Gangrène du poumon
XLVIII. Cette maladie, fort rare, ne peut guère être considérée , d’après M. Laënnec, comme une des terminaisons de la pneumonie ; c’.est une gangrène primitive, de mém« que l’anthrax, la pustule' maligne, etc.
La partie du poumon frappée de gangrène présente d’abord un aspect tou t-à-fait semblable à celui de l’escharre produite sur la peau par la potasse caustique ; une odeur de gangrène s’en exhale. Au bout d’un temps plus ou moins long, cette escharre se ramollit et se
transforme en un putrilage grisâtre très-fétide; enfin celui-ci Se fait jour à travers un tuyau bronchique, et la place qu’il occupait est convertie en une excavation ulcéreuse. Les parois de celle-ci continuent à sécréter un liquide à peu près analogue à celui qui a été évacué ; très - souvent aussi elles sont le siège d’abondantes hémorrhagies.
La maladie que nous venons de décrire, d’après M. Laënnec^ sous le nom de gfingrène du poumon , constitue la phthisie ulcéreuse de Bayle.
Elle est surtout caractérisée par l’expectoration d’un liquide d’abord verdâtre, puis d’un gris rougeâtre, exhalant une odeur fétide qui rappelle celle de la gangrène des parties externes. L’observation suivante pourra nous en donner une idée.
Un ancien marin âgé de trente-six ans, cheveux noirs, peau brune, a été toute sa vie très-sujet à contracter des rhumes. Depuis quatre mois il éprouve nue faiblesse inaccoutumée, il est tourmenté de temps en temps , surtout le soir et le matin , par de petits frissons suivis de chaleur et d’une sueur abondante ; il a de l’oppression , il tousse et crache beaucoup; il a habituellement gardé la chambre, sans faire aucun remède ; depuis quelques jours il crache du sang. Le malade s’est enfin déterminé à entrer à la Charittr( salle Saint- Lours, n® 76). n était alors dans l’état suivant :
Face très-pâle, œil abattu , grande faiblesse , décubitus sur le dos, dyspnée, toux fréquente , expectoration facile . ayant lieu au moindre effort de toux, très-abondante, remplissant en vingt-quatre heures quatre fois à peu près le crachoir ordinaire ; elle est formée par une sorte de bouillie ou détritus d’un gris sale , rouge en quelques points, sans viscosité , exhalant une fétidité insupportable qui rappelle l’odeur de la gangrène. La percussion fit reconnaître un son mat à la partie inférieure latérale droite de la poitrine. Râle muqueux dans une grande partie de ce môme côté, le pouls est très-fréquent, la peau chaude ; selles ordinaires.
Cependant le malade dépérit rapidement. Tous les matins nous le
trouvions en sueur. L’haleine exhalait une odeur semblable à celle des crachats, lesquels devenaient de plus en plus fétides. Le vingtcinquième jour de l’entrée du malade , ils avaient changé d’aspect ; ils n’étaient plus formés que par un sang brunâtre , très-fétide et trèsabondant. Continuation de l’hémoptysie pendant douze jours, au bout desquels les crachats reprennent leur premier aspect; ils sont toujours aussi abondans. L’oppression est très-grande, la faiblesse extrême; le pouls, toujours très-fréquent, peut à peine êti'e senti; peau brûlante ; les traits de la face sont profondément altérés. Le lendemain, sueur générale et visqueuse, pouls filiforme, haleine plus fétide que jamais; râle trachéal. Le malade succombe dans la journée.
Ouverture du cadavre faite quarante - une heure après la mort. Marasme peu avancé, cadavre très-fétide.
La face externe du poumon droit est libre d’adhérences dans ses trois quarts supérieurs. Son quart inférieur est fortement fixé aux côtes correspondantes. Les fausses membranes qui unissent en cet endroit les plèvres costale et pulmonaire étant incisées, l’on parvient dans une cavité assez large pour contenir une très-grosse pomme. Sa paroi supérieure est formée par ces. fausses membranes ; l’inférieure par la plèvre diaphragmatique Sa paroi externe répond aux côtes; sa paroi interne est formée par le poumon lui-même. Cette poche pleurétique est remplie d’un liquide grisâtre analogue, par son aspect et son odeur, au liquide que le malade avait expectoré pendant les derniers jours de sa vie. La paroi interne de cette poche offre en bas une ouverture irrégulièrement arrondie , assez grande pour recevoir l’extrémité du petit doigt. En insufflant alors par la trachée, on voit des bulles d’air s’échapper en grande quantité à travers cette ouverture; preuve évidente qu’une communication existe entre la poche pleurétique et la trachée. Le scalpel, porté dans cette ouverture pénètre dans une vaste excavation, ou plutôt dans une foule de petites cavités communicjuant toutes ensemble , et traversées dans tous les sens par une multitude de brides, dont les unes sont formées par des débris
du parenchyme pulmonaire, et les autres par des vaisseaux. Les parois de ces cavernes anfractueuses sont formées par le tissu même du poumon : aucune fausse n)embrane ne les tapisse; elles sont d’un rouge livide. Le tissu pulmonaire , autour de l’ulcère, est très-dense en plusieurs points , gris et grenu à l’incision. En d’autres points, il est réduit en une sorte de putrilage. Cet ulcère a envahi la presque totalité du poumon. Un liquide semblable à celui qui existe dans la poche pleurétique le remplit en partie; mais, de plus, entre les brides est interposée une matière blanche , à peu près comme les caillots fibrineux se placent souvent entre les mailles que présentent à leur surface interne les cavités du cœur. Par sa consistance, sa couleur, la facilité avec laquelle elle se laisse déchirer par le doigt qui la presse, cette matière, dont nous ignorons l’origine et la nature, nous semble ne pouvoir être mieux comparée qu’à la substance cérébrale qui a été long-temps maniée. De toutes ces parties s’exhale une odeur d’une fétidité gangréneuse insupportable.
Le poumon gauche offre çà et là quelques tubercules ramollis. Les grosses bronches de ce poumon sont remplies d’un liquide grisâtre, qui vraisemblablement a reflué des bronches du poumon droit.
Tous les autres viscères sont sains.