuyau bronchique qui se rendait presque immédiatement dans celui qui résulte de la bifurcation de la trachée-artère.
L’expectoration brusque d’une grande quantité de matière tuberculeuse , ou , en d’autres ternies, d’une vomique ( XXIV ) , causa la mort chez ce malade; mais chez d’autres sujets plus heureux l’on a vu , à la suite d’une pareille évacuation, la santé se rétablir parfaitement. Tel fut le cas d’un jeune homme dont Bonetnous, a transmis l’histoire : tourmenté long-temps par une toux sèche et pénible , il rendit une vomique de la grandeur d’un œuf de pigeon, que remplissait un pus blanc et épais. Les deux jours suivans le malade cracha du sang et eut beaucoup de fièvre; il recouvra néanmoins une santé parfaite.
M. Laënnec cite l’observatioa d’un inalade qui , après avoir éprouve pendant plusieurs mois une toux sèche accompagnée de dyspnée, de fièvre hectique , expectora tout à coup, à la suite d’une violente quinte de toux , près d’un verre de crachats puriformes. Pendant environ huit jours il rendit, toutes les vingt-quatre heures, environ trois livres d’une matière semblable ; l’expectoration diminua ensuite graduellement, et cessa enfin totalement, ainsi que les symptômes qui l’avaient précédée , et le malade sortit de l’hôpital parfaitement guéri au bout d’un mois.
Il est vraisemblable que dans ces cas , et dans ceux du même genre rapportés par les auteurs, les parois de l’excavation tuberculeuse ont cessé de sécréter du pus; qu’elles se sont peu à peu rapprochées , et qu’enfin la cicatrisation s’en est opérée. Le travail des autres tubercules qui existent simultanément dans le poumon peut en même temps se suspendre, et la phthisie peut ainsi cesser de faire des progrès pendant un temps plus ou moins long. Les anciens , sans se rendre compte d’une manière bien précise de cet état stationnaire dans les symptômes de la phthisie qui succède quelquefois à l’expulsion d’une vomique, l’avaient cependant très -bien observé. On lit dans Boer~ haave le passage suivant : Phthisis in quâ subito rumpitur vomica cum sputis bonis y difficulté!' quidam ^ tamen sanari potest. Mais, le plus souvent, à mesure que l’excavation se vide du liquide que sécrètent ses parois, elle se remplit de nouveau ; d’autres tubercules se ramollissent j l’expectoration devient de plus en plus caractéristique, et la phthisie s’avance rapidement vers le terme fatal.
XXXV. Les grumeaux et les filets déliés que nous avons décrits deviennent alors plus abondans; à mesure qu’ils se multiplient, ils se réunissent en masses plus ou moins considérables, qui restent suspendues au milieu d’une sérosité trouble ; on les a désignées sous le nom de flocons. D’autres fois elles s’arrondissent , s’épaississent , demeurent parfaitement isolées leS unes des autres: cette disposition lésa fait désigner sous le nom de crachats nummuîaires. Quariw les regar-
dail comme du plus fâcheux augure. Il dit n’avoir jamais vu guérir les malades regardés comme phthisiques, qui expectoraient beaucoup de matière aqueuse , au milieu de laquelle flottaient comme des îles de pus. Ces deux espèces de crachats , examinés à Tceil nu , paraissent formés par la réunion d’une foule de petits points , qui semblent pouvoir se diviser eux-mêmes en d’autres points de plus en plus petits : ce sont de petites molécules analogues à celles qu’on observe lorsqu’on traite par l’eau la matière tuberculeuse. Ces points , d’un blanc mat , sont réunis par un mucus tantôt grisâtre et demi-transparent , tantôt jaune ou verdâtre , et complètement opaque ; de sorte que le crachat entier paraît nuancé de diverses couleurs, variegatum ^ commé disaient les anciens. D’autres fois une autre disposition se remarque; ce sont des stries longues et déliées, contournées plusieurs fois sur elles-mêmes, réunies par du mucus qu’elles sillonnent , et dont leur couleur les distingue. Mais quel terme trouver pour retracer les formes infiniment variées que les crachats peuvent offrir dans cette période de la phthisie? Ces différences dépendent sans doute, i.°de la manière dont les bronches communiquent avec l’excavation tuberculeuse ; 2.” du nombre, de la longueur , de la largeur et du mode de division des tuyaux bronchiques que le liquide doit traverser avant de parvenir dans la trachée-artère; 5.° de la quantité et de la qualité du mucus bronchique auquel il se mêle; 4-* du séjour plus ou moins long qu’il fait dans les bronches avant d’être expectoré.
Sous quelque aspect que se montrent ces crachats, nous croyons exprimer assez bien la manière dont ils se forment , et donner une idée assez juste de leur disposition, en les désignant, avec M. Lermiuiei'j sous le nom générique de crachats composés.
Toutes les fois qu’on examine le poumon d’un malade qui a pré- !!enté l’expectoration précédente , on y trouve constamment les tubercules dans un état complet de ramollissement, creusant déjà dans le parenchyme pulmonaire des excavations profondes. L’on ne peut ici douter que la matière expectorée ne soit un mélange de la matière
tuberculeuse ramollie, et du liquide que sécrète la muqueuse bronchique enflammée.
XXXVI. La matière tuberculeuse, crue ou ramollie, n’est pas la seule matière que l’on trouve dans les foyers où elle a pris naissance; il arrive une époque où l’on y rencontre , soit seul , soit mêlé avec elle, un liquide qui en diffère totalement par son aspect: il est remarquable par sa couleur d’un gris sale, cendré , et quelquefois rougeâtre; cette dernière teinte paraît due à une certaine quantité de sang qui lui est unie. Ce liquide, qui a beaucoup d’analogie, par sa consistance, sa couleur et son odeur, ordinairement fétide, avec le pus sanieux qui s’écoule d’anciens ulcères de mauvaise nature, ou de certaines tumeurs blanches des articulations , nous semble sécrété par les parois mêmes des cavernes; le plus ordinairement de petits grumeaux d’un blanc mat , débris évidens de la matière tuberculeuse , sont suspendus au milieu de ce liquide.
Lorsque les cavernes ont été trouvées après la mort remplies par le liquide précédent, les crachats pendant la vie en ont presque toujours révélé l’existence.
Rare d’abord , il se montre de temps en temps par plaques isolées au milieu des crachats que nous venons de décrire. Peu à peu il devient plus abondant , et finit enfin par les former presque entièrement. Alors la matière expectorée ressemble tout-à-fait à la matière contenue dans les cavernes; elle est cependant toujours un peu plus consistante ; ce qui paraît dépendre de son mélange avec le mucus bronchique. C’est une sorte de purée homogène, oflfrant l’une des couleurs déjà indiquées, fétide ou inodore, au milieu de laquelle s’aperçoivent épars des débris de matières tuberculeuses: mais ceux-ci n’y existent pas toujours ; et dans les cas mêmes où on les trouve dans les cavernes , les crachats n’en offrent souvent aucune trace.
Ce genre d’expectoration est caractéristique ; il annonce que le malade est parvenu au degré le plus avancé de la consomption pulmo-
naire. On voit alors quelques phthisiques, auxquels il suffit de se coucher du côté opposé à celui où existent les plus larges excavations tuberculeuses, pour rejeter sur-le-champ et en très-grande quantité à la fois le liquide qui les remplit. On dirait un épanchement pleurétique qui se fait jour tout à coup à travers les bronches. Un de ces malades nous assurait qu’il sentait véritablement son poumon se vider, lorsque, après être resté quelque temps couché sur le côte droit, il se plaçait sur le côté gauche. Nous trouvâmes dans le poumon droit une vaste caverue encore à moitié pleine du liquide qui formait la matière des crachats, et communiquant avec un très-large tuyau bronchique, lequel le versait presque directement dans la trachée.
Nous avons quelquefois ouvert des phthisiques qui avaient présenté l’expectoration précédente , et dans les poumons desquels n’existait aucune grande caverne. Mais, dans ce cas, nous avons constamment trouvé une foule de petites excavations remplies par une matière analogue à celle des crachats, et communiquant avec des bronches volumineuses. Elles étaient assez nombreuses pour qu’on pût les regarder comme la source de l’expectoration abondante qui .avait lieu pendant la vie. Mais, si l’on se contente d’un examen superficiel, on ne découvre pas ces petites cavités, et l’on considère à tort la matière expectorée comme fournie par la muqueuse bronchique.
XXXVII. Lorsqu’au lieu de se présenter dans les derniers temps sous forme d’une purée homogène , les crachats ont continué à se montrer divisés, et à surnager à une sérosité abondante, il est trèscommun de les voir tout à coup changer de caractère quarante-huit ou vingt-quatre heures avant le terme fatal. La sérosité disparaît , et les crachats forment au fond du vase une masse plaquée, d’un gris sale , ne se détachant pas du vase lorsqu’on le renverse
XXXVIII. D’autres fois , peu de temps avant la mort , toute espèce d’expectoration se supprime; et si en même temps les autres syra-
ptômes s’aggravent, si surtout les forces diminuent tout à coup , o^tte suppression subite est regardée avec raison comme étaut du plus fâcheux augure. avait dit: Les phthisiques vivent tant qu’ils
peuvent tousser et expectorer. Tamdiii phthisici vivuni, quamdiù exf.ussire ne per sputa pulmoneni expurgare possunt.
La suppression de l’expectoration peut, comme dans la pneumonie, dépendre de deux causes. Le plus souvent le malade , parvenu au dernier degré de marasme et de faiblesse , n’a plus la force d’expectorer. Le liquide s’accumule dans le larynx, la trachée et les bronches, et le malade succombe asphyxié. On doit chercher alors à réveiller les forces éteintes par l’emploi énergique et prompt des stimulans externes et internes. Mais d’autres fois le malade cesse tout à coup d’expectorer , sans qu’aucun râle se fasse entendre dans la trachée , tandis qu’il existe constamment dans le cas précédent. En même temps, le râle muqueux , qui indique l’existence d’une caverne pleine de liquide dans les points de la poitrine où il se fait entendre, cesse tout à coup d’être sensible là où quelques heures auparavant l’oreille nue ou armée du cylindre le reconnaissait de la manière la plus évidente. Il faut donc admettre que le liquide qui remplissait la caverne a été rapidement résorbé. Nous avons quelquefois rencontré de vastes cavernes tout-à-fait vides chez des phthisiques qui avaient cessé d’expectorer peu de temps avant leur mort.
XXXIX. L’odeur des crachats des phthisiques a fixé depuis longtemps l’attention des médecins.
Chez le plus grand nombre des malades, la matière expectorée n’exhale qu’une odeur fade et nauséabonde, très-supportable lorsqu’on l’examine quelques heures après qu’elle est sortie du poumon. Mais, au bout de deux ou trois jours, elle a acquis une grande fétidité. Chez ces mêmes malades , la phthisie parcourt ses diverses périodes , et la mort survient sans que les crachats , qui se sont montrés sous leurs difîerens aspects, aient pris une odeur plus désagréable. Chez d’autres individus , les crachats , après être restés long-temps ino-
dores, acquièrent, quelques jours avant la mort, une insupportable fétidité, que l’on retrouve aussi dans la matière qui remplit les cavernes.
Quelle est la cause de ce changement dans l’odeur des crachats? Deviennent-ils fétides, comme on l’u dit, dès que l’air a pénétré des bronches dans les cavernes? Nous ne le croyons pas; car il nous est souvent arrivé d’insuffler sans effort une grande quantité d’air à travers de larges tuyaux bronchiques qui s’ouvraient dans les cavernes; et cependant les crachats n’avaient jamais été fétides ; la matière contenue dans les cavernes était également inodore. D’autres fois l’existence du râle muqueux pendant la vie ne nous a pas permis de douter que l’air n’eulrât librement dans de vastes cavernes pleines de liquide, et dans ce cas les crachats ne nous ont souvent présenté que l’odeur nauséabonde qui leur est ordinaire. Les chirurgiens savent d’ailleurs que le pus renfermé dans un abcès acquiert souvent une fétidité très-grande avant d’avoir été en contact avec l’air. Nous en avons vu un exemple frappant chez une jeune femme couchée au n.°9 de la salle S'*-Catherlne ( hôpital de la Charité). Elle portait au sein gauche un abcès qui, au dire de la malade, s’était formé lentement et existait déjà depuis long-temps. M. le professeur Roux en fit l’ouverture dès le premier jour de l’entrée de la malade. Il eut soin de faire remarquer aux nombreux élèves qui l’entouraient la fétidité extrême qu’exhala le pus au moment où il s’écoula à travers les lèvres de la plaie. Ce faitNqe prouve-t-il pas que la fétidité du pus, due souvent à l’air avec lequel il est en contact , dépend quelquefois aussi d’autres circonstances plus ou moins appréciables, telles que ses qualités ellesmêmes, la durée de son séjour dans la cavité qui le recèle, etc.? Il doit en être de même du liquide contenu dans les excavations tuberculeuses du poumon.
Quelle que soit la cause de la fétidité des crachats, l’observation a démontré que, lorsqu’elle se manifeste chez un phthisique dont l’expectoration était habituellement inodore, elle est du plus fâcheux augure. Hippocrate l’avait rangée parmi les signes mortels. Les an-
ciens médecins avaient coutume de projeter sur les charbons ardens les crachats des phthisiques ; et si une mauvaise odeur s’en exhalait y ils en concluaient que le malade était voué à une mort prochaine.
La fétidité des crachats est un signe beaucoup moins défavorable , si elle s’cst montrée dès le commencement de la maladie. Kan- Swiéten cite plusieurs observations de phthisiques qui vécurent longtemps quoique rendant des crachats très-fétides. On trouve dans le Recueil des thèses de Haller l’histoire d’un homme qui expectora pendant long-temps une matière purulente tellement fétide , qu’il était impossible de rester dans sa chambre sans que les fenêtres fussent ouvertes. Il guérit cependant.
C’est une opinion généralement répandue en médecine , depuis Galien J qui en parle dans ses ouvrages , qu’il est dangereux pour les personnes saines de sentir souvent et long -temps de suite les crachats des phthisiques. Les émanations qui s’en élèvent ont paru à quelques médecins susceptibles d’être absorbées par la muqueuse nasale ou bronchique, et d’être ainsi le germe d’une phthisie pulmonaire chez des individus qui n’y paraissaient pas disposés. Le danger est regardé comme d’autant plus grand que les crachats sont plus fétides. Ces idées ont été émises dans un temps où l’on croyait à la contagion de la phthisie pulmonaire.
XL. La saveur particulière des crachats des phthisiques a été notée avec autant de soin que leur odeur. La plupart des auteurs ont avancé que les phthisiques dont les crachais sont insipides tombent moins promptement dans le rnditasma. phthisin proni j qui fréquenter ins ip Ida spmtanl , tardiùs tabescunt. (Bennet, Theutr. tabid.'j Nos propres observations ne nous ont pas confirmé la vérité de cet ancien adage. Nous avons vu quelques phthisiques qui se plaignaient de la saveur insupportable de leurs crachats, et qui n’ont dépéri que lentement. D’aqlres , au contraire , dont les crachats étaient à peu près insipides , ont atteint beaucoup plus promptement le terme fatal. Nous
n’avons vu que très-peu de phthisiques qui nous aient dit trouver dans leurs crachats Ja saveur douce et sucrée qu' ff/ppocrate regarde comme un des signes de la consomption pulmonaire. Suivant la plupart des auteurs , ces crachats sucrés sont constamment accompagnés d’un amaigrissement rapide; Mais cette opinion nous paraît avoir été principalement avancée pour soutenir une hypothèse. On a prétendu, en effet , que la saveur sucrée des crachats était due à la présence de la matière nutritive, qui, passant à travers des poumons altérés, ne pouvait s y élaborer, transsudait à travers les parois des bronches, et se mêlait aux crachats, dont elle formait une grande partie. Nous n’aurions pas même rappelé cette ancienne opinion , qui n’est appuyée sur aucun fait , si elle n’avait été renouvelée dans ces derniers temps par Cahanis.
Les crachats salés ont été également notés par Hippocrate. Suivant lui , les personnes qui doivent devenir phthisiques rendent des crachats qui , d’abord salés , acquièrent ensuite une saveur douce. Salsiiginosum spuunt , deindè dulcius. Morton a beaucoup insisté sur le goût salé et âcre des crachats ; il le regarde comme un signe précurseur de la phthisie. II y a certainement beaucoup d’individus atteints d’un simple catarrhe pulmonaire dont les crachats ont souvent une saveur salée , et qui ne deviennent pas phthisiques. 11 y a aussi beaucoup de phthisiques dont les crachats n’ont jamais présenté de saveur salée bien prononcée.
Les crachats des phthisiques peuvent-ils devenir assez âcres et assez caustiques pour déterminer des érosions , et même des ulcérations plus ou moins considérables sur les parties qu’ils traversent , avant d’être expulsés ? Plusieurs auteurs, et en particulier ^ ont
pensé que telle était la cause de l’ulcération des cordes vocales, ulcération qui accompagne si souvent la phthisie pulmonaire, dont elle est même un symptôme. D’anciennes expériences de Morgagni y répétées par M. le professeur Orjila y nous apprennent que la matière résineuse de la bile peut , dans quelques circonstances , acquérir des qualités assez âcres pour déterminer Tulcération des tissus sur les-
quels on l’applique. Pourquoi n’en serait-il pas de même, dans quelques cas , de la matière de l’expectoration? C’est à l’expérience à décider celle question. Faut-i! croire à la vérité de l’histoire suivante , rapportée par Van-Swiélen ? üue femme phthisique, sur le point de rendre le dernier soupir , appliqua plusieurs fois ses lèvres humides sur le menton do son mari. La barbe de celui-ci tomba dans les endroits qui avaient été en contact avec la bouche de la malade.
XLI. Les anciens médecins comparaient la matière expectorée par les phthisiques au pus qui se forme dans les abcès; et ils portaient sur l’issue de la phthisie un prognostic favorable ou fâcheux , selon qu’ils voyaient les qualités des crachats se rapprocher ou s’éloigner de celles qui constituent le pus de bonne nature. Dans les abcès des parties externes , disaient-ils , le chirurgien augure bien de la maladie , s’il voit chaque jour un pus louable s’en écouler, si des clapiers plus ou moins profonds ne s’opposent pas à la sortie libre du liquide : on ne peut obtenir la guérison qu’en donnant au pus une issue toujours facile, et qu’en appliquant sur l’ulcère qui est résulté de l’ouverture de l’abcès des topiques qui le ramènent à la condition d’une plaie simple , et en produisent ainsi la cicatrisation. Suivant eux , l’impossibilité de remplir ces indications diverses , dans le cas d’ulcère du poumon , est la cause qui en rend la cure si difficile. Guidés par ces principes, ils jugeaient de l’état du poumon par l’inspection des crachats. Plus les qualités de la matière expectorée s’éloignaient de celles du pus de bonne nature, plus l’espoir de la guérison était faible à leurs yeux. Si sputum variegatum Jil concolor j si à fœdato oplimè depuratum , si ah inæquali optimè subactum , si à smlino irtsipidum ., si h Jœlente inodorum j si denicjiie faciliùs provenerit ^ sanitatis fulurœ indicio est. (Bennet, Theatr. tahid.)
XLII. Nous avons jusqu’à présent décrit l’expectoration de la phthisie telle qu’elle se présente dans le plus grand nombre de cas. Mais chez combien de malades est-elle loin d’étre aussi caractéristique !
Chez plusieurs nous avons vu la phthisie parcourir ses divers degrés ; nous avons trouvé, après leur mort, le tissu pulmonaire creusé par de vastes cavernes , et cependant l’expectoration n’avait jamais offert le moindre caractère. Arétée avait déjà signalé une variété de la phthisie où les crachats sont nuis. Nous citerons à l’appui de ce fait important les observations suivantes.
Une jeime fille, couchée au n.® \[\ de la salle Saint-Lazare , était tourmentée d’une toux violente, d’une dyspnée considérable. La poitrine résonnait parfaitement bien dans toute son étendue. Pectoriloquie évidente à la partie supérieure et antérieure du côté droit de la poitrine. Cependant l’expectoration fut toujours purement catarrhale pendant les trois semaines que nous l’observâmes. (Mucosité incolore , transparente et très-fdante , adhérant aux bords du vase par de longues stries, dont quelques-unes sont opaques. ) Dévoiement, fièvre hectique. Cette jeune fille s’éteignit peu à peu, et succomba sans agonie. Le sommet du poumon droit était creusé par plusieurs excavations communiquant toutes ensemble , et remplies à moitié par un liquide cendré, au milieu duquel existaient de petits grumeaux d’un blanc mat. Les deux poumons étaient d’ailleurs farcis de tubercules , la plupart à l’état de crudité. La muqueuse intestinale était parsemée d’une infinité de petites granulations brillantes, transparentes , comme cartilagineuses ; elles prenaient naissance dans la muqueuse , et ne s’étendaient pas au-dessous d’elle. Entre la membrane musculaire et la péritonéale existaient d’autres petits corps d’un blanc mat , de consistance crétacée ; c’étaient des tubercules à un degré plus avancé que les granulations précédentes.
Un jeune homme chez lequel la phthisie pulmonaire au dernier degré était annoncée par une toux opiniâtre qui persistait depuis sept à huit mois , par la fièvre hectique , le marasme , une grande dyspnt e , et chez lequel nous reconnûmes la pectoriloquie dans la fosse sus-épineuse droite , avait habituellement une expectoration tout-à-fait insignifiante , semblable à celle du catarrhe aigu parvenu à sa dernière période. C’était un mucus jaune-verdâtre, homogène ,
filant, mêlé d’air et de salive. Quatre à cinq fois seulement, pendant les six semaines environ qu’il resta à l’hôpital , à ce mucus furent mêlées des stiies d’un gris rougeâtre sale , qui nous parurent venir des cavernes pulmonaires. A l’ouverture du cadavre, on trouva le poumon droit rempli , du sommet à sa base , par une infinité de petits tubercules miliaires : il y en avait également , maison quantité beaucoup moindre, dans le poumon gauche. Au sommet du poumon droit existait une caverne pouvant contenir une grosse noix ; elle était entièrement vide.
Une femme de trente-cinq ans (salle Saint-Lazare) succomba à une diarrhée chronique qui persistait depuis trois à quatre ans. A l’ouverture de son corps , on trouva au sommet des deux poumons trois ou quatre petites cavernes communiquant ensemble, et remplies de matière tuberculeuse ramollie ; dans l’une d’elles s’ouvrait un très-large tuyau bronchique. Cependant cette femme , durant un séjour de trois semaines à la Charité, non-seulement n’avait jamais craché, mais encore, chose plus étonnante et plus rare, elle n’avait jamais accusé aucun symptôme morbide du côté de la poitrine.
Nous avons observé un cas semblable chez un jeune homme couché au n.® 89 de la salle Saint-Louis. Il succomba atteint d’une péritonite et d’une entérite chroniquès^ Nous lui avions plusieurs fois demandé s’il toussait; il avait toujours répondu négativement. Sa respiration était un peu gênée: mais Ce symptôme ne pouvait-il pas être attribué à la péritonite? L’eXpectoration était nulle. Le malade succomba dans le dernier degré du marasme.
De nombreuses uleéi'alions , au fond desquelles existait de la raalière tuberculeuse, couvraient la muqueuse intestinale. Epanchement purulent dans lè péritoine, qui était recouvert de fausses membranes d’un rouge intense : entre elles et le péritoine s’étaient développés de petits tubercules.
Le soinraet du poumon droit était creusé par une cavité capable de contenir une pomme d’api ; une couche purulente concrète , peu épaisse , en tapissait les parois : elle était vide de matière. A côté
d’elle existaient trois ou quatre autres cavités plus petites , conimuiiiquant les unes avec les autres , également vides. Le reste du poumon contenait beaucoup de tubercules crus. La muqueuse bronchique était pâle.
Les cavernes, une fois vidées de la matière tuberculeuse, avaientelles cessé de sécréter de nouveau liquide? Le travail du poumon avait-il été suspendu par celui qui avait lieu dans le ventre?
XLIII. D’autres fols, et ce cas est beaucoup plus commun que le précédent, la nature de l’expectoration annonce bien l’existence d’une phthisie pulmonaire; mais elle est loin d’indiquer l’état du poumon. C’est ainsi que , chez des phthisiques dont les crachats divisés semblaient formés par de la matière tuberculeuse ramollie , nous avons trouvé de vastes excavations pleines d’un liquide grisâtre ou rougeâtre, que nous n’avions pas observé dans les crachats.
XLIV. Nous avons déjà yu que, lorsqu’une pneumonie se déclare chez un phthisique, les crachats changent tout à coup de caractère, et n’annoncent plus que l’inflammation aiguë du poumon , excepté cependant dans quelques cas où les deux expectorations se confondent.
XLV. Pour ne pas être induit en erreur par les signes que peuvent fournir les crachats des phthisiques , il faut encore avoir égard à l’époque de la journée à laquelle on les examine. En effet, plusieurs malades n’ont une expectoration caractéristique que pendant la nuit et le matin ; le reste de la journée, ils ne crachent pas , ou bien leur expectoration est purement catarrhale. D’autres n’expectorent que vers la fin des exacerbations de la fièvre hectique ; leur toux est sèche pendant toute la durée du redoublement. Il en est , sous ce rapport^ des excavations tuberèulèuses du poumon comme de plusieurs ulcères externes, dont on a vu la surface se dessécher pendant l’accès d’une fièvre intermittente , et commencer à s’humecter de nouveau à me-
sure que l’accès approchait de sa fin : Baumes en a cité un exemple rcmarquabie.
Xl.VI. D’autres fois c’est sans aucune cause connue que les crachats cessent par intervalles d’être caractéristiques. Cette sorte d’intermittence de l’expectoration s’observe assez fréquemment chez les phthisiques, et mérite de fixer toute l’attention des praticiens. Nous l’avons vue quelquefois alterner d’une manière frappante avec la diarrhée. Toutes les fois que les selles devenaient plus fréquentes, les crachats étaient moins abondans , ou même disparaissaient complètement. Nous avons vu aussi , chez un phthisique dont une des cotes gauches était cariée, l’abondance de l’expectoration diminuer toutes les fois que la suppuration entretenue par cette carie devenait plus copieuse. Baumes parle d’un phthisique qui portait un ulcère au scrotum ; beaucoup de pus s’en écoulait. Toutes les fois que sa quantité était moindre, cette évacuation était remplacée par une expectoration purulente très-abondante; dès que la suppuration de l’ulcère se rétablissait, les crachats purulens cessaient de se montrer. Ces faits dépendent d’une loi physiologique dont nous voyons tous les jours des applications nombreuses ; lorsqu’une sécrétion augmente d’activité , les autres diminuent à proportion.
Un phthisique pectoriloque chez lequel l’expectoration se suspendait par intervalles nous a offert le phénomène suivant: lorsque, depuis deux ou trois jours, il ne crachait plus, la pectoriloquie était remplacée par le râle muqueux , indice certain de la plénitude des cavernes. A mesure qu’il recommençait à cracher, le râle muqueux devenait de moins en moins sensible, et à mesure aussi la pectoriloquie reparaissait. 11 serait , je pense , bien difficile d’expliquer quelle cause pouvait retenir ainsi pendant un certain temps dans les cavernes la matière exhalée par leurs parois, puis lui permettait d’en sortir, bien que l’air ne cessât pas d'y pénétrer librement.'
XLVII. Nous nous sommes attaché, dans le cours de cet article, à faire ressortir les variétés nombreuses que peut présenter l’expecto-
ration des phthisiques. Nous avions déjà vu dans les chapitres précédons que le mucus fourni parla membrane des bronches, que le pus amassé dans les plèvres et versé dans les conduits aériens , peuvent souvent simuler d’une manière plus ou moins parfaite les crachats qui appartiennent aux tubercules pulmonaires. Il est encore quelques cas plus rares dans lesquels on a observé une expectoration qui pouvait être facilement confondue avec celle de la phthisie : nous allons les passer en revue.
Des corps étrangers se sont quelquefois introduits dans les poumons, soit par la trachée-artère, soit à travers les parois thoraciques blessées. Tous les accidens de la phthisie se sont manifestés , une expectoration purulente s’est établie , et les malades, après avoir été aux portes du tombeau , ont été guéris par l’expulsion spontanée du corps étranger; d’autres, moins heureux, ont succombé, et après leur mort on a trouvé , dans le poumon, dans la plèvre ou dans les bronches un foyer purulent au milieu duquel existait le corps étranger. Barthohn, Sennert , C. S, V anderwiel j Morton ^ Bonet^ Morgagni j ont cité des faits de ce genre.
D’autres fois on a vu une expectoration purulente , accompagnée du dépérissement du malade, avoir sa source dans des abcès considérables situés le long de la trachée , dans l’intérieur de laquelle ils s’étaient vidés. Morgagni nous a conservé l’histoire d’une femme qui, après avoir éprouvé pendant long-temps une grande difficulté de respirer, expectora tout à coup un pus fétide et abondant à l’instar d’une vomique. Pendant quinze jours elle présenta les mêmes crachats; son oppression devint de plus en plus forte, et elle succomba. On trouva , à la partie postérieure de la trachée-artère, à un pouce au-dessous du cartilage cricoïde, une tumeur grosse comme une noix, faisant saillie dans l’intérieur de la trachée, dont elle oblitérait en partie la cavité. En comprimant cette tumeur, on voyait s écouler dans la trachée , à travers une feule que présentaient ses parois, un liquide purulent semblable à la matière de l’expectoration. Aucune autre lésion n’existait.
- Enfin , dans quelques cas rares, le pus rendu par Ifexpectoration parait avoir eu sa source dans un abcès formé dans le foie , ou aux environs de ce viscère. L’on a trouvé alors le diaphragme détruit , et le parenchyme du poumon perforé comme dans les cas où un épanchement pleurétique se vide dans les bronches, f^an- Swieten y Morga^ni j Lieiitaud y Reid , M. Portai , ont publié des observations de ce genre. Les malades qui en sont le sujet avaient éprouvé tous les symptômes de la phthisie pulmonaire.
Il nous paraît résulter de ces diverses considérations que l’inspection des crachats ne doit jamais suffire à un médecin sage pour affirmer ou pour nier l’existence delà phthisie. Ainsi, lorsque Cullen a défini cette maladie une expectoration de pus ou de matière purulente qui sort des poumons et est accompagnée de fièvre hectique, il a donné une définition qui nous semble tout-à-fait incomplète et et inexacte , puisqu’il l’a basée sur un symptôme qui n’existe pas toujours, et qui, lorsqu’il existe, ne suffit pas pour caractériser la maladie.