‹ Recherches sur l'histoire du langage et des patois de ChampagneChapitre 3 sur 39 · XXXIJ · texte numérisé non relu

XXXIJ

Le serment de 842 est le premier monument de notre langue: il suffit d’y jeter un coup d’œil pour y découvrir que sa source est purement latine. L’idiome populaire ne lui fournit que des finales et des prononciations étranges. Le Gaulois avait préféré Rome à l’Allemagne, la civilisation de son temps à la barbarie, il avait accepté la suprématie de la ville éternelle : mais il avait, en murmurant , courbé la tête sous celle des Francs ; et de celle-ci, la Providence devait lui permettre de s’affranchir cette fois sans changer de maître.

Le clergé de nos contrées suivait attentivement les révolutions de la langue. Dans son sein, il gardait avec piété le culte du latin, le dépôt des belles-lettres antiques , des sciences des anciens jours (1) ; mais, en même temps, il veillait avec scrupule à l’éducation religieuse du peuple , et cherchait sans relâche les moyens de lui faire comprendre le sens des textes originaux, qu'il ne pouvait plus entendre. L’instruction offerte aux clercs dans les écoles publiques, leur donnait bien les moyens de parler et d’écrire dans la langue latine : mais leur enseignait-on les idiomes roman ou tudesque ? Nous n’en voyons pas de preuves dans notre province. La grammaire dont Charlemagne ordonna l’enseignement (2) , était grammaire latine : les humanités, qu’il fît professer dans tou^ les chapitres et les monastères, étaient les belles-lettres latines (5). Cependant il était en général interdit aux ecclésiastiques de prêcher dans une langue étrangère à leur auditoire ; s’ils se trouvaient dans l’impossibilité d’entrer personnellement en rapport avec hs fidèles soumis à leur direction , ils devaient se faire assister par un clerc plus instruit , et chargé de transmettre au peuple dans son dialecte les paroles sacrées, mais ce moyen de communication pouvait manquer souvent : les hommes parlant assez purement plusieurs idiomes pour s’en servir en public et coopérer à l’interprétation des saints textes étaient rares. Pour y suppléer on inventa des formules latines, auxquelles devaient se réduire l’exhortation du prêtre. Ce fait important prouve que la langue latine pouvait encore à la rigueur être entendue par la population Romane (4).

(1) Labia sacerdotis custodient scicntiam. . . — Malach. 2. — Lettre de Rieulfe , évêque deSoissons, 882. — Act. de la prov, de Reims, t. I.

(2) Voyez Loup de Ferrières et Eginhard.

(?») Voyez Concile de Châlons-sur-Saône, chap. 5 et 8.

(4j Notutn est omnibus irnpossibile esse sine fide placere Deo, et ideo nullus sit preshyter qui in ecclesia publiée

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Les conciles et les synodes multipliaient dans le môme sens leurs prescriptions (1). Hincmar , le célèbre archevêque de Reims , dans les statuts qu’il publiait en 852 , avoue clairement que les prêtres ne savaient ni tous le latin , ni tous l’idiome vulgaire (2). Hérard, archevêque de Tours, dans ses études sur les capitulaires, ne veut plus de prières, de formules récitées et non comprises (5). Le christianisme est fait pour l’intelligence et non pour les lèvres. Il parle au cœur et non aux oreilles. Ce qui lui faut, ce ne sont pas des mots, mais des impressions, des croyances raisonnées (4j.

non doceat linguâ , quam audiiores intelligent, fidem omnipotentis Dei in unitate et trinitate simpltcUer credere , et ea quœ omnibus generaliter dieenda sunt de malis evitandis , sive bonis faciendis, et judicio in resurrectione futuro. — Si veto ipse verbis manifesté explicare non potuerit, petat sibi a doctiore transeribi qualité)' aperle légat quod, qui audient, intelligant, — et qui arnplius non potuerit , his verbis admoneat : — pœnitenliam agite ! Appropinqunbit regnum cœlo- Tum. — Capitulaires, 6e livre, § 185. Baluze, p. 954.

(ij Seholæ sane ad filios et minislros ecclesiœ instruendos, sicut îiobis prœterito tempore ad Altiniacum promisistis et vobis injunximus , in congruis loeis , ubi needum perfectum est, ad multorum utilitaiem et profectum , a vobis ordinari non negligantur. — Concile d’Atligny, 882.

(2) Cap. I. — Neenon et sermonem Athanasii de fide , cujus initium est Quiemnque vult salvus esse, etc, — memoriœ quisque commendet et sensum illius intelligat et verbis communibus enuntiare queat. — Synode de Reims , 852. — Act. de la prov. de Reims. T. 1, p. 205.

(3) Ut nemo a sacrofonte aliquem suscipiat nisi orationem dorninicam et symbolum juxta linguam suam et intellectum teneat ; et omnes intelligant pactum quod cum Deo fecerunt. — Extrait des Capitulaires, par Hérard , archevq. de Tours, 859. — Baluze.

(4) Ut seholæ sanctarum scrîpturarum et humanæ litteraturœ, undè annis prœcedentibus per religiosum imper atorum studium magna illuminatio ecclesiœ et eruditionis utilitas processit, restituantur, deprecandi sunt pii principes nostri, et omnes fratres, et cœpiscopi nostri instantissimè com~ monendi; — ut ubicumque omnipotens Deus idoneos ad docendum, id est fideUter et veraciter intelligentes , donare dignetur: — conslituantur ubiquè scholœ publicœ—scilicet ut utri~ usque eruditionis, divinœ scilicet et humanæ, in ecclesïa Dei fructus valent accusare, quia quod nimis dolendum est et perniciosum maxime, divinæ scripturæ verax et fidelis inieh

Si les princes Carlovingiens, déjà dépouillés de l’Allemagne et de rilalie, avaient oublié leur origine pour adopter les mœurs, les passions, l’idiome des Gallo-Romains, ils seraient restés puissants et populaires. Mais pour ressembler à Charlemagne, il ne leur suffisait pas desavoir l’allemand: ce n’était pas aux traditions minutieuses de leur race, qu’ils auraient dû rester ûdèles. En 885, Louis 111 triomphe des Normands: un poème célèbre sa victoire. C’est p(iur lui plaire qu’on l’écrit: l’auteur le compose en vers allemands. Nous en citons quelques lignes (1).

Les flatteurs n’ont jamais sauvé les dynasties ; et celle des Carlovingiens descendait rapidement l’échelle , que ses chefs avaient gravie d’une manière si glorieuse. Divisés entre eux, trahis par les hommes de leur sang, menacés de toutes parts, ils étaient chaque année forcés de livrer en fief, quelques provinces de leur royaume. La Champagne, longtemps administrée par des ducs ou gouverneurs, découpée depuis en plusieurs comtés, se trouvait, au milieu du x® siècle, possédée par les descendants de Bernard, roi d’Italie. Herbert, 2® du nom, son petit-fils , le trop fameux comte de Vermandois , celui qui ne craignit pas de faire prisonnier Charles-le-Simple son parent et son roi , laissa quatre fils : ils partagèrent ses domaines. Albert, l’aîné, reçut le Vermandois et la Picardie ; Herbert obtint la Brie et le comté de Meaux ; Robert fut comte de Troyes : ce fut lui, qui fonda le comté de Champagne , en 9o8. Hugues, son quatrième frère, parvint à s’emparer de l’archevêché de Reims. Nous ne ferons pas l’histoire de ces temps malheureux ni celle des fautes commises par les descendants de Charles le Grand. Disons seulement qu’à une époque où toute la nation parlait roman ou français, les princes, par un entêtement incompréhensible, persistaient à user de l’idiome germain. En 918, Artaud, archevêque de Reims, dépossédé par Hugues de Vermandois , envoie ses plaintes au concile d’Engilheim. Là se trouvent Othon, roi de Germanie, et le roi de France Louis d'Outremer. Ils ne comprennent pas le latin ; et c’est en tudesque qu’il faut

Ugentia jam iia dilabitur vix ut ejus exlrema vestigia reperiantur ; et idcircô ingenti curà et studio remedium procurandum est.

Canon du concile deToul, 869. Approuvé à Langres quel- ♦ ques jours auparavant.

(I) Voyez page 18.

traduire la lettre du prélat rémois (1). Etrange aberration de Louis, alors que son royaume ne renferme plus guères que Laon, Boissons et Reims.

Cette faute capitale devait naturellement proGter aux ennemis de la couronne : les petits-fils de Robert le Fort, successivement comtes de Paris, marquis et ducs de France, entreprenaient tout, sacrifiaient tout pour se faire français, pour s’enraciner au milieu de ce peuple, qui les adoptait pour chefs, qu’ils sauvaient de l’anarchie et de la guerre étrangère. Sous leur patronage naquit et grandit l’idiome, que nous parlons. Les pays, qui composaient leur fief, furent les premiers délivrés du tudesque. C’est sur notre sol, que les Germains perdirent leur dernière bataille. Les Ardennes, Langres, Troyes, Meaux, Sens, avaient abandonné la cause Carlovingienne, quand Reims et Laon lui donnaient encore asile.

C’est à Reims, dans l’ancienne métropole de Belgique , que se leva l’étoile des Francs , quand Clovis fut converti : c’est à Reims , c’est à Laon qu’elle s’éteignit, quand Louis V mourut sans enfants, quand son frère Charles îut livré à ses adversaires. Les Belges se donnaient une origine germanique: ils furent les derniers partisans de la monarchie allemande. Aussi ce n’est pas dans nos contrées, que la langue romane fit au début ses plus rapides progrès.

Nous n’avons pu trouver aucune de ses œuvres relative à la Champagne proprement dite. Des mots, des noms épars dans des chartes latines peuvent seulement être cités (2). On peut néanmoins juger du terrain conquis dans la France orientale par l'idiome gallo-romain, quand on voit, en 940, Adalberon, évêque de Metz, de cette capitale du royaume d’Ausirasie, cette ville notable du royaume de Germanie, parler presque français (3), quand on voit Aimoin, évêque de Verdun, dans la même contrée, prononcer , devant un illustre auditoire , une harangue en roman (4). A la fin du xe siècle, on n’était plus réduit à traduire en tudesque ce qu’on voulait dire au roi de France. Hugues Capet et son fils entendaient et parlaient la langue

(1) Flodoard, histoire de l’église de Reims, liv. iv, chap, 35,

(2) V. p. 21 et 22. — (Z) V, p. 23.

(4) Concile de Verdun, 995.

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romane. Le rui Robert afloclait d’en user ; il montrait à

ceux, qui la possédaient, une préférence marquée. Aussi les puissances étrangères, les grands vassaux de la couronne avaientils soin de choisir leurs envoyés auprès de lui parmi les hommes sachant l’idiome de l’île de France (I). Les temps étaient changés : c’était alors en roman que chantaient les poètes. Le poème de Boèce, les vers conservés dans un manuscrit de Saint-Benoitsur-Loire, dont nous publions quelques lignes (2j , paraissent pCmonter à celte époque. Ils sont écrits dans ce dialecte de transition qui n’est plus le latin, qui n’est pas encore le français. — Le roi Robert avait fait des études aux écoles de Reims : )e célèbre Gerbert, depuis souverain pontife, y occupait une chaire, il y compta plus de 4,000 écoliers. Mais c’était probablement le latin qu’on enseignait dans cette université, dont le berceau se perd dans la nuit des temps, llincmar, à la fin du ix® siècle, avait soutenu nos écoles. Foulques, archevêque de Reims, mort en l’an 900, les rétablit : il y appela la jeunesse des villes et des campagnes (5). Le latin, professé par les maîtres les plus savants, était loin d’avoir la pureté classique du siècle d’Auguste. Almannus, moine d’Hautvillers, auteur fécond et estimé, convenait lui-même qu’il s’inquiétait peu des règles de la grammaire, et qu’un barbarisme ne troublait pas sa conscience littéraire (4). Néanmoins la langue latine était encore , sinon parlée , au moins entendue par l’élite de la société. Sans doute ou pouvait trouver un auditoire en état d’assister à un cours ou à un sermon en latin : mais il fallait le composer de clercs, de prêtres , d’écolieis se préparant aux éludes de droit , et de princes , qui doivent tout savoir. Aussi le roi Robert , l’élève des écoles de Reims, passait pour un prince instruit. H encouragea les lettres par son exemple. — Roi sans lettres, disait-il, est un âne couronné. S’il possédait le latin, s’il composait dans celle langue des hymnes, que nos églises n’ont pas encore oubliées , il savait se montrer français en public. Premier prince de sa lace , possesseur héréditaire et

(1) Chronique de saint Michel.

(2) V. p. 24 et 2ü.

(5) V. Flodoard, liv. 4, chap. ix.

(4) Ipsas grammatieœ coutelas , quitus a barbarismo aut solœcismo censet ipso cavendum, aut nihil aut parum curamus. • — Lettre d’Almannus à Theudoin, doyen de Châlonssur-Marne. — Marlot français, t. II, p. 676.

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légitime de la couronne , il s’en montra digne en donnant au pays 35 ans de paix et de bonheur. Avec les Capétiens renaît en eux la nationalité gauloise; avec eux commence le règne de la langue française.

Période du xie et du xii« siècle.

Le Roman , idiome d’un peuple libre , va cependant garder son nom pendant un siècle encore. Pendant un siècle , comme la monarchie, il doit attendre ses jours de conquête ; ils ne tarderont pas à se lever. Mais il subira d’abord toutes les conséquences de l’anarchie féodale.

Dans tout comté , dans tout domaine il y a des écoles ; églises , chapitres , monastères ont les leurs ; chaque ville , chaque bourg devint un centre autour duquel se réunissent les gens de campagne. Les cantons se grouppent , s’isolent et redeviennent presque des tribus. Les hommes des fiefs limitrophes sont étrangers les uns aux autres : souvent ils sont ennemis. Ils ont leurs frontières et leur douane. Champenois et Lorrains, Normands et Bretons, Français et Flamands , se regardent comme des races distinctes. L’université de Paris consacre ces prétentions en divisant ses élèves non pas en classes, mais en nations. — Les rivalités des grands vassaux perpétuèrent pendant près de deux siècles cette léthargie de l’unité nationale C’est alors que se formèrent les dialectes usités encore dans les provinces. 11 y eut un patois français né dans l’île de France , dans les comtés de Reims , de Vermandois , d’Orléans , de Sens et de Valois. 11 a partagé la destinée du trône. Placé sous la bannière des Capétiens, il la suivit partout où elle se fit reconnaître. C’est lui que les littérateurs et les poètes, ces fidèles serviteurs de la fortune, ne cessèrent dès lors d’étudier, de polir et de conduire à l’état de langue régulière. Les autres patois, en leur qualité de vassaux, de sujets, furent négligés : voués au mépris des muses ils restèrent sans monuments et finirent par être abandonnés aux gens de campagne.

Si les premiers Capétiens eussent été assez puissants pour rétablir rapidement l’empire de Charlemagne , l’unité du langage se fut réalisé comme celle de la nation; mais ils durent d’abord

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chercher à s’asseoir, à comprimer les attaques de leurs pairs aussi jaloux que redoutables. Leur influence ne put s’étendre qu'autour de leur domaine. Les anciennes provinces de Narbonne, de TAquitaine , du Lyonnais restèrent étrangères à ce qui se passait dans les contrées septentrionales. Probablement elles parlèrent dans l’origine un roman analogue à celui du nord. Mais ces deux idiomes n’eurent bientôt de commun que le point du départ. Pendant que les habitants de l’ancienne Belgique , les Wallons, les Picards , les Normands, les Français et les Champenois suivaient à peu près dans leur langage une même direction ; celui des méridionaux subissait d’un autre côté une déviation notable. Bientôt le Sud et le Nord eurent chacun le sien ; au premier la langue d’oc , au second la langue d’oil. A chacune d’elles de nombreux dialectes , tout à la fois analogues et distincts , variés mais néanmoins de la même famille. La langue d’oil ne cessa de changer , de se perfectionner jusqu’à ce qu’elle devint la langue française. La langue d’oc , plus longtemps fidèle aux créations de la langue romane , plus longtemps digne de ce nom , eut ses lois et sa littérature. Pendant près de deux siècles elle soutint avec avantage le combat, que lui livrait la langue d’oil. Mais celleci fut celle de nos rois : elle devint celle des courtisans, des littérateurs , des grammairiens , des avocats , des marchands , des gens d’affaires, de ceux qui parlent, chantent , voyagent , négocient et écrivent.

Notre province était voisine de l’île de France ; la couronne possédait une partie de la Brie et du Vermandois. D’un autre côté, les comtes de Champagne , issus des Carlovingiens et par suite de la race Allemande, s’éteignirent en -J 0 19. Un prince, déjà possesseur de la Beauce , des comtés de Blois et de Tourraine , terres éloignées de la Germanie , fut leur héritier, Eudes, tel était son nom , réclama cette succession du chef de sa bisayeule, fille d’Herbert II», comte de Vermandois. Sa famille, établie dans la Gaule celtique, y occupait un rang distingué dès l’an 900. Il fonda la maison de Champagne, que nous allons bientôt voir protectrice éclairée des arts et des belles-lettres. Élevé loin de la Germanie , près de l’Orléanais , celte partie notable du royaume de France proprement dit , il dut être familier avec la langue, qu’on y parlait ; son arrivée sur notre sol accéléra le triomphe du dialecte, dont la Providence voulait faire l’idiome d’une grande nation.

Cependant la langue romane, en se modifiant sans doute d’une manière irrégulière et capricieuse, allait se perpétuer

jusqu’à la fin du xi® siècle (1). Alors seulement, elle prit un caractère spécial et se soumit aux lois du dialecte admis dans l’île de France. Son nom lui survécut longtemps ; dans les premières années du xme siècle on voit les poètes et les chroniqueurs parler de traduire le latin en roman , alors que leur dialecte est le Français de leur âge.

La langue tudesque avait encore dans les Ardennes, en Lorraine surtout, des représentants. Elle était loin d’être morte dans nos contrées : leurs relations perpétuelles avec la Saxe, l’Alsace, les Vosges, maintinrent parmi nous un grand nombre de mots théostisques, preuves irrécusables de la domination exercée par l’idiome franc en Champagne.

Quant au latin son règne était passé depuis longtemps. On ne l’apprenait plus au berceau : il fallait l’étudier à grande peine. Jusqu’à la fm du xi® siècle, les religieuses durent le savoir, l’entendre et le parler. Mais à cette époque il devint impossible d’exiger d’elles des travaux sans rapport avec l’éducation de la famille , avec la vie commune, et sans utilité sociale. Elles en furent enfin dispensées. Des sermons en langue romane , des instructions écrites dans le dialecte des pays qu’elles habitaient, leur permirent de comprendre les préceptes de la religion, à laquelle elles s’étaient vouées.

Une portion de l’ancienne Belgique s’était , bien avant la Champagne, soustraite à la langue des Francs. La Neustrie, dans les dernières années du ix® siècle, avait été donnée en fief à Rollon , l’aventureux chef des Normands. Il arrivait de Norvège : son idiome était probablement pur de tout mélange avec la langue latine ; mais le nouveau duc se convertit au christianisme , adopta les mœurs neustriennes et le langage d’une province jusqu’alors dépendant de la couronne de France. Dans ce jeune état la civilisation marcha rapidement : elle s’appuya sur la force et la victoire. Sous ses ducs, la Normandie devint la plus grande , la plus puissante des provinces de l’ancien empire français. Rollon et ses successeurs , loin de faire accepter par la violence les lois et l’idiome des Scan-

(1) Si vulgari, id est romand linguâ uferetur, omnium aliarum putaretur inscius ; si vera teuionicâ emtebat perfeetiùs ; si îatinâ, nullâ omnino absolutiùs. — Vie d’Adélard, abbé de Corbie, composée par Gérard, dans le xi» siècle. — D. Mabillon. — Act. s. Ord. s. Bened. t. V.

(linaves, apprirent mairie les poèmes carulingiens ; à la bataille (J’Hastings, en l066, c’était la chanson de Kolland que chantaient les conquérants de l’Angleterre. Leurs lois, rédigées vers 1080, forment le texte le plus ancien, que l’on connaisse en langue française ayant date certaine. La Normandie, dès la première moitié du xiie siècle, avait des poètes brillants. Ils fondaient une littérature appelée à traverser les âges. A eux revient le célèbre mythe de la table ronde : et quand les poètes champenois chantaient ses héros , ils traitaient des sujets inventés aux bords de la Seine , de la Tamise , ou dans l’ancienne Armorique.

Ce n’est pas la poésie mondaine , qui fait les langues ; elle les illustre, les perfectionne. Mais leur véritable père , c’est le peuple. C’est après lui, que travaillent professeurs, philosophes et grammairiens: ce sont ses œuvres, qu’ils essayent d’embellir, de régulariser. Aussi la prose doit-elle toujours naître avant le poème. Les textes officiels, les traductions des saintes écritures, les lettres missives , les sermons précédèrent dans le nord les vers de Me Casse et ceux de Chrétien de Troyes. Quelques chants sacrés peut-être leur furent antérieurs. Nous citerons comme exemple l’Épistre de Saint-Étienne, telle qu’on la chantait à Soissonsdans lexii® siècle. Cet hymne sacré, mêlé de prose latine et de vers français, monument, des plus caractérisés, élevé entre l’avenir et le passé , est une transaction entre Rome et la France (1). Nous publions aussi un fragment de la Passion , traduit en dialecte lorrain, un chapitre du second livre des Rois, quelques lignes des sermons de saint Bernard, des enartes qui, par leur date, prennent place, dans notre littérature avant le milieu du xn^ siècle ('2). Ces textes émanent de contrées: qui de toutes parts entourent la Champagne : elle est bourguignonne par Langres et Troyes, lorraine par Sainte-Ménéhould et Vitry-le-Frariç(»is, wallonne par les Ardennes, picarde par Reims et Château-Thierry, française par la Brie. Le langage de la cour de France était devenu rapidement le sien. Autrement , auraitelle pu , quelques années plus tard , se trouver à la tête du mouvement littéraire , et donner à la patrie ses écrivains les plus purs, ses poètes les plus riches de style et d’élégance.

(1) Voyez page 29.

(2) Voyez pages 50, 54, 35, 57.

Les pièces , que nous éditons, sont également loin et du Serment de 84"2 et des vers d’Alhalie. On ÿ trouve des mots encore latins, et des mots qui ne l’ont jamais été. On y voit encore insurrection complète contre la déclinaison , le genre et le nombre : mais le joug de la conjugaison latine s’est fait accepter ; on commence à en appliquer les règles. Quelques termes ont atteint leur forme délinitive ; d’autres moins heureux , séparés radicalement de leurs racines , devront encore attendre longtemps l’arrêt souverain , qui fixera le nombre et la nature de leurs syllabes. Dire à quel signe on peut dès lors distinguer l’idiome champenois de l’idiome français , est chose impossible. L’orthographe du xiie siècle est à la merci de quiconque sait écrire. Chaque scribe, moine ou la’ique , règle en maître absolu la manière, dont il entend rendre les sons, qui frappent son oreille. Les plus érudi:s songent à la source des mots et s’efforcent de les ramener à leur point de départ ; les autres, plus ignorants , plus présomptueux, se borneront à noter les assonances, qu’ils recueillent. Les intonations de la voix , les échos, mêine les plus fidèles au latin, varieront avec les contiées. La langue de Virgile n’a pas péri partout également et à la même heure. Les idiomes , qui s’y sont mêlés n’ont pas, en tous lieux, été les mêmes. — En Champagne, Goths , Vandales et Huns , n’ont fait que passer. Les Bourguignons n’ont pas possédé les pays de Reims et de Troyes. Le Normand n’y est venu que pour piller. — Mais le Vermandois fut la dernière province, où régnèrent les Francs. Lothaire , Louis d’Outremer, ces princes qui n’entendaient que l’allemand, eurent à Reims leurs palais et leurs tombes. L’idiome germain eut donc des sectateurs dans nos murs jusqu’à la fin du xe siècle. Si quelque chose dans les xie et xiie siècles pouvait distinguer le dialecte champenois de ceux qui l’environnaient, c’étaient les roots tudesques , les termes d’origine théostique, les noms Francs et Germains de racine. Nous en avons relevé quelques uns consignes dans des textes latins , écrits de l’an 1000 à l’an 1150 (1). Nous aurions pu en citer un plus grand nombre : mais force nous est de nous limiter.

Néanmoins la Champagne secouait avec ardeur la poussière germanique : avec ses nouveaux Comtes elles passa du roman

f\) Voyez pages 50, 51, 52, 55, 54. — On peut, à cet égard, consulter avec fruit les Actes de la province ccclésiasti(}ue de Reims , t, i et ii.

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à la langue française. C’était une nécessité de la savoir. Chrétien de Troyes, le prince de nos poètes , le gracieux romancier du xiie siècle , le modèle du style pur , le second chantre de la table ronde, disait dans son roman du Chevalier de la Charrette, en parlant de la cour d’Artus :

Et si i fut la Reine ensemble ;

Si ot avec lui , ce me semble ,

Meinte bele Dame cortoise ,

Bien parlant à langue françoise (1).

le célèbre Adenès , dont la Champagne voudrait être mère , ajoute dans son roman de Berthe au long pied:

Tout droit à celui temps, que je ici vous dis,

Avait une coutume ens el Tyois pays ,

Que tout li grand signor , li comte , li marchis , Avoient à l’entour aus gent Françoise tous dis ,

Pour apprendre François leurs files el leurs fils.

Le Rois et le Roïne, et Berle o le cler vis Sorent près d’aussi bien le François de Paris,

Com sé il fussent nés el bourc à saint Denys (2).

Rien n'est plus précis que ce passage : c’est de France , c’est de Paris, que partait la réforme linguistique : c’était-là qu'avait lieu le mouvement littéraire ; c’était-là que les sciences travaillaient , que les lettres donnaient des fleurs. Écoutons encore, à cet égard , Chrétien de Troyes :

Puis vint cevaleric à Rome Et de la clergie la some ,

Qui or est en France venue.

Dex doint qu’elle soit retenue ,

Et que li lius li abelisse ,

Tant que jamais de France n’isse !

La poésie française était fidèle aux traditions de la poésie franque ; elle adorait le soleil. N’en sera-t-il pas toujours ainsi ?

{]) Le roman du Chevalier delà Charrette.Reims, 1849. — p. 2.

(2) Roman de Berthe au long pied. — Paris. — Paulin Paris.

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A partir du milieu du xne siècle la langue française existe à la cour, dans les villes. Elle a détrôné la langue romane et ses milles dialectes. Les classes inférieures, les campagnesi les provinces, qui doivent encore longtemps vivre étrangères 5 la France et aux mœurs du grand monde , seules la cultiveront avec ses variantes. Cependant son nom restera dans quelques auteurs celui de la langue vulgaire : elle le gardera jusque dans le xiye siècle (1). Dans l’histoire de Foulque de Candie , composée par un poète de Brie , Herbert-Leduc , de Dammarlin , vers le début du xiiie siècle, la langue française est appelée roman à chaque ligne (2); et cependant l’auteur a grand soin de distinguer sans cesse les Français des Champenois.

Avant de dire un éternel adieu aux anciens idiomes parlés dans nos contrées, examinons en peu de mots ce qu’ils étaient devenus. Le grec était oublié depuis longtemps, même dans le midi : jusqu’au ixe siècle , peut-être jusqu’au dixième on conserva dans quelques diocèses, dans quelques communautés l’usage des prières grecques. Le kirie eleison est un monument de cet antique usage.

A la même époque on trouve dans les chartes des mots grecs , des textes quelquefois écrits entièrement en cetto langue. Des signatures d’évêques, de moines , de scribes sont quelquefois encore tracées avec ses caractères : c’est un souvenir de ces tablettes helvétiennes conquises par César. Le grec n’a jamais cessé d’avoir pour la foule un aspect scientifique, mystérieux et indéchiffrable. En 1793, quand la ville de Sens émit ses assignats , elle, y fit graver la fameuse légende la loi punit de mort les contrefacteurs : mais cette phrase française fut écrite en caractères grecs. La langue des Hellènes se maintint plus longtemps en Sicile qu’en France ; jusque dans le l5e siècle elle fut employée dans les actes publics , dans les pièces officielles. C’était dans cette antique contrée la langue native, l'idiome national; le voisinage de la Grèce

fl) Voir la préface d’une traduction faite dans le xive siècle par un littérateur lorrain. — Livre des rois. L. de Lincy. Préface, p. 74,

(2) Mit 7188 de la bibl. nat.

Bien sai roman et grejois et latin

Mes tant i mit s’entente et s’i ot sou penser Qu’en un mois sot romans cl entendre et parler ...

celui de l’empire d’Orient en auraient perpétué l’usage : mais les invasions des Arabes et l’arrivée des Normands, leur règne dans cette île, y mirent fin.

En Champagne le grec à la fin du xiie siècle était devenue une langue étrangère. La conquête de Constantinople, par les croisées de H98, la leur fit entendre; elle était pour eux Si nouvelle , tellement inintelligible que les poètes de Champagne la confondent avec les autres dialectes de l’Orient. Dans le roman de Foulque de Candie, c’est la langue Grezoise, que l’auteur fait parler aux musulmans d’Espagne et d’Orient (1).

Quant à la langue latine sa destinée ne pouvait être la même. Le roman et plus tard le français avaient bien pu lui succéder au milieu des laïcs : mais elle avait été nationale , universelle en France, en Europe ; elle ne pouvait périr. Elle resta toute puissante dans l’église, dans les universités et fut l’idiome des négociateurs , des magistrats , des jurisconsultes et des littérateurs sérieux.

Lui seul pouvait supporter l’analyse , l’examen , les exigences de l’écriture : sa grammaire était sans doute peu

comprise , mal appliquée (2); mais elle existait. Le latin seul pouvait mettre en communication tous les savants , les politiques , les théologiens , les juristes du monde civilisé. Et remercions hautement les clercs du moyen-âge, les chanceliers des Carlovingiens et des premiers héritiers d’Hugues -Capet , remercions hautement évêques , prêtres et moines d’avoir su conserver la seule langue digne de ce nom, qui fut alors en Europe , d’avoir su sacrifier aux vrais intérêts de l’avenir le succès d’une éphémère popularité. Si Grégoire de Tours , Hincmar , Gerbert et tous les princes de notre littérature ancienne, avaient écrit dans la langue romane primitive , ar-

(1) Grezois parle: ne sait autre latin. — C’est un Arabe qui porte la parole. Y. m‘t 7188 de la Bibliolh. nationale, fol. 206, 70.

f2j Erat paulù antè id temporis, et adhuc partira sub meo tempore, tanta grammaîicorum caritas, ut in oppidis pene nullus , in urbibus vix aliquis reperiri poluisset : et quos inveniri contigerat , eorum scienlia tenuis erat, nec etiam modérai temporis clericulis vagarMibus comparori polerat. — Guibert de Nogerit. 1055 , m'* 1124. — Voyez scs œinrcs publiées par D. d’Achery. Paris 1651. In-folio.

bitraire et barbare, seraient-ils de nos jours lus et compris partout? Leur mémoire est récompensée de leur dévoûment à la science, de leur inlelligCLce des temps futurs. Chansons, romans, chroniques écrites en langue populaire, en langue romane , qu’êtes vous devenus ? La langue française vous a traduits ; puis vous êtes tombés dans le dédain du peuple, honteux de l’idiome sauvage de ses pères. La langue latine au coniraire n’a cessé d’être étudiée, respectée et professée. Tout ce que les idiomes modernes ont de règles, de netteté, de concision, d'harmonie, leur vient du latin. N’est~il pas fait plus que tout autre pour mériter l’attention, exciter l’intérêt, former l’esprit et inspirer le genie. Après avoir cessé de vivre au milieu du peuple , il s’était retranché dans ses formules , sa littérature et ses lois. Dans cette sainte citadelle il brava les révolutions : il régna dans le cabinet des rois. Los chancelleries osaient à peine , dans 1e xiie, rédiger une charte en français: les lettres en latin seules pouvaient alors être interprétées partout d’une manière identique. Parfois on y joignait une version française pour l'intelligence de la foule : mais cette traduclion était un essai timide, une concession faite aux tendances nationales. On essayait les forces de la langue naissante : rarement, avant le xiiie, elle se sentit de taille à remplacer, d’une manière officielle, la langue latine, à se passer de son protecteur, à se mettre hors de page.

Nos poètes français ne cessaient du rendre hommage à la toute puissance du latin. Chez les apôtres du nouvel idiome populaire , on trouve nombre de phrases analogues à celle-ci :

Je parlerai à eux en leur latin (i).

Le roman de Foulque de Candie nous fournit deux autres citations du même genre. Voici la première: — Un chevalier chrétien prie une prince.sse arabe de se convertir. Voici la réponse de la jeune musulmane :

Vassal, a dit Ganile, trop démenez grand briu :

Bien savez sermoner ens el vostre latin.

Vous serez archevesque à Tours, à Saint-Martin.

Le mot latin ne représentc-t-il pas ici deux idées ? 11 signifie

(t) Roman de Foulque de Candie. Manuscrit 1188 de la BiÙ. nationale. — 11 s’agit de parler à des arabes.

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langage évidemment, comme dans l’exemple ci-dessus, comme dans les vers , que nous avons cités page 44. Mais ne faitil pas aussi allusion à l’usage oral de la langue latine conservée par le clergé ? Des sermons furent rédigés et prêchés en latin, les discours officiels et publics furent prononcés en cette langue jusque dans le xvie siècle.

Le roman de Foulque de Candie , dans une autre occasion remarquable se sert du mot latin : il s’agit d’un mouvement exécuté par l’armée chrétienne , commandée par le roi de France. Les troupes se partagent en deux corps:

A une part se traient Mancel et Angevin ,

Et Normans et Bretons et tuit li Poitevin.

Et cis de France en l’autre ; car il sont d’un latin.

C’est-à-dire qu'ils ont un langage à part. Ce vers nous reporte au temps , où le français ne se parlait encore que dans File de France , au temps où il n’était encore qu’un des mille dialectes du latin corrompu , du gallo-romain , du roman dans l’enfance. Chaque province avait son latin , c’està-dire son dialecte dérivé du latin. Les villes avaient le leur; la campagne avait le sien ; aussi trouvons-nous quelquefois dans nos vieux auteurs des expressions du genre de celle-ci :

Le Villain dit souvent en son latin ;

Qui donner peut, il a maint bon voisin (1).

La langue latine était sacrée ; on la vénérait dans la tombe. Elle était toujours souveraine : c’était encore la langue des Césars. Morte, elle planait partout : partout elle apparaissait comme une ombre paternelle. On ne la parlait plus ; mais on la sentait vivre aux champs, à la ville, chez les princes , dans le cloître. En France , dans toute l’Europe elle vivifiait tous les dialectes : et tous pouvaient lui dire : — Mère , salut à toi , à toi respect et amour.

Combien fut autre la chûte de la langue romane. De ses œuvres, quelques lignes seulement existent encore : sa mémoire est effacée du souvenir des hommes ; son nom est celui d’une littérature frivole, faite pour les oisifs et les esprits incapables d’application. Et ce n’est pas de nos jours qu’elle a reçu cet

(2) Roman d’Aubery le Bourgoing. Reims, 1849, p. 58.

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affront. Dès le 13« siècle le mol roman était synonirae de conte fantastique. Bien rarement on lui donnait le sens de récit ou d’histoire (1). Jamais la langue romane n’avait pu s’asseoir sur une base solide et régulière. Partie du latin pur, elle passa par toutes les transitions, qui devaient la conduire au français. Jamais elle ne s’était arrêtée dans sa marche progressive pour réfléchir sur elle-même , essayer de s’arrêter, de se corriger , de se perfectionner. Comme les conquérants elle n’avait cessé de courir et n’avait rien fondé. Le roman du ix® siècle était loin du latin barbare usité dans le VII® ; il était sans rapport avec l’idiome du xi® siècle. Sans cesse il fallait renouveler , rajeunir ses oeuvres ;

d’âge en âge elles devenaient inintelligibles. Les poè-

mes historiques , versifiés en langue tudesque par ordre de Charlemagne, subirent plus d’une transformation : pour rester nationaux , et parvenir jusqu’à nous, il leur avait fallu d’abord passer dans l’idiome roman , s’exposer par suite à toutes ses variations et souffrir toutes les conséquences de cette mutation perpétuelle. Le roman de Guillaume au Cornet en est un exemple. Son dernier éditeur, qui fut peut-être le champenois Bertrand de Bar-sur-Âube , celui qui l’écrivit en français et tel que nous le connaissons , explique ainsi l’origine de l’œuvre, qu’il livre au public :

Un gentil moine, qui à saint Denise ier.

Quant il oït de Guillaume parler ,

Avis li fut qu’il fut entrobliés :

Si nos en a les vers renovelés,

Qui ot el rôle plus de cent ans estés (2).

l’auteur devait écrire à la fin du xiie ou au début du xiii® siècle. Il traduisait donc un texte qui semblait remonter au XI® : déjà on ne le comprenait plus : il fallait le renouveler.

(1) En voici cependant un exemple emprunté, il est vrai, à un roman de chevalerie :

Gascelin ot et entend le roumans Que mors estoit Auberi le vaillant.

Roman d’Aubery le Bourgoing. Reims, 1849, p. 119.

(2) Roman de Guillaume au Cornet, manuscrit 7535 de la bibl. nat. fol. 68. — V. préface de Girard de Viane. — Reims, 1850, p. 27.

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Un livre traduit , métamorphosé devenait inutile : on l’abandonnait Ainsi périrent les poèmes faits pour les Carlovingiens et contemporains de Hugues Capet. Incompris de la foule, méprisés des clercs parlant et éciivaut français, condamnes peut-être par la morale du clergé, par son culte de la langue latine, ils disparurent sans que personne songeât à les conserver comme les monuments de notre ancienne littérature , comme le creuset où se purifia l’or de notre langue. La Champagne n’eut pas plus de reconnaissance pour le passé que l’île de France et la Picardie. Et bientôt le mot de roman ne fut plus que le titre de la littérature chevaleresque.

Ce ne fut pas sous Hugues Capet , sous Robert et son fils , qu’on dut commencer à chanter Charles-Martel , Charlemagne et Louis-le -Débonnaire. Ce ne fut pas non plus autour du trône naissant, dans les comtés élevés sur les ruines de l’empire qu’on persista à chanter la gloire des fils de Pépin. Les poètes aiment mieux l’aurore que le crépuscule du soir, les hommages productifs que les stériles regrets. Mais si les traditions tudesques ou gallo-romaines virent en France les dernières années du x« siècle ou les premières du xi, ce fut en Vermandois , à Laon , à Reims , autour de l’église Saint-Rerai, dans le quartier , où s’élevait encore un palais carlovingien. Les moines de l’abbaye reçurent et gardèrent volontiers en don la royale résidence ; mais ils n'ont pas recueilli les légendes rimées, qui s’y rattachaient : mais ils n’ont pas écrit les strophes de ces antiques poèmes, que de vieux Francs, des serviteurs fidèles, des soldats blessés et blanchis dans les combats , devaient encore réciter près des tombeaux de leurs anciens maîires. Ces moines élaienl pourtant bons calligraphes et gens lettrés : ils compilaient, copiaient, composaient prose et poésie latine ; ils tenaient des écoles. Dignes précurseurs des bénédictins de la congrégation de Saint-Maur, ils appartenaient à la classe éclairée, instruite du temps. Ils ne nous ont transmis que des textes latins ; ils n’ont copié, composé que des œuvres latines. Dans quelle impopularité ne s’éteignit donc pas la race de Charlemagne? Dans quelle décadence était tombé le langage qu’elle n’avait cessé d’aimer? L’idiome rustique méprisé d’abord par les Romains, puis par les Francs des deux dynasties , avait triomphé de tous les obstacles, de toutes les oppressions. H put se substituer aux langues allemande et latine : mais il fut impuissant à son tour pour se polir, se modifier en restant galloromain. Il dut faire place à un rival novateur, hardi, plus jeune, plus adroit et plus heureux. Ne soyons pas ingrat avec

cel idiome trop oublié : c’est lui, qui lutta contre la Germanie ; c’est lui, qui nous affranchit de toutes les dynasties conquérantes, Et si dans cette guerre nationale, il est des provinces, qui mieux que d’autres, méritèrent de la patrie, en première ligne il faut citer la Flandre, la Champagne et la Lorraine. Elles n’oublièrent pas que si leurs enfants avaient dans les veines du sang allemand et romain , ils étaient avant tout de race libre. Deux fois domptées , elles n’ont cessé de protester contre l’usurpation : à elles l’honneur

d’avoir renvoyé le tudesque aux bords du Rhin , son légitime empire , d’avoir posé les limites qu’il ne devait plus franchir. Ce furent elles , qui dirent : — ici sera l’Allemagne à l’esprit mystique, à l'idiome profond et vague, sérieux et rêveur : ici sera la France au génie brillant et léger, au langage aimable et poli. C’est en Champagne que la France va trouver ses auxiliaires les plus puissants pour jeter les semences de notre langue, pour les faire germer, croître, fleurir et porter fruits. Le ciel a béni leurs efforts, et bientôt la langue française, comme un colosse audacieux, va poser ses pieds sur les deux plus nobles piédestaux du monde, Rome le plus magnifique des passés , Paris le plus étincelant des avenirs.

De la langue française en Champagne depuis le XIIU siècle jusqu’à la réunion de ce comté à la couronne de France, en 1328.

Les traités politiques résument et régularisent souvent des faits déjà réalisés dans les moeurs , dans les rapports des peuples, La facilité avec laquelle une grande partie de la nation acceptait l’unité du langage et encourageait les efforts tentés pour la consolider, annonçait assez que l’heure était venue pour la monarchie de sortir du cercle étroit, où l’enfermait la haute féodalité. Ce que n’avaient osé, pendant deux siècles, les premiers héritiers de Hugues-Capet, Philippe-Auguste l’entreprit : il fut homme de cœur et de génie : la nation le comprit et fut digne de son chef. Dieu les protégea ; et le royaume de France sortit des comtés de Sens , d’Orléans et de Paris. En 20 ans, onze grandes provinces leur furent réunies et firent enfin de nos rois des suzerains sérieux , parce qu’elles les firent puissants. Le xii® siècle fut l’ère de la littérature normande : la conquête de l’Angleterre avait exalté l’imagination

des Neustriens. Le xiii® siècle fut celui de la littérature française : et les lettres champenoises lui fournirent les plus beaux fleurons de sa couronne. Philippe-Auguste , à son début, l’illustra de ses victoires. Les preux de nos contrées remplirent de leurs exploits le monde civilisé. La Providence leur octroya des fortunes inespérées. A la maison de Dampierre échut le comté de Flandres ; à celle de Champagne le trône de Navarre ; à celle de Brienne le royaume de Jérusalem et l’empire de Constantinople. Sous leurs bannières s’enrôlent soldats et trouvères. A la cour de ces souverains se réunissent poètes et courtisans aimables. Les concours du Puy d’Amour se forment sous leurs auspices : on couronne le mieux disant. Tout porte à croire que ces luttes d’esprit furent souvent ouvertes dans les palais des comtes de Champagne ; et plus d’un poète , étranger à notre province , vint tenter le sort aux lieux, où régnaient les lettres , sous un ciel où on les honorait.

C’est au milieu du grand mouvement imprimé par les croisades et ces conquêtes inopinées, c’est sous l’égide de la monarchie, dont les bras commençaient b s’étendre au loin , que la langue française reçut les modifications et les lois, seules capables d’assurer son existence. Dès le règne de Philippe-Auguste elle avait pris une position, que rien ne pouvait plus lui faire perdre. La Champagne déjà donnait à sa cause des champions , qui firent leur gloire en combattant pour elle. Nommons d’abord Geoffroy de Villehardouin, brave guerrier , maniant l’épée comme la plume , le premier de nos chroniqueurs nationaux. C’est lui, qui' fonda la prose française. Son histoire de la conquête de Constantinople est le titre le plus sérieux de notre ancienne littérature à l’estime des savants. On a peine à comprendre le jugement qu'Estienue Pasquier fl) émet sur le style de ce grand écrivain. Il en cite quelques lignes, puis il ajoute : — Je ne vous baille pas le passage de Villehardouin pour na'if François ; car estant né Champenois et nourry en la cour du comte de Champagne , je veux croire qu’il a écrit selon le ramage de son pays. »

Pasquier, le Parisien, a-t-il voulu lancer une épigramrae contre la Champagne? — Alors il aurait dû faire connaître quel était, en n99, le ramage de l’île de France, et nous montrer

(i) Recherches de la France, liv. VIH, chap. 3.

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sa supériorilé sur celui de notre province. — Son érudition eut échoué dans cette tâche ; Villehardouin parlait le langage le plus net qu’on pût alors entendre dans le royaume. Non, la Champagne ne fit pas adopter sa prononciation , son orthographe, sa grammaire , à toutes les provinces soumises à la monarchie. Le soutenir serait une vanité ridicule et dénué de bon sens. Nos chroniqueurs, nos poètes rendent hommage à l’île de France, en citant partout et toujours la langue française comme la plus polie, la plus élégante qu’on sût alors parler dans ce temps. Mais l’honneur éternel de la Champagne sera d’avoir offert à la patrie, à six siècles de distance, les hommes qui créèrent notre idiome national , qui les premiers comprirent ce que ses éléments renfermaient de richesses et de force , les hommes qui l’élevèrent jusqu’au dernier degré de la splendeur la plus pure. Non, Villehardouin et Chrétien de Troyes ne parlèrent pas le naïf champenois : tous deux avaient vu le monde , visité les cours des Rois , fréquenté ce que l’Europe renfermait alors d’hommes distingués. Leur génie personnel acheva l’œuvre de leur éducation dans les écoles et dans le siècle. Ces hauts barons de la vieille littérature révélèrent à nos pères tout ce que la langue française avait d’élégance , de clarté, de délicatesse et d’esprit. Sous leur plume , elle prit un aspect presque régulier ; et telle qu’ils la firent, elle resta près de deux siècles. Ils avaient dépassé leur génération : elle ne put les suivre que de loin.

Chrétien de Troyes détrôna le poème monorime, qui perpétuait la barbarie du langage. La nécessité de reproduire la même rime vingt ou trente fois de suite amenait nos poètes à torturer les mots , à dénaturer leurs finales les plus légitimes. Mais Chrétien donna surtout à la poésie française cette tournure facile, qui devint dès lors son cachet spécial. Souvent dans .ses vers on trouve à peine , même au point de vue de

l’orthographe, quelques lettres à changer. Ouvrons le roman du Chevalier de la Charrette , nous y lisons cent passages comme celui-ci :

Le chevalier à pié sans lance Après la charete s’avance Et voit un nain sur les banons Qui tenoit corne charetons Une longue verge en sa main.

Li chevaliers a dit au nain :

— Nains, fait-il pour Dieu, car me di

Si a veu passer par ici.

Passer ma Dame la Pleine (1).

Nous pourrions multiplier les citations. Les poètes du xm® siècle n’ont pas poussé plus loin la pureté de 1a langue française. Les plus heureux ont égalé Chrétien; nul ne l’a surpassé.

Si l’on jugeait de l’état du langage en Champagne par le style de Villehardouin et celui de Chrestien de Troyes , on s’abuserait étrangement. Notre province suivait le mouvement, mais de loin et lentement. Elle ne le dirigeait pas : l’impulsion ne cessa jamais de venir de la cour de France. Les autres littérateurs de Troyes ou de Reims , poètes, épiques ou chansonniers, l’acceptèrent ; mais ils ne faisaient que lutter avec la Flandre et la Picardie. Nous citons dans ce volume plusieurs fragments, en prose ou en vers, des textes judiciaires, des chartes, dont les auteurs durent naître et vivre sur des points divers delà Champagne, de 1180 à 12o0 (2). Nous ne pouvons autrement faire connaître ce que le français avait fait de l’idiome champenois. Des obstacles faciles à comprendre nous forcent de restreindre dans un cadre modeste ce tableau de linguistique.

Si la transformation subie par notre dialecte dans les xii® et XIII® siècles n’eut pas sa source aux bords de l’Aube , du moins la cour de Troyes rivalisait-elle en lumières, eu élégance, en galanterie avec toutes celles de l’Europe. Blanche de Navarre , princesse instruite et libérale , fut la Providence des artistes et des gens de lettres. Son fils Thibaut , le roi des chansonniers , le chansonnier roi , se mit à la tête des trouvères de son siècle. Nous le citons non comme un auteur de génie , mais comme poète ingénieux , habile à manier les mots et la phrase , à tirer un parti brillant de la langue française telle que son temps la lui prêtait. Il avait des émules , et plus d’un l’égalait. Quelques uns même comme le trouvère de Choiseul , Colin Muset, Robert de Reims , surent donner à leurs chansons cette tournure joyeuse et mordante, qui caractérisa plus tard notre poésie légère et comique. C’est peut-être en Champagne que naquit la chanson gaillarde, la chanson h boire, le couplet railleur. Le Sénonais Rutebœuf, Boivin de Provins, d’autres encore, cultivèrent le

(1) Reims, 1850, p. 11,

(2) Voyez pages 45 et suivantes.

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conte , le fabliau scandaleux ou galant et contribuèrent à créer la voie suivie plus tard avec tant de succès par La Fontaine.

La poésie ne peut donner une idée bien exacte du langage populaire ; elle ne représente même pas celui des classes bourgeoises. Mais nous indiquerons comme le

monument de prose le plus remarquable , que le milieu du xiiie siècle ait produit dans nos contrées, les mémoires connus sous le nom de Chronique de Reims (1), On conteste à notre ville l’honneur de les avoir produits. 11 serait facile de démontrer qu’ils sont enfants de notre province. Entamer débat sur ce point nous mènerait trop loin ; ne le soulevons pas. Dans tous les cas, cette chronique est l’une des œuvres les plus intéressantes, les plus riches de détails, les plus originales que le xiiie siècle ait produites. Son auteur est le digne élève de Geoffroy de Villehardouin. 11 nous paraît surpasser de beaucoup le sire de Joinville, qui cependant vint plus tard. Moins sérieux , moins politique que Villehardouin, il a plus de piquant , plus de chaleur que ce grave historien. Il conte l’anecdote avec esprit. Son style vaut celui

des légendes les plus palpitantes d’intérêt : il ne se borne pas à analyser sèchement les faits , à poser leurs conséquences : il peint avec intelligence et chaleur les grandes scènes de notre histoire ; il sait , par des ressources presque dramatiques, animer son récit. Ses personnages entrent en scène , agissent et parlent naturellement. S’il avait un nom, il aurait un grand nom , il serait l’une des gloires de la Champagne, et fermerait dignement cette liste de poètes et de littérateurs , qui se groupèrent autour du roi de Navarre.

Un auteur , beaucoup plus connu et qui ne le vaut pas , ne tarda guères à s’élever en Champagne. Le sire de Joinville, le compagnon d’armes de saint Louis , le naïf historien de ce grand prince, écrivit sur son règne et sa vie les mémoires, que chacun connaît. Joinville est loin d’avoir la profondeur de Villehardouin et la vivacité du chroniqueur de Reims. Ce qui fait son mérite, c’est une franchise incontestable, c’est un style sans prétention, partant du cœur et d’un honnête cœur. Il brille peu par l’imagination, mais sa bonne foi est à toute

(1) Publiés à Paris par M. Louis Paris, 1857. — pages 65 et .suivantes.

Voir

épreuve : mais c’est un témoin consciencieux, qui dépose sans^ crainte et sans passion devant le tribunal de la postérité.

Est-il beaucoup de provinces, qui puissent se vanter d’avoir , dans le 13® siècle, donné trois historiens français au pays ? et quels historiens! ne sont-ils pas les pères de notre école historique , les chefs de nos prosateurs. Flandre , Picardie , Normandie, ont produit trouvères, chansonniers et conteurs. Mais des hommes de prose, de style , des gens taillant leur plume pour raconter dans l’idiome populaire, des hommes assez avancés pour comprendre que la langue française était enfui digne des œuvres graves et sérieuses , des œuvres d’avenir ? Non. Des textes de lois, des coutumes, des chartes, des arrêts, des pièces administratives, voilà ce que produisaient ailleurs les clercs et les gens assez hardis pour écrire en français. Certes, si la Champagne, si le Vermandois furent les derniers points de la France, où l’on entendit les durs accents d’un tudesque encore sauvage, du moins ces contrées furent-elles rapidement à la tête de la réaction nationale. Les Comtes à Troyes et à Provins, les Archevêques de Reims, dans ce temps choisis parmi les familles souveraines et quelquefois dans la maison de France, conduisirent bravement cette croisade littéraire ; et leur bannière ne cessa d’être à l’avant-garde. Ils trouvèrent de puissants alliés dans les écoles publiques , dirigées par le chapitre de Reims, si célèbres, si fortes, si riches de professeurs illustres pendant les xiie et xiiie siècles. Les princes du sang, les enfants des plus hautes familles françaises et étrangères venaient s’asseoir dans ces salles ouvertes par la science et la libéralité de nos chanoines à l’amour de l’étude, à l’éducation des riches comme à celle des pauvres. Cette illustre école rivalisait avec l’université de Paris: et lorsque, pendant la minorité de saint Louis , la Régente fut obligée de suspendre les cours publics de la grande ville, c’est à Reims que vinrent en grande partie les écoliers studieux, c’est dans nos murs qu’ils vinrent chercher l’étude, le savoir et le calme qui leur est nécessaire. Ainsi donc à Troyes, à la cour des Comtes, s’épanouissaient les fleurs de poésie ; à Reims se faisaient les études graves et les travaux sérieux. Dans toute la Champagne la langue française brillait des feux de la jeunesse.

A ceux, qui demanderont pourquoi notre province fut pendant deux siècles à la tête du mouvement politique et littéraire, pourquoi les jours qui suivirent, furent immobiles et sans gloire, nous répondrons : — le dernier fils du célèbre roi de Navarre mourut en 1274 : il ne laissa qu’une fille Cette jeune prin-

cesse s’unit à Philippe-le-Bel. En 1328 , les héritiers de nos anciens Comtes renoncèrent h tous leurs droits sur les domaines de leurs ancêtres : la Champagne et la Brie furent dès lors réunies à la couronne. Pendant le xiiie siècle aussi, la bourgeoisie de Reims ne cessa de battre en brèche l’autorité féodale des archevêques, seigneurs de la ville depuis deux cents ans. Elle appela à son aide l’autorité royale. La monarchie l’accueillit avec empressement; et bientôt Reims, l’alliée de Rome , la métropole de l’ancienne Belgique , la capitale de l’Austrasie , devint une modeste commune relevant du bailliage de Vermandois siégeant à Laon. L’unité nationale y gagnait : la monarchie rentrait dans ses droits et réparait ses pertes. A la chûte de l’aristocratie, les petits propriétaires, les industriels gagnèrent de l’importance ; les municipalités reconquirent la liberté, dont elles jouissaient sous les empereurs romains. Mais à cette révolution les lettres et les arts perdirent tout. Us ne trouvèrent plus nulle part honneurs et récompenses. Avec les comtes de Champagne, avec la haute puissance des archevêques de Reims finirent, pour ne plus renaître , les beaux jours de notre littérature. Des hommes de mérite naîtront encore sous notre ciel : quelques uns enfanteront des œuvres immortelles : mais ce ne sera plus sous notre ciel qu’ils écriront : ce ne sera pas pour leurs concitoyens qu’ils les composeront. Il faut au génie le soleil des cours, la publicité des grands centres de population , l’agitation qui nait de la foule , les applaudissements qu’elle seule peut donner, les largesses , les faveurs que le pouvoir seul distribue. Troyes , Langres , Reims , Provins , ne furent plus que des villes administrées par des officiers du roi, tour à tour lieutenants, intendants, subdélégués, préfets ou même sous-préfets. Ces grandes cités devinrent des capitaineries, des chefs-lieux de canton. La ville de Paris, capitale de la France, fut bientôt la reine des lettres et des arts. C’est dans son sein que vont aller chercher la vie peintres , sculpteurs et poètes. C’est dans ce gouffre toujours béant, qu’ils vont aller s’engloutir. Pour les uns il y aura défaite , indigence et oubli ; pour les autres succès, gloire, énivrement. Ils seront en petit nombre ; mais qu’importe? Le papillon demande-t-il au flambeau combien il a vu tomber de présomptueux à ses pieds? L’alouette retourne au miroir, devant lequel sa sœur git ensanglantée. A Paris, l’or, les lauriers, les plaisirs, toutes les illusions de l’esprit, mais aussi les déceptions, les plaies du cœur, les inquiétudes de la vie et ses misères : en Champagne , la vie laborieuse et positive, l’existence de famille, Funiforme succession des

jours aux nuits et des nuits aux jours. Cela suffit à la foule : le sage ne demande rien de plus. Mais le génie et la vanité ont-ils jamais été philosophes ? Ainsi donc pour notre vieille province plus d’indépendance politique, plus de lauriers, plus de jours de gloire. Elle pourra dire avec le poète de Mantoue :

Sic vobis non vobis mellificatis apes.

Période du X/F« siècle jusqu’à nos jours.

La Champagne accepta sa nouvelle position sans arrière pensée. Elle devient française de droit , de style, d’affection. Elle a vu dans nos rois les représentants légitimes de ces comtes, qui la firent si brillante , si prospère elle va leur donner son affection , son dévouement, tout ce qu’elle a , tout ce qu’elle aura de gens de mérite et de cœur. Quand ses fils la quitteront , son affection les suivra sur la mer de ce monde et ne leur demandera qu’un doux souvenir. A ceux qui reviendront dans son sein chercher un asile après la tempête , elle ouvrira ses bras : à ceux qui retourneront sous son ciel bien aimé pour rendre le dernier soupir et solliciter une tombe au sol qui les a vus naître, elle accordera place sous les dalles de ses églises , dans le champs du repos , où viennent chaque jour expirer les flots de générations humaines. Mais elle n’aura pas que des larmes ù essuyer ; parfois elle entendra les acclamations de la foule honorer un grand poète, les applaudissements de l’histoire saluer un sage ministre ; et dans son juste orgueil elle pourra dire : — je suis leur mère.

La chute de la féodalité dans nos villes avait désormais laissé le pouvoir aux classes bourgeoises et marchandes : elles se recrutaient parmi les ouvriers ; des hommes sans prétention d’avenir , comme sans mémoire de leurs ancêtres , devinrent dès lors des chefs de race. Les familles se constituèrent : la langue dut se plier à leurs exigences. Jusqu’au xiiio siècle roturiers et nobles se contentaient de porter un nom historique ou canonisé. On y joignait pour les gentilshommes celui de leur fiief ; les autres y ajoutaient parfois le nom de leur village, ou un surnom. On peut étudier dans Yillehardouin ce qu’étaient

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les désignations d’individualité en Champagne à la fin du xn® siècle (1). Sous les successeurs de Philippe-Auguste les noms isolés deviennent de plus en plus, rares. On commence à rencontrer le prénom et le nom : celui-ci devient quelquefois héréditaire ; mais souvent encore le ûls porte un surnom, que n’a pas reçu le père. Parfois le nom commun s’altère et devient patronimique. Cet état de chose se perpétue pendant le xiv® siècle : cependant chaque année voit croître le nombre des noms de famille. Ils reparaissent avec suite, de génération en génération : ils sont acquis à la société. On sent que les vassaux sont devenus libres et citoyens. La fiscalité, la justice tiennent compte de cette réforme et la sanctionnent par leurs actes. Plus d’un nom debout encore dans nos murs date de cette lointaine époque , de cette renaissance de la famille bourgeoise (2). Nous en avons relevé quelques-uns ; leur réunion peut donner une idée du travail, qui s’est fait alors dans le monde pour indiquer avec régularité l’individu. C’était encore une des métamorphoses du langage champenois , que nous devions signaler avant de suivre plus loin son histoire.

Le xiv® siècle marchait : l’esprit des croisades s’était éteint ; le génie chevaleresque avait cédé sa place à la discorde civile, à l’ambition égoïste. La guerre étrangère pendant plus de cent ans dévasta la France. Cependant la première maison de Valois aima les lettres et les arts : elle réunit constamment autour d’elle tout ce que le royaume compta d’hommes instruits, de poètes et d’artistes : elle les combla d’encouragements et de faveurs. • On ne peut lui reprocher la faiblesse des lettres françaises pendant cette ère de pâle mémoire.

La Champagne prit une part active et glorieuse à la lutte nationale soutenue contre les Anglais : elle prouva qu’elle était encore debout et qu’elle avait le cœur français. Mais c’est à Paris , c’est à la cour qu’il faut presque toujours chercher ses hommes de lettres. Philippe de Vitry, Guillaume de Machault , Laurent de Premierfaict , Eustache Deschamps écrivent tous à l’ombre des fleurs de lys. L’œuvre capitale du

(1) Voyez surtout la curieuse table dressée par M. P. Paris, à la fin de l’édition , qu’il a donnée sous le patronage de la société de Thisloire de France.

(2; Voyez t. II, pages 215, 214, 215,

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premier est sa traduction des métamorphoses d’Ovide moralisées. On y trouve à chaque instant des réminiscences du texte sur lequel il travaille. Il admet dans ses vers des mots latins’ ; il leur laisse même les désinences, que leur imposent les règles de la déclinaison (1). C’est le contraire des monuments littéraires des vue et viii® siècle. Yitry dut peu contribuer aux progrès de la langue française : elle a plus d’obligation à Guillaume de Machault.

Ce secrétaire du roi Jean sut donner au style de la douceur et de la distinction. Sa correspondance amoureuse est peutêtre le plus ancien monument de style épistolaire intime , que la langue française puisse indiquer. On y trouvera sans doute des phrases dictées par une galanterie prétentieuse et de mauvais goût : mais il s’y rencontre aussi bon nombre de lignes simples, faciles et qui font connaitre le langage familier de la cour pendant le xiv® siècle (2).

Laurent de Premierfaict, qui vint après Machault , fut plutôt un érudit qu’un littérateur. Il traduisit en français Cicéron , Sénèque , d’autres classiques et une partie des œuvres de Bocace. Il mit à la portée du public quelques uns des chefsd’œuvre des littératures latine et étrangère. Son style est celui d’un traducteur ; il est loin d’avoir l’originalité si brillante, dont étincèlent les œuvres de son compatriote et contemporain, Eustache Deschamps. Nous ne ferons pas ici son éloge : nous avons publié quelques-unes de ses œuvres inédites ; c’est la meilleure manière de les faire apprécier. En homme de cœur et d’esprit, bon patriote et poète mordant , il sut donner à la langue française une allure verte et hardie : il apprit à tirer des mots un parti piquant et imprévu. Il excellait dans le paraphe! politique : aussi brave que malin il avait le courage de signer ses épigrammes. On peut le considérer comme l’un des créateurs de ce genre de littérature , depuis si populaire en France. Cependant le xiv^ siècle vit un champenois composer sur le sol natal un poème, que chacun connaît, le roman du Renard contrefait (3). Cette longue satyre écrite dans notre province

(1) Voyez page 68, — V. Œuvres de Ph, de Yitry. Reims,

(2) V : ses œuvres imprimées à Reims, 1849.

(5) Y : les Poètes de Champagne antérieurs au siècle de François l^i’, 1851. — V: page 51.

révèle cliez son auteur un digne coinpalriote d’Eustache Deschamps. Dans cette œuvre sans fin on rencontre des résumés historiques , des contes , des romans , des fables ingénieuses , des allégories railleuses et sans pitié. Le proverbe concis, énergique et juste s’y lit à chaque page. Jean de La fontaine feuilleta plus d’une fois cotte œuvre curieuse et lui lit des emprunts sans nombre. Le nom de son auteur est inconnu : Troyen de naissance et de domicile, il subissait les conséqucrxes de son séjour en province. Le soleil ne brillait plus que pour les muses de Paris. Déjà la Champagne attendait, des bords de la Seine , scs sympathies et ses opinions littéraires, comme elle recevait des gouverneurs, comme elle reçut depuis des journaux et des constitutions.

Un pareil état de choses n’était pas fait pour entretenir , aux bords de l’Aube , le feu sacré des lettres. Aussi pour trouver parmi nous un homme d’un esprit original , il nous faut passer un siècle presque entier et nous transporter à la fin du règne de Louis XL

Alors vivait Guillaume Coquillard, homme grave de profession et joyeux de caractère , né pour la chicane et le calembourg, frondeur caustique et conteur sans scrupule ; il fut à plus d’un titre le précurseur de la littérature licencieuse et pédante du XVI® siècle. Rabelais fut souvent son débiteur et ne s’en vanta pas. La reine de Navarre, Bonaventure Desperiers l’avaient lu. Ses plaisanteries de jurisconsulte, ses citations latines, quoique burlesques, indiquent le travail qui se faisaient alors dans les esprits et leur retour à la littérature classique. On sentait le besoin des choses nouvelles ; et on allait naturellement, alors comme toujours, en demander aux textes vieillis. Coquillard nous peint la société mondaine de son temps, occupée à chercher les mots nouveaux (1), à répéter les termes en vogue Cette affectation de petite maîtresse, celte prétention ridicule, qui devait durer près de deux siècles, naissait alors : et ce n’est pas seulement à Paris que le poète signale ces prétentions du style, c’csl encore en Champagne, dans la ville de Reims. Cette maladie du langage revient de temps à autre , comme ces fléaux, dont le ciel afflige la terre d’âge en âge. Coquillard nous paraît être le dernier auteur champenois, qui ait un cachet spécial. Après lui, tout ce qui tint

H) VoycT! scs œuvres. — Reims. 2 vol. 1817.

une plume , fut l’esclave de la mode : et plus nous nous rapprochons de nos jours, et plus son empire se centralise dans les murs de Paris. Plus la monarchie absorbe de fiefs et de comtés , plus sa capitale absorbe dans son sein les trésors d’esprit et d’imagination, nés sur le sol inépuisable, sous le ciel heureux de notre France.

Dans la première partie du xv!© siècle les lettres jettèrent peu d’éclat en Champagne : elles attendaient, pour, renaître, le règne du grand Henri. A cette époque, et jusques dans les premières années du règne de Louis Xlll, notre province se ressentit de l’agitation que la ligue mit dans tous les esprits , du bonheur que l’avènement du Béarnais ramena dans le royaume. L’ouvrier eut du pain et de l’ouvrage, le paysan la poule au pot : la Champagne vit reparaître dans son sein les gens de lettres ingénieux, les poètes aimables. Nous ne ferons pas ici son histoire littéraire : il nous faudrait des volumes, et nous n’avons plus que quelques lignes à tracer. Passerat, les frères Pithou, les spirituels auteurs de la satyre Ménippée , Réné de la Chèze (1), Nicolas Bergier et bien d’autres, soutiennent dignement l’honneur, la bannière des vieux chansonniers de Champagne.

Le siècle de Louis XIV féconda toute la France : notre province ne resta pas stérile. C’est à ses enfants qu’étaient réservé l’honneur de porter à son dernier degré de perfection l’idiome de notre patrie. A l’auteur de tant de contes malins, à l’auteur de tant de fables naïves et sublimes , à l’auteur d’Alhalie , à nos deux compatriotes, Jean de La Fontaine et Jean Racine, honneur , respect et mémoire sans fin.

Nous avons vu l’idiome des Belges périr sous la domination romaine, le dialecte roman, au berceau, s’affranchir lentement du joug latin et tudesque : nous avons vu la langue française naître à son tour, grandir, et prendre sa place au soleil. 11 y a loin des chartes mérovingiennes aux récits de Villehardouin ; il y a loin des narrations naïves du sire de Joinville aux magnificences d’Athalie et de Britanuicus. Mille ans séparent les deux extrémités de cette chaîne. Il a fallu dix siècles pour amener la langue des abimes de la barbarie au sommet de l’art et du savoir. Que de révolutions ont mis leur

(1) Voyez page 82.

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pierre à ce majestueux édifice littéraire ! Deux races royales périssent pendant cette transformation, l’une d’elles peut-être pour s’y être opposée. Sur les débris de leur trône, s’élève celui des Capétiens, de ces princes, qui parlent la langue nationale, qui l’écrivent dès qu’elle est susceptible de supporter la lecture, qui l’aiment et encouragent ses amis, ses pères et ses apôtres, Fidèle à sa mission, à son origine, cette dynastie populaire repousse, sans jamais reculer, les restes de cetle race germanique qui posséda la France, et rend à la Gaule antique sa première nationalité, son indépendance et son honneur. Avec nos pères elle lutte pendant six siècles contre la féodalité des races franques , contre les prétentions de l’Allemand et de l’Anglais. Louis-le-Grand réunit à la couronne, la Flandre, l’Artois, la Franche-Comté, la Lorraine. Louis XIII et Richelieu ont fondé l’académie française. L’œuvre des Capétiens, l’œuvre de la régénération nationale est consommée. Saint Louis, Charles V, Louis XI, Henry II, Henry lY, Louis XIII, Louis XIV, reconstituent la vieille France, Les arts, l’industrie, les belles-lettres vont s’emparer de l'avenir et donner à la patrie des siècles de gloire et de prospérité.

La langue française a préparé la grandeur de notre pays ; elle empêchera désormais sa dissolution. Si jamais il doit s’accroître, ce sera dans les débris de l’ancienne Gaule-Belgique; ce sera dans les dépendances du vieux royaume de Bourgogne, qu’il nous restera des conquêtes à faire. N’y parle-t-ou pas roman et français? Là sont encore des enfants de la Gaule, des Belges et des Celtes, Oui, cette magnifique unité française n’a pas touché sa limite dernière : pour atteindre les bornes de son développement, il lui faut la force, il lui faut l’union des esprits. Que la concorde règne enfin des bords du Rhin aux rives de l’Océan , que de la mer du nord aux sommets glacés des Alpes, aux cascades des Pyrénées il n’y ait plus qu’un drapeau, comme il n’y a qu’une langue : alors la patrie entourée de ses enfants, redevenus frères, pourra briser d’odieux traités et redemander à l’Europe ses villes, ses cantons, dont la force l’a privée , ses anciennes provinces, qui depuis des siècles séparées de son sein n’ont cependant cessé de parler son idiome.

Des Patois de Champagne

Toute la France ne marcha pas également dans la voie du progrès : le passé défendit ses droits et les défend encore.

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A cOté des chefs-d’œuvre de noire lillérature , nos patois viennent nous faire entendre les accents des dialectes germain et gallo-romain.

La langue romane s’était partout assise sur les ruines des idiomes latin et barbare. Elle dut prendre, dès l’origine , dans chacune des grandes divisions de l’empire romain un cachet particulier. Le langage, qu’on y parlait avant la conquête, n’était pas entièrement oublié. Il revendiqua ses droits modestement, comme en France, avec succès comme dans la Grande-Bretagne, dans cette contrée soumise , avant l’arrivée de César , à la domination des Belges , sur laquelle régnèrent les rois de Soissons, Dès le viii® siècle , l’Anglo-Saxon, à peu près pur, avait repris le dessus. Il servait au style des pièces officielles. Guillaume le Conquérant, à la tête des Neustriens, ramena la langue romane dans ce royaume. Elle y reprit racine et marcha d’un pas égal à celui de la langue française. Mais elle était l’idiome du conquérant, celui de la féodalité : le peuple l’apprit on vaincu , malgré lui , avec haine, A mesure qu’en France elle se purifiait , en Angleterre elle s’altérait. L’antipathie , qui divisait les deux nations, ne pouvait accepter l’unité de diah'cte, humiliante pour l’anglais, glorieuse pour le normand. Après trois cent cinquante ans de lutte contre la France , la race du bâtard normand dut renoncer à régner sur notre sol et se résigner à rester insulaire , bretonne et même anglosaxonne ; il lui fallut abandonner la langue paternelle et déclarer, en 1362, que le français cesserait d’être employé dans les actes publics. C’est assez dire que depuis longtemps la population l’avait condamnée : les hautes classes d’Outre -Manche, avec leur adresse accoutumée , n’essayèrent pas de défendre une cause perdue , et surent rester populaires en devenant nationales. Mais la France avait passé par l’Angleterre comme Rome par les Gaules. Elle y laissa ses preux et sa langue. Toutes ces vieilles chartes, dont est si fière l’indépendance anglaise, sont des textes français : son idiome, qu’elle parle avec un orgueil , parfois si dur, n’est que du français redevenu barbare et tudesque. Ces races, si vaniteuses de leurs blasons, ont du sang français dans les veines. La famille, qui règne sur elles , est fille de France, alliée dix fois à la maison de France, vingt fois à la noblesse de France. N’a-t-elle pas pour aïeule une aimable et jolie fille de Normandie? Gens d’Albion, supprimez chez vous l’idiome des Capétiens : parlez anglais, si bon vous semble : tout ce qu’il y a chez vous de grand et de noble n’en sera pas moins toujours aux enfants de h France.

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La langue gallo-romaine avait encore suivi d’autres directions ; par la haute Champagne , par la Lorraine elle se reliait aux cités des deux royaumes de Bourgogne ; elle y retrouva son rival naturel, le tudesque. En Suisse, entre les deux idiomes, recommença l’antagonisme déjà debout aux bords de la Meuse et de la Moselle. A chaque drapeau restèrent des villages, des villes, des cantons. L’Helvétie vit ses enfants divisés en trois camps : il y eut des suisses allemands , des suisses italiens , des suisses romans , et depuis les choses n’ont pas changé. Les cités romanes ont appris le français : les campagnes ont conservé le dialecte gallo-romain.

La Belgique du nord n’accepta pas non plus le tudesque : elle s’avança toujours dans la voie du progrès en donnant la main à la France. Romane avec elle , elle apprit le français avec elle. La Flandre, le Brabant, le Hainaut fournirent à notre Parnasse plus d’un trouvère spirituel , plus d’un sage historien. Mais dans ces provinces comme dans les cantons catholiques de la Suisse , les villages , des bourgs mêmes ont conservé la langue romane. Jean Lemaire dans ses illustrations des Gaules (1) reconnaît que le dialecte parlé par les Wallons de son temps était la langue romane des x et xie siècles.

Qu’était-elle devenue dans notre province si voisine des pays, que nous venons de nommer .• elle n’avait plus de nom spécial dès les premières années du xip siècle. On ne connaissait plus dans les actes officiels que le latin et 1a langue vulgaire (2). Mais le roman n’en existait pas moins en fait. Dans les provinces, qui restèrent longtemps étrangères à la France, il conserva son nom jusque dans les xiv® et xve siècles (5). Un traducteur lorrain disait dans le xive siècle : — Et peur ce que nuis ne tient en son parlier règle certaine , mesure ne raison , est langue romance si corrompue que à poine li uns entend l’aultre ; et à poine peut on trouver ajourd’ieu personne, qui saiche escrire , antier, ne prononcier eu une meisme semblant raenieire , mais escrip , ante et prononce li uns en une guise et li aultre en une

(1) Paris , 1512, in-folio, liv. i, ch, 16.

(2) Lingua laica. — Concile de Reims, 1115, — Labbe, t. x. (5) Vez-ci lou psaultier dou latin trait et translateit en

roumans , en laingue Lorenne , selonc la vériteit commune et selonc lou commun langaige. — Voir la préface du livre des Rois, publié par M. Leroux de Lincy. In-4^, p. 40 et 74.

aultre (1). » — Le lorrain était un dialecte du gallo-romain et du français: il formait un patois. — L'arbitraire dont se plaint l’auteur était général et alors sans remède.

L’action de la cour , l’influence de l’éducation donnée dans les universités ne pouvaient atteindre les campagnes. Sans doute on y parla le gaulois pur quand les villes réussirent à parler latin, et latin barbare quand les cités inventèrent le roman. Le cultivateur suivait lentement la marche des idées , et i^s révolutions de la langue ; il sut enfin comprendre et manier le roman, quand les populations urbaines se piquèrent de savoir le français. Au xyi® siècle, de 1512 à 1529, la monarchie décida que les actes publics et privés seraient rédigés en français. Seulement alors dans les classes éclairées on put trouver assez d’hommes capables d’écrire la langue nationale pour suffire à tous les besoins sociaux. Le peuple , les artisans en étaient encore au point, où se trouvait le traducteur lorrain. Chacun parlait, prononçait à sa guise ; chacun conjuguait les verbes avec plus ou moins de scrupule. On était encore près du roman. Les patois de nos campagnes doivent nous donner une idée du langage populaire dans les villes à une époque assez rapprochée de la nôtre. A Bruxelles, dans une ville capitale, dans une cité populeuse , puissante, civilisée depuis longtemps, certains faubourgs de vieille date parlent encore de nos jours le dialecte wallon, c’est-à-dire le roman.

Cet idiome , enfant capricieux , sans lois ni frein , n’a

pu garder partout un aspect analogue : l’influence centrale l’a repoussé d’abord des comtés de Paris , d’Orléans et de Sens. Plus tard elle l’expulsa des contrées conquises par

la monarchie. S’il existe encore , c’est vers les frontières de l’ancienne France. Mais sa retraite n’a pas été régulière :

comme une armée , qui recule , il a laissé çà et là des soldats , qui ont refusé démarcher. Ils sont restés aux lieux, où l’habitude les a fixés. Le roman se rencontre dans des cantons complètement entourés de villages parlant français. Ail-

leurs, il s’est laissé modifier de manière à ne pouvoir presque plus être saisi , tandis qu’une commune limitrophe l’a conservé pur , à l’état primitif. Ici il s’éteint : là il se perpétue. Mais il ne faut pas que le philologue se fasse d’illusion : l’arrêt de mort du roman est prononcé depuis longtemps. Il

(1) Préface du livre des Rois. — M. Leroux de Lincy.

Texécule chaque jour. 11 s’exécutera sans pitié jusqu’à ce que le dernier terme gallo-romain ait disparu. La langue française, professée dans les écoles primaires uniformément et partout, bal en brèche les derniers remparts des Gaulois. Déjà de nos jours le roman n’est compris que des vieillards : la jeunesse le tourne en ridicule, le dédaigne, affecte de ne plus l’entendre. Du langage de nos peres bientôt il ne restera plus rien : les voix tremblotantes, qui le répètent, ne tarderont pas à s’éteindre

Nous avons voulu recueillir les derniers débris d’un idiome, dont l’origine est toute nationale , dont le berceau n’est autre que celui de notre indépendance : nous les avons cherchés dans les patois de nos campagnes.

Sans doute ces dialectes ne sont plus tels qu’on les vit dans les

et xie siècles : ils ont subi la loi générale des choses de ce monde, celle du changement. Mais on y trouve des prononciations, des tournures de phrase, des termes, que le Français ignore depuis longtemps, lis renferment encore des mots gaulois , francs et latins presque vierges. Tels qu’ils sont , les patois de notre province sont choses bonnes à connaître. Les textes les plus anciens, que nous ayons pu réunir, n’ont guères plus d’un demi-siècle : un seul paraît remonter à l’an nOO. Les autres n’existaient pas, il y a un an.

Lorsque la société celtique voulut former sa célèbre collection des patois français, elle prit pour thème la parabole de l’enfant prodigue. Ce choix était malheureux : la seconde partie de cet intéressant récit ne reproduit-elle pas à peu près les mots contenus dans la première? Néanmoins, nous avons mieux aimé suivre les errements tracés par nos devanciers, et joindre notre œuvre à leurs travaux pour lui donner plus de valeur, pour augmenter ses chances d’utilité. D’ailleurs, nous n’avions pas, comme eux, à notre disposition sous-préfets, préfets, ambassa. deurs : nous avons simplement consulté curés, maîtres d’écoles, vignerons , cultivateurs, et nous avons rencontré gens éclairés et bienveillants. Ensemble nous allons essayer de donner au lecteur une idée des patois de Champagne : puissent nos efforts l’intéresser.

Après la dissolution de l’empire romain , la Belgique fut cent fois partagée. Les comtes de Vermandois , les sires de Roucy, tous issus des Carlovingiens, finirent par posséder le pays de Reims et ses environs. Sous les derniers héritiers de Charlemagne , celte notable portion de la Champagne forma

l’apanage de nos archevêques. Robert de Vermantlois , vers 884, dépouilla la couronne des comtés de Meaux et de Troyes, et fonda le comté de Champagne. Ses successeurs étendirent leur suzeraineté sur les Ardennes, les bords de l'Yonne, le comté de Langres et les fiefs , qui les entouraient. Plus tard , la Bourgogne, sous ses ducs, absorba plus d’une ville champenoise : mais nous avons respecté les traditions topographiques de no.s vieilles chroniques, et nous avons recherché les traces de nos patois dans les départements de la Marne, de l’Aube, de la Haute-Marne, de Seine-et-Marne, de l’Aisne et dans celui des Ardennes. Notre vaste province est aujourd’hui morcellée , confondue avec les provinces voisines, non moins méconnaissables : ainsi l’ont voulu les révolutions. Ces villes, autrefois sœurs, aujourd’hui l’une à l’autre étrangères, parlent français depuis plus de six siècles : mais dans chacune le ludesque , le latin , le roman dominent dans des proportions différentes. 11 n’en est pas une, il n’est pas un de nos bourgs, où l’on ne remarque des prononciations inusitées ailleurs , des termes inintelligibles pour le voyagf’ur, quelquefois même pour un champenois d’un canton voisin- Quelques-unes de ces expressions ont vieilli , et ont cessé d’être en usage. D’autres reparaissent de temps à autre : il en est même, il faut en convenir, que nos pères n’ont jamais entendues. Le français de nos jours ne tend-il pas la main à une foule de termes allemands , anglais , que nos ancêtres auraient trouvés barbares. Les révolutions dans la politique, dans les mœurs, dans les détails de la vie imposent au langage, des innovations et des suppressions radicales. N’en est-il pas aussi de même dans le langage du peuple? 11 s’abandonne à son esprit naturel, à sa vive imagination; et il ne manque ni de l’un ni de l’autre. Quand le terme lui fait défaut, il y supplée d’une manière souvent comique, quelquefois heureuse. La littérature légère, le style sérieux ne se font aucun scrupule de faire des emprunts à cette langue improvisée , fantastique et sans père connu, et de donner à ses créations des lettres de bourgeoisie. Cela fut de tout temps; cela est de nos jours en Champagne comme ailleurs.

Nous publions un recueil de 10,000 mois environ, recueillis ça et là dans nos départements. Archives, manuscrits inédits , livres vieux et modernes nous ont payé de larges contributions. Les échos des rues et des campagnes nous ont donné secours. Le glossaire Troyen de Groslcy (1) , le voca-

(1) V. scs éphémérides. Troyes, 2 vol. in-12.

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bulaire I.angrois de Mul-^on (1), celui du bas langage Rémois (2), le dictionnaire roman , wallon, celtique et tudesquo de D. François f3) , des notes manuscrites, que M. Paulin Paris a bien voulu nous communiquer, nous ont permis d’augmenter la récolte, que nous avions faite. Nous n’en publions guères que la moitié. Ses dimensions nous effrayaient ; nous en avons retranché les termes de droit féodal , d’architecture, d’artillerie , de venerie , de théologie , de droit civil ou canon , de procédure , qu’on peut trouver dans des recueils spéciaux. Nous avons encore supprimé tous ceux, qui se rencontrent habituellement dans nos poètes : les onze glossaires , que nous venons d’éditer à leur suite , en renferment l’explication. Nous nous sommes donc bornés à ceux usités dans la vie intime , aux champs et dans la mansarde. Dans ce cadre ainsi restreint, il nous a fallu faire encore des retranchements : nous avons rayé tous les mots, dont le sens restait pour nous obscur.

Nous avions voulu d’abord diviser notre dictionnaire en deux parties , consacrer l’une au passé , et l’autre au présent. Mais, grand devint bientôt noire embarras : tel mot, mort selon nous depuis des siècles , venait subitement retentir à nos oreilles et nous donner son certificat de vie ; tf'l autre, considéré comme un adolescent , nous apparaissait subitement dans un texte poudreux , sur une page usée par les siècles, nous avons dû renoncer à ce mode de classification ; trépassés , vivants , anciens ou nouveaux venus, nous les publierons chacun à leur rang alphabétique.

Pour rendre complet un pareil travail , n’aurait-il pas fallu résider longtemps , et pour ainsi dire en tout temps , dans chaque ville , dans chaque canton des six départements dessinés dans la vieille Champagne? Aussi notre but est-il uniquement de publier des notes assez nombreuses pour offrir un ensemble digne d’être étudié. Il est quelques unes de scs parties, que nous avons essayé de développer ; nous en ferons des chapitres distincts.

Nous avons songé d’abord à ce berger champenois , aux

(1) In-12, — Langres, 1822 (2j Saubinet ainé, Reims, 1816, [Z) Roiiillon. — Tn-4o, n77.

dépens du quel on s’égaye, Dieu sait pourquoi. La sagesse des nations n’a-t-elle pas ses distractions , ses bizarreries et ses petites méchancetés? Nos pâtres valent mieux que leur réputation. Ils sont observateurs ; et leur mémoire leur transmet des expressions d’autrefois , qui méritent d’être notées : c’est ce que nous avons fait. — Un glossaire normand exhale un parfum de cidre, qui se révèle à chaque ligne. Un glossaire champenois doit nécessairement sentir le fruit de la vigne. Nous avons donc tâché de composer le vocabulaire du vigneron de Champagne (1). — Enfin, dans nos cités si déchues de leur splendeur passée , règne une activité commerciale, qui leur assure depuis des siècles honneur et prospérité. Lin , laine , chanvre y deviennent toiles et draps. Les professions , qui les emploient , ont leur idiome ; nous avons tenté de le faire connaître. Mais il a varié de siècle en siècle. Aussi sommesnous contraints d’abandonner une grande partie de notre vocabulaire industriel : nous ne pourrions en donner l’interprétation, même approximativement. Etoffes, machines, changent de génération en génération : la langue, à> l’aide de laquelle on les a produites,, ne leur survit pas. Nous avons évité de nous lancer dans des discussions étymologiques : elles n’ont de valeur que si elles sont entreprises en conscience, c’est-à-dire, sans marchander pages et volumes. Nous laissons celte étudeau lecteur; ne faut-il pas qu’il ait sa part à faire dans notre livre. Aprèsee travail général, nous nous sommes occupés des dialectes appartenant à des localités distinctes. Nous avons eu besoin d’auxiliaires et nous en avons trouvé : — MM. Nanquette , curé de Sedan ; — Lacatte , propriétaire à Reims; — Pernot, peintre à Vassy; — Louis Coûtant, propriétaire aux Riceys (Aube) ; — Lemaître, à Tonnerre; — Godret, curé de Berru; — Julien Haymart , propriétaire à Somme- Tourbe ; — Jolly, propriétaire à Sézanne ; — Yarnier-Arnould , propriétaire à Alliancelles ; — Voisembert, curé de Sommepy —

(1) Le lecteur zélé, à qui ce court travail ne suffira pas, devra chercher à se procurer un livre, dont voici le titre : — Discours joyeux en façon de sermon faict avec notable industrie par deffunt maistre Jean Pinard , lequel vivoit trottier sémiprébendé en l’église de Saint-Etienne d’Auxerre, sur les climats et finages des vignes du dit lieu ; plus y est adjousté de nouveau le monologue du bon vigneron sortant de sa vigne et retournant le soir à sa maison (par Louis de Charmoy), reveu, corrigé et augmenté. — Aucerre. Pierre Vatard, 1607. Petit jn-8o. — Nous n’avons pas eu la satisfaction de consulter ce rare opuscule.

et Benoît, instilulenr à Cormontreuil , nous ont donné des textes eu patois et des notes intéressantes. Nous avions espéré faire plus grand cet édifice élevé à la nationalité champenoise ; mais toutes les recherches tentées à notre requête n’ont pas été heureuses; toutes les portes, aux-quelles nous avons frappé, ne se sont pas ouvertes. Nous n’en devons que plus de remerciments aux hommes de bonne volonté , qui voulurent bien s’associer à notre travail. — Qu’ils reçoivent ici l’expression de notre reconnaissance.

Dès le premier aspect, les patois de Champagne révèlent leur origine: ils sont latins de race, romans de forme. On va les voir tantôt conserver des mots latins toujours repoussés ou répudiés depuis longtemps par le français , tantôt altérer sans scrupule des racines protégées par l’Académie , d’autres fois au contraire se rattacher à celles qu’elle a sacrifiées (1). Chaque village aura sa prononciation , son orthographe, A chacun sa manière de traduire la conjugaison des verbes , de rendre les syllabes des mots latins , les consonances qui les terminent. L’un se rapprochera du tudesque , l’autre du français. Pour bien étudier nos patois au point de vue germanique, il ne suffit pas de savoir l’allemand de nos jours : il faut encore connaître à fond le germain du moyen-âge , celui qu’on parlait au berceau de la langue romane. C’est dans cet idiome seul que nos pères ont puisé. Le travail , que nous avions commencé à cet égard, s’est trouvé au dessus de nos forces; nous aimons mieux le supprimer que de mêler, à quelques observations peut-être justes , des erreurs sans doute très nombreuses. L’allemand forme une langue originale : mais

on y trouve aussi les empreintes du latin : souvent même il a conservé plus fidèlement que le français et ses dialectes le terme romain. Dans d’autres circonstances sa version sera presque la même. Quelquefois son orthographe l’éloignera de nos patois ; mais sa prononciation l’en rapprochera ; ou bien ce sera le contraire , qu’il faudra remarquer. Pour que cette étude pût être complète et sérieuse , ce ne serait pas à nos patois modernes qu’il faudrait la borner. Ils n’ont cessé de s’altérer , de se rapprocher du français et de se séparer du germanisme. Nos vieux poèmes Champenois , nos chroniques sont les seuls monuments de notre ancienne littérature. Mais ils .sont écrits en français , dans la langue que parlait

^,1) V(Xir les exemples placés à la fin du ^.o-luinc.

au xiiie siècle plus de la moitié du royaume. Leur dialecte n’est pas précisément celui de la Champagne. Leur poésie n’est pas toujours épique: elle admet le terme intime , la locution familière , et même de temps à autre le mot vulgaire et grossier: c’est là qu’on peut trouver encore l’ombre des efforts tentés par le ludesque pour devenir la langue des Gaules. Nous avons essayé de pénétrer dans cette voie : nous avons acquis la certitude qu’elle menait droit au but et nous l’indiquons à de plus instruits.

Nos patois, nés du latin , échappés des étreintes du germanisme , n’ont cessé d'aspirer au français : l’esprit national, l’intérêt privé les ont dès l’origine conduits dans cette direction. Aussi les mots étrangers ont-ils dû disparaître ou se modifier les premiers. Les termes latins ont survécu parce que le Français les admettait , autrement sans doute , mais toujours dans le fond. Aussi de nos jours est-ce surtout par la prononciation que nos patois diffèrent de la langue ordinaire. Pour éviter à cet égard des détails multipliés et fastidieux, nous avons réuni dans un tableau les principales modifications, qu’ils font subir aux lettres de l’alphabet. Les unes s’écarteront complètement de la racine des mots : les autres , au contraire , la rappelleront plus fidèlement que les syllabes françaises. Sans grammaire, sans dictionnaire, le patois s’inquiète peu d’indiquer par son orthographe le nombre, le genre, le temps : il ne s’occupe que de ce que l’oreille entend. Mais il dénoncera souvent par une double voyelle deux syllabes d’origine latine, que le français contracte : ainsi dira-t-il chaod pour chaude calidus. Le latin pater, qui nous fournil le mot père, en patois nous donnera péer, péire, péar même comme à Fismes, péetze, petze comme à Sézanne.

Le patois a généralement , comme le roman et le vieux français, l’habitude de dire i pour in et in pour i, le pour ble, che pour ce, lo pour le, ch pour ss. La lettre R lui est antipathique , il la supprime volontiers : et cet usage est à peu près universel, même dans les villes. A Reims, par exemple, on dit mette pour mettre, allé à pied pour aller à pied, descende pour descendre. Le patois va tplus loin : il supprime la lettre R à la fin des syllabes or, oir, our et eur. Le V disparaît souvent et le double v prend la place du g. — Nous verrons t pour d, — dz., tz, d pour g et j. Il y a longtemps qu’en Champagne le d et le g se substituent l’un et l’autre : l’un de nos archevêques qui vivait en 455 se nommait Bennade ou Bennage. Flodoarl nous apprend qu’il n’a

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pu savoir quelle était la vraie manière d’écrire ce nom (Ij. Ceci nous rapproche des dialectes germains : les déplacements que les patois font aussi subir à la lettre R, ont une même source du même genre. On verra la syllabe er se prononcer comme re, et la syllabe re devenir eur, er, ur, %e, ar et e. Les syllabes os, ot, aut , aus abondent comme finales dans nos patois.

Telles sont les remarques principales, que soulève leur prononciation (2). Près de l’île de France, dans les départements de l’Aisne, de l’Yonne, en Brie, elle est assez pure. Dans le département de la Marne elle s’altère parfois au point de dénaturer bi langage. L’arrondissement d’Epernay parle avec assez de régularité. Dans le canton de Sézanne, dans les communes, qui touchent au département de l’Aube, telles que Gourgançon , Semoine et Salon , on constatera quelques prononciations bizarres : leur ensemble cependant est insuffisant pour former un patois. Du côté de l’ancienne Lorraine au contraire, entre Châlons, Yitry et Sainte-Menéhould , on rencontre de vrais dialectes. Sans doute le patois n’y domine pas ; les villages, qui l’employent , sont cités. Néanmoins dans presque tout l’arrondissement de Sainte-Menéhould on l’entend.

Aux portes de Reims il est deux ou trois communes plus fidèles que d’autres aux traditions du moyen-âge. A Cernay-lès-Reims on croit aux sorciers et l’on parle h peu près patois. A Beru, dont le nom se mêle à la légende héroïque et fabuleuse de nos contrées, à Beru célèbre dans l’histoire d’Ursa, reine de Reims , dans celle de son fils Frichambault, il existe un dialecte très caractérisé. Autour de ces deux centres de population, qui sont voisins, on use d’un français agreste , il est vrai , mais facile à saisir sans commentaire.

Près de Châlons se trouve Courtisols ( Curtis Ausorum ), cette commune si connue dans les fastes de la linguistique : on a voulu faire de son patois un dialecte allemand , où pour le moins helvétien. La comparaison , qu’on en va faire avec les textes des autres patois de Champagne (3), démontrera que les

(1) Lib. I. Chap. 9.

(2) Voir le tableau placé à la fin du volume.

(3) Voyez à la table, mise à la fin du 2e volume, les indications nécessaires pour trouver les monuments des patois de Champagne.

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gens de Courtisols sont de bons français de vieille race , de vrais Champenois parlant gallo-romain ou roman : dans leur langage on trouvera peut-être quelques termes d’origine tudesque ; mais les Francs n’ont-ils pas occupé nos contrées bien avant Clovis ? N’y a-t-on pas parlé la langue germanique jusqu’à la ûn du xe siècle ? Tous les patois de Champagne , l’idiome familier et populaire de nos cités renferment des mots de race

allemande. A Courtisols , le fonds de la langue est le gallo-

romain , où plutôt le latin, tel que le firent les vie et vue siècles. On y parlait aussi français ; on savait l’écrire ; et le grand cartulaire de saint Remi contient de nombreuses chartes des XIII etxiye sicles, rédigées à Courtisols dans l’idiome alors usité dans l’île de France et la Champagne. Nous en publions une.

Dans la Haute-Marne , frontières de Champagne , du côté de la Bourgogne et de la Franc’ce-Comlé , le patois n’a pas de racines aussi profondes , ni de type aussi prononcé qu’on

pourrait le croire. Il est analogue à ceux de la Marne et de l’Aube. Chose étrange , on le rencontre surtout dans les

communes, qui environnent Langres, telles que Peigncy , Saint- Geosmes, Montigny-le-Roi, Champigny, Cohons. Dans les autres parties du département , il ne peut avoir la prétention de constituer des dialectes.

Le département de l’Aube, plus près du centre, n’en a pas moins conservé dans le canton des Riceys, et surtout dans la commune de ce nom , un patois très net. Aussi , n’a-t-on pas manqué de donner aux Ricetons comme aux habitants de Courtisols une origine helvétienne. Ils sont tous de la même famille : tous ils représentent la race vaincue par César, assujélie aux Francs, émancipée par la famille de Hugues Capet.

La ville de Troyes, la capitale des comtes de Champagne, eut longtemps son patois: Grosley fait connaître ce qui de son temps méritait encore d’être signalé (1).

Dans les Ardennes, surtout du côté de la frontière, il règne un dialecte, qui se nomme la langue wallone. Il a ses gram-

) Ephéméridos. Paris, l8ll, t. H, 3« partie, chap. ii, p. to.S. — Voyez lin de ce vol.

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mairiens , ses glossaires, ses littérateurs (1). Il s'étend en Belgique, dans le Luxembourg et dans toute cette partie de l’Europe, qui fut Gaule, qui bit ou tard redeviendra France. Il n’est autre que la langue romane protégée par nos fautes et nos malheurs politiques. Toutes les contrées, où on l’a conservée, sont, depuis la dissolution de l’empire carlovingien, séparées de notre territoire : elles sont restées, en ce qui touche le langage, à peu près au point où se trouvait la Gaule-Belgique dans les x® et xi® siècles. Tandis que la France abandonnait le dialecte roman , il s’est maintenu , régularisé, perfectionné aux bords de la Meuse , de la Moselle et de la Sémoise de romantique mémoire. Mais il ne domine pas dans tout le département actuel des Ardennes : cette division récente de notre pays se compose d’éléments divers : une portion de son territoire fit partie du Yermandois , et reconnut pour seigneurs les archevêques de Reims : une autre , le comté de Relhel, relevait directement des comtes de Champagne. Sur ces deux points on admit le français rapidement. La principauté de Carignan dépendait du diocèse de Trêves. Les cantons de Fumay et de Givet se partageaient entre ceux de Namur et de Liège. Le duché de Bouillon et de Sedan était à peu près indépendant. Belge , allemand même au besoin , il ne fut français que sous Louis XIV. Jusque-là, l’influence de notre littérature , de nos lois, de nos mœurs, ne s’y fit sentir qu' indirectement. On parlait dans ces quatre villes le même langage qu’à Reims : mais les campagnes de ces contrées étaient restées romanes et continuèrent à préférer le gallo-romain ou le wallon. C’est encore leur langage habituel. On trouvera dans ce représentant de la langue romane mitive, des analogies sans nombre avec les patois de Champagne. Orthographe , prononciation , interversion de lettres , respect pour la racine latine , relation avec l’idiome tudesque, s’y rencontrent comme chez eux. Sans doute le germanisme y aura plus de place. Le roman des Ardennes est la sentinelle avancée de la langue française ; c’est un avant-poste au milieu des Sicambres ; c’est un enfant perdu d’avant-garde. Les nécessités du voisinage l’ont contraint à défendre mieux que d’autres les débris de la langue franque , à faire même, de temps à autre , de nombreux emprunts à l’idiome bâtard et flottant du Luxembourg. Les Ardennais, en descendant de leurs montagnes dans nos plaines, y ont maintes fois ramené des

(t) V. le dictionnaire de 1). François. On y trouve un traité de la conjugaison des verbes en langue wallone. — Bouillon, 1777.

termes étrangers. Chez eux le W représente notre G ; il en fut de même à Reims jusque dans le xive siècle. Une des portes de celte ville se nommait indistinctement porte Waloise ou Galoise. Le mot Wallon est le même que celui de Gaël ou Gaulois; et si l’on veut interpréter la syllabe on, qui le termine, on y verra le diminutif usité dans nos contrées (1). Les Wallons ne sont-ils pas une tribu gauloise , qui , plus longtemps que d’autres , aurait pu se défendre contre les Romains et les Francs ? Héritiers de ces Nerviens, de ces Ménapiens, qui se heurtèrent sans crainte contre César , ne se sont-ils pas toujours insurgés contre l’idée de se fondre dans la famille allemande ? Le vieux sang gaulois, qui coule dans leur veine, n’a jamais cessé de revendiquer ses droits. Les Wallons de Belgique et d’Allemagne se réuniront tôt ou lard à leurs frères des Ardennes; tôt ou tard ils crieront salut à leur patrie commune, salut à la France.

L’avenir est au tout puissant. — Dans celte histoire de l'idiome champenois peut-être Paris, la ville superbe, ne verra-t-elle qu’une prétention de clocher ; mais il y a des clochers , qui furent grands avant les siens. Que cette moderne reine de nos cités ne dise pas avec Brennus : v(b victis ! Les destins et les flots sont changeants. La Champagne n’est plus tien : ce n’est plus qu’un souvenir . une ombre ; mais cette ombre n’est-elle pas noble. N’est-ce pas sous notre ciel que le Seigneur a béni la monarchie des Francs ? N’est-ce pas dans notre idiome que saint Remi prêchait les fiers compagnons de Clovis. N’est-ce pas à Reims qu’Empereurs et Rois vinrent demandera Dieu le droit de régner sur les Gaules^ — Lorsque les Césars allemands voulurent encore une fois envahir la France, lorsque Philippe-Auguste défendit notre indépendance contre celte nouvelle invasion du germanisme , au premier rang combattirent les communes de Champagne. Ce furent nos pères qui firent prisonnier le comte de Flandres , le célèbre Ferrand. — Au xive siècle l’Anglais veut aussi ravir à nos princes leur trône héréditaire : quelles cités arrêtent l’invasion étrangère ? Reims et Troyes. Dans leurs murs se renferment les braves gens de nos campagnes. Citadins cl paysans luttent de courage et de patriotisme. Aux pieds de nos murs viennent se briser les menaces du léopard. —

(I) Gresley a fait cette observation, que l’examen confirme : On disait eu effet corhillon pour une petite corbeille, vo/efon pour 'in jeune valet.

Et quatre siècles après quand la Prusse, la Teutonique, pénétrait dans l’Argonne, les Ardennais, les gens de Sainle-Ménéhould, ces derniers amis de nos anciens patois, n’ont-ils pas pris les armes, n’ont-ils pas pris place comme leurs ancêtres sous le drapeau de la patrie? Non, tous ces gens ne parlaient pas la langue académique: mais leur idiome était celui des gens de cœur.

Dans tout le royaume est-il une province plus souvent attaquée que la Champagne? est-il une de nos guerres, où elle n’ait payé de son sang l’honneur d’appartenir à la couronne de France. Ne lui fallut-il pas volonté ferme et tenace pour résister depuis deux mille ans aux invasions du ludesque , et défendre pied à pied les reliques du vieux langage gaulois. Elle a soutenu la base de la colonne pendant que le chapiteau montait : elle a servi de piédestal à la statue, d'ombre à la lumière. Ce rôle modeste a sa valeur : la Providence l’a fait à la Champagne. Elle l’a rempli sans murmure, avec dévoument.

Cette langue française, si pure dans les dictionnaires, dans les théories grammaticales, au fond et dans la vie commune, n’est qu’un mélange d’éléments hétérogènes ; dans chaque province, dans chaque canton , elle revet une nuance spéciale, se prête à des inflexions de voix, à des prononciations diverses, elle fraternise avec des mots particuliers. Celtique en Bretagne, Neustrienne en Normandie, Bourguignonne en Franche-Comté, elle est restée romano-germaine en Champagne. Le dialecte champenois, représente l’ensemble des races, dont nous descendons. Et cependant ses jours sont comptés : encore une génération peut-être , et il ne sera plus qu’un vague souvenir. Qu’il nous soit permis de saluer cette tombe ouverte, qui se fermera bientôt.

Donnons quelques regrets à nos patois, à ces représentants de l’idiome roman , ce vieux serviteur de la France. Comme la langue latine ils ne se survivront pas dans des œuvres immortelles. Us s’en iront comme s’en va la neige d’antan, Le.s archéologues d’une autre époque chercheront vainement les vestiges dans nos archives , dans nos bibliothèques. En leur qualité de rustiques ils sont restés à la porte : devant eux elle ne s’est jamais ouverte. C’est pourquoi nous avons écrit ce livre. — Dans un siècle , où le présent et le positif sont tout , qui feuilletera des lignes tracées en souvenir de ce qui n’est plus? Sans doute elles n’ont pas la prétention de perpétuer sa mémoire. Mais si par hasard, ne serait-ce qu’une fois, elles ‘pouvaient sourire à l’un de ces voyageurs

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réfléchis, qui vont d’âge en âge interroger les coteaux où fut Alise l’intrépide cité, les rives où s’éleva Bibracte la mystérieuse, et tant de lieux jadis illustres, et campas ubi Troja fuit, notre but sera rempli. Nous avons fait pour eux, ce que nous auiions voulu qu’on eût fait jadis pour nous. Si jamais notre livre a quelque valeur, c’est à sa vieillesse qu’il la devra. L’étude viendra peut-être saluer les dialectes de nos provinces , quand ils ne seront plus. Que trouvera-t-elle dans nos villes, dans nos campagnes? L’unité du langage sans doute : puisse-t-elle aussi voir partout le respect d’une seule loi, le culte d’un seul Dieu ! Puisse-t-elle sur les ruines de notre vieil idiome , à la place où vécurent tant de tribus d’origine diverse, rencontrer une seule famille parlant un seul langage , celui du patriotisme et de la concorde. Celui-là seul sera le bon français.

Ici finit l’histoire du langage et des patois de Champagne.

MO^DIKOTS

De Faocien langage en Champagne et dans la province

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