‹ Recherches sur l'instruction publique dans le diocèse de Rouen avant 1789Chapitre 2 sur 20 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

DES ÉTABLISSEMENTS d'iNSTRUCTIOM PUBLIQUE EN FRANGE sons LES DEUX PREMIÈRES RACES. ÉCOLES FONDÉES DANS LES TILLES ET LES VILLAGES DU DIOCÉSE DE ROUEN AU NOTEN-AGB.

L'enseignement érigé en ronction publique et salarié par TÉtat se maintint à Borne, avec ce double caractère , même après la cbute de FEmpirc. On ne saurait douter quMl n'ait contribué à faire de Borne une ville à part sous le rapport des lettres , et comme le grand foyer de lumière de rOccident. Ce fut de là que se répandirent non-seulement les vérités religieuses par les missionnaires italiens qui furent, en général , les premiers évéques de nos diocèses, mais aussi les meilleures traditions de la science et du goût,

par des professeurs qui avaient eu l*heureusc fortuoe de cultiver leur esprit dans des lieux oii vivait encore le souvenir de Cicéron et de Virgile, et dont les études s'étaient trouvées protégées par l'influence bienfaisante de la papauté, au milieu d'une barbarie qui menaçait de devenir universelle. Du nombre de ces derniers parait avoir été ce jeune romain Betharius , dont parle Grégoire de Tours. Étant venu à Chartres et s'y étant fait remarquer par la politesse de ses mœurs et par l'élégance de son langage, il fut élevé à la charge de chapelain du palais et, peu de temps après, à la dignité épiscopale (1). Un fait isolé comme celui-là ne donnerait lieu cependant , nous en convenons, qu'à une conjecture hasardée. C'est à des marques plus certaines et plus éclatantes qu'on peut reconnaître l'action de Rome sur le reste de la chrétienté au point de vue de l'instruction publique. Les Pères du concile de Vaison, en 529, voulant régulariser l'enseignement élémentaire dans la Gaule, n'invoquent pas d'autre exemple que celui de l'Italie : « Il a paru bon , disent-ils, que, suivant une excellente coutume observée par toute ritalie, les prelres qui sont préposés aux paroisses reçoivent chez eux de

(i) Otonam, Œuvra complètes, II, d50 et suif.

jeunes lecteurs, les élèvent comme de bous pères, leur appreuDeut à étudier les psaumes, à s'attacher aux Livres saints, à connaître la loi de Dieu, afin de se préparer de dignes successeurs et de mériter ainsi les récompenses éternelles (1). »

Nous avons peine à croire que dans ce texte il s'agisse d'écoles proprement dites, • lesquelles se seraient multipliées fort irrégulièrement, assez nombreuses dans certains diocèses, presque nulles dans les autres (2). » La mesure nous parait autrement importante et autrement générale que M. Guizot ne le donne à entendre. Chaque recteur d'église, ou, comme on devait dire plus tard, chaque curé , est invité à faire de son presbytère une école pour les enfants de son village. Par là, nous voyons comment, malgré la misère des temps, l'instruction se conserva dans une classe de la nation, et comment pendant de longs siècles le clergé sut pour voir à son recrutement.

La disposition que nous venons de citer fut reproduite et commentée par les conciles de Tours, de Tolède, de Cliflc, de Liège et par le concile général de Constantinople.

Théodulfe, évêque d'Orléans, ne faisait que la

(i) Conàlium Voiionenu , II , c I.

(S) Hisu d9 la Civilii, «• France , XVI*

développer dans Tarticle suivant de son Capitulalre de 797 :

ff Que les prfilres élablissent des écoles dans les villages et dans les bourgs , et si quelqu'un de leurs paroissiens veut leur confier ses enfants pour leur apprendre les lettres, qu'ils se gardent de le rebuter et de lui refuser ce qu'il demande ; ail contraire, qu'ils s'appliquent à leur éducation avec une charité extrême, ayant présent à Tesprît ce qui est écrit : Qui autem docti fuerint fulgebunt quasi splendor firmamenti , et qui justitiam erudiunt multos, fulgebunt quasi stellœ in perpétuas œtemitates. Lors donc qu'ils les instruiront, qu'ils se gardent d'exiger d'eux aucun prix en retour de ce service ; qu'ils n'en reçoivent rien , si ce n'est ce que les parents voudront bien leur oiTrîr de leur plein gré et par esprit de charité (1). »

La sollicitude de l'Église pour l'instruction publique n'apparaft pas moins clairement dans cette recommandation du pape Léon IV : # Que tout prêtre ait un clerc des écoles qui chante l'épltre , fasse la lecture , réponde la messe et psalmodie le? psaumes » ; et dans ces prescriptions d'Ilincmar et de Vautîer : le premier, archevêque de Reims , le second , évoque dOrléaus :

(i) Labl)e, Çoncii^^ VU» HAQ.

€ Examiner si le prêtre a un clerc qui paisse tenir la classe, qui lise Tépître et qui sache chanter. • — « Que chaque prêtre ait son clerc, qu'il relève religieusement, et, sMI y a moyen, quMl ne néglige pas de tenir école dans son église. >

Ces textes , auxquels il serait aisé d*en ajouter d'autres (1), ne permettent guères de douter qu'il D*y ait eu , dès une époque très-reculée et comme à Toriginc de nos paroisses , des écoles gratuites attachées à chaque église et confiées aux soins et à la direction des curés. Ils nous représentent le clergé, dans les campagnes, dispensant Tinstruction aux classes agricoles. Il eu Tut ainsi, Don-seulement du temps du concile de Yaison et des évêques dont nous venons de citer les noms, mais pendant tout le cours du nioyen*âge. Mémf à une époque récente , nous verrons les curés et les vicaires remplir, dans uu grand nombre

(i) Extrait du concile de Valence, 855 : Ut de seholU tnm dMnm quam kumanœ titterarum ntenon et êcetesiaslka eantUtnœ , Juxla exemplum pradeeessorum nostrorum» aliquid inter nos tractetur, et, êi potest fieri, statuàtur atque ordinetur : quia ex hujus siudii lowja inUrmissione pUraque ecclesiarum Dei loca et ignoratuia fidêi et tolius seientiœ inopia invasit, Placet firmatum, — Extrait du Capitulaire d*EIérard, archevêque de Tours, de Ton 858 : Ul scholas presby» ieripro poue habeant et Hbro» emendatos,'^ mémoire» du clergé, édit, de I7M, I, 970,

de paroisses, les fonctioDs d'instituteurs. Ainsi, Ton peut dire qu'autrefois les écoles tenues par les prêtres des paroisses ou par leurs clercs constituaient un premier degré d'enseignement. Il y eut pendant longtemps un degré supérieur, renseignement des églises cathédrales et des monastères. Ici encore nous devons constater Theureuse influence de Rome et de la papauté.

Lorsque, sur l'appel du pape Adrien I", Charlemagne se rendit à Rome , en 77/i , il y Tut salué, à son arrivée , par une troupe d'écoliers qui chantaient ses louanges et portaient dans leurs mains des palmes et des rameaux d'olivier. Bien que sur ce sol privilégié la barbarie eût aussi exercé ses ravages, l'instruction s'y maintenait à un niveau plus élevé que partout ailleurs. Charlemagne avait l'esprit trop pénétrant pour ne pas le sentir; aussi le vit-on ramener de Rome des mailres de grammaire et d'arithmétique et des chantres qui s'appliquèrent à corriger le chant des églises gallicanes. Dès lors, il s'eflbrça de réaliser le projet qu'il avait conçu de res^taurer en Gaule l'étude des lettres, qui y était complètement négligée. En 787 , au retour de son troisième pèlerinage dans a capitale du monde chrétien , il proclame nettement la nécessité 'de rétablir les écoles de chant et de grammaire dans les évéchés et les mona s-

tères. Les évéques et les abbés ne se borneront pas à Toroier la jeunesse qui leur sera confiée aux habitudes d'une vie régulière et pieuse ; ils devront lui enseigner les lettres dans la mesure qui paraîtra convenir à chacun. Le grand empereur regrette de voir , dans nombre de monastères , des sentiments louables et droits unis à une manière de parler grossière. Le peu d'expérience qu'on y remarque dans Tart d'écrire lui donne lieu de craindre que l'intelligence des Écritures-Saintes n'y fasse encore plus défaut : Optamus enim vos, sicut decet Ecclesiœ milites , et interius devotos et exte^ rim doctos^ castosque bene vivendo esse et scolas^ ticos bene loquendo (1 ) .

Deux années après « il prescrit au clergé de former des écoles d'enfants et d'y appeler les fils des serfs aussi bien que ceux des hommes libres. Il veut que chaque évêché et chaque monastère possèdent des psautiers, des livres de chant, de comput, de grammaire, et des exemplaires corrects de l'Écriture-Sainte. Une autre fois, écrivant à LuIIe , archevêque de Mayence , il l'exhorte à redoubler de soins pour nourrir ses fils dans les arts libéraux ; afin d'exciter son zèle , il lui rap-

(1) CaroU Mag^i Epitiofa ad Baugulfum , abbatem Fuldensem , pro iiuiaurationt ieholarum per episeopia et monasteria, Ap. AnnaL Bf nedîct,, IT, 278.

pelle c qu*en agissant ainsi , il remplira son vœu le plus ardent et méritera le bonheur du ciel. » En 813, le concile de Chalon-sur-Saône poursuit le plan de Charlcmagne : il décrète que les évèques établiront des écoles où renseignement des lettres sera donné en même temps que Tinterprétation de rÉcriture-Saînte. Le 3/i' canon du concile de Rome , de Tannée 826 , n'est pas moins explicite : • Que dans tous les évèchés , dans les paroisses qui en dépendent et dans les autres lieux où il en sera besoin , on établisse des maîtres et des docteurs pour enseigner les lettres, les arts libéraux et les dogmes sacrés (1). »

Toutefois , si grande que soit la part qui revient à Charlemagne dans cette première renaissance des lettres, il ne faudrait pas sMmaginer que les écoles épiscopales ne datent que de son règne. Il y eut alors réforme , restauration , mais non pas établissement d*œuvres absolument nouvelles. On voit les écoles épiscopales organisées par un concile de 624, et rien ne prouve qu'il n'y en ait pas eu auparavant. On rapporte à saint Hilaire. vers l'an S20, l'institution de l'école de Poitiers, où plus tard enseigna le poète Fortunat ; sous l'épiscopat de saint Remy , il y avait u ne école à

(1) Annal, Benedicl,^ U « 505.

réglise de Monzon , dans le diocèse de Reims. On peut signaler encore celle d'Arles, au temps de saint Césaire, et celle de Vienne, en Dauphiné, au temps du pape saint Grégoire (t). Le concile de Tolède, qui suivit de deux ans celui de Yaison, nous montre I dans la maison de Téglise cathédrale et sous la surveillance de Tévèque , des collèges où les enrants destinés par leurs parents au ministère de la cléricature étaient élevés jusqu'à di&-buit ans, âge auquel ils avaient à opter entre le célibat et le mariage. On peut citer, en Neustrie, sous la première race, jusqu'à vingt écoles épiscopales ou monastiques, dont les noms sont fournis par des documents authentiques (^2), et il est certain que cette liste, formée de mentions recueillies à des sources diverses et dans le trèspetit nombre de monuments historiques de cette époque qui nous ont été conservés, doit être considérée comme fort incomplète. Comment supposer , en effet , qu'il y eût des écoles à Chartres , au Mans , à Bcauvais , à Lisieux , à Évreux , et quMl n'y en eût pas à Rouen,, dans la métropole d'une vaste province, dans une cité dont saint Paulin, écrivant à saint Victrice , disait qu'on

(i) Chmde Joly, Trtdté hiitorUfuê éê$ École» épiêcopalei et êeelê* fwvtifiief , 1078, f. 107 et raiv.

(S) M. Goliot, Hitu dt la CivUU, en France^ XVI* Leçon.

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en prononçait le nom avec respect jusque dans les pays les plus lointains, et qu*on la comptait avec admiration au nombre des villes les plus illustres par leurs lieux sacrés (1) ? Ce n*est donc pas sans raison, ce nous semble, que le P. Pommeraye interprète dans le sens de nourrisson ou d'écolier de Téglise cathédrale de Rouen, le titre d'alumnus ecclesiŒy que d'anciens manuscrits donnent à saint Evode , archevêque de Rouen , vers 5&2 (2).

Si ces ancieunes écoles épiscopales étaient tombées dans une telle décadence que les recom mandations de Charlemague Turent nécessaires et même qu'elles parurent nouvelles , il faut croire pourtant qu'il en existait encore vers le commencement du yiIP siècle , au moins dans le nord de la Gaule. Nul doute, en effet, que ce ne soit à ces écoles que fasse allusion ce canon d'un concile tenu dans la province de Rouen vers l'an 700 et rapporté par Dom Dessin : t Que tous nos diocésains envoient leurs enfants à instruire dans l'école de la cité , à l'exception de

(1) D. Bessin, Concilia Rotom, provinciœ, II, 10.

(2) Histoirt dt la cnthédrale de Rouen, p. 160. — Il est juste cependant de reconnaître que les bons professeurs devaient être rares à répoque mérovingienne, puisque Tévéque de Lisieux iEttierius, afin de procurera la jeunesse de sa \\\\e épiscopale une instruction distinguée, n^bésita pas à racbeter un clerc condamné à mort qui se disait maître de belles-leUres (Grégoire de Tours, édition de Ruioart, p. 8ii).

ceux qui doivent rester pour l'ofiSce avec les prêtres des villages (1). •

Plusieurs auteurs , Thomassin , dans un chapitre de sa Discipline ecclésiastique, Joly, Launoy, et tout récemment not»e collègue M. Léon Maitre (2) , dans des livres spéciaux , ont traité des écoles épiscopales et prouvé qu* elles Tormaient un système d'enseignement qui s'étendait à tous les diocèses. Elles subsistèrent pendant tout le moyen-âge. Quelques-unes ont compté dans leur sein des maftres célèbres : ce sont , entre autres, Gerbert à Reims , Fulbert à Chartres , Bérenger à Tours, Hildebert au Mans, Marbode à Angers. Sans sortir des limites de notre province, nous trouvons à citer les cours de Técole d'Avranches qui eurent aussi leurs jours d'éclat, grâce à renseignement du bienheureux LanTranc. Il est à remarquer que, lorsque celui-ci proressait à Avranches, il n'avait pas encore renoncé aux habitudes du siècle : il vivait étranger aux choses de la religion et ne poursuivait que la gloire humaine. C'est une raison pour supposer que les écoles épiscopales n'étaient pas exclusivement consacrées à l'explication de l'Ilcriture-Sainte et

(i) Concilia Rotam. pruvinciœ, I, 37.

(2) Les écoles ipiscopale» et monastiques de V Occident depuis Char" iemagne Jusqu'à Philippe Auguste, Paris, 1866.

destinées uniquement à rinstruction de ceux qui se proposaient d'entrer dans les rangs du clergé.

A la suite des écoles épiscopales viennent les écoles monastiques. L'enseignement y était en vigueur dès Tépoque du concile de Yaison , dans un temps où , comme les termes mfimcs de ce concile le Tout conjecturer, Tiustruction publique était peu répandue. Les noms de St-Germain d'Auxerre, de Corbie, de Ferrières, de Fulde, de St-Alban de Mayence, de St-Aignan d'Orléans, de St-Gall , rappellent à notre respect des lieux célèbres et dont le souvenir doit nous être cher, soit à cause des vertus qui y Turent pratiquées, soit à cause des sciences qui, pendant longtemps, y trouvèrent un asile et y furent publiquement enseignées. Bède le Vénérable fut élevé au couvent de St-Pierre-et-St-Paul de Girwe ; saint Boniface , l'apôtre de la Germanie , s'instruisit à l'école du monastère de Nulhcelle (1). Plus près de nous, nous avons à mentionner les écoles de St-Taurin d'Évreux, de Jumiéges et de Fontenelle ou St-Wandrille. Dans la dernière , on comptait , au VIP siècle , 300 élèves. Mais , dès la fiu du siècle suivant , les études y

(i) Claude J0I7, ouvrage préciti*

étaient complètement abandonnées : on ne remarquait plus chez les moines de ce monastère aucune teinture des lettres, lorsque saint Gervold, en étant devenu abbé vers 787 , s'empressa d'y rétablir Técole et prit soin d'enseigner lui-même la science du chant, dans laquelle on assure qu'il excellait. Parmi ses élèves et ses collaborateurs , on cite le moine Hardouin , qui se livra avec succcs à l'étude de l'arithmétique et à l'art de l'écriture (1).

Nous avons vu Cbarlemagne travailler à la restauration de l'enseignement dans les monastères aussi bien que dans les évèchés. Une disposition du synode Pro monachis^ de l'an 817 , canon 55 , donne lieu de penser que pendant quelque temps les monastères avaient admis à leurs écoles des enfants de Textéricur. Cette pratique , en eflct , y est signalée comme d'un Tâcheux effet pour le maintien de la discipline monastique. Il Tut décidé qu'à l'avenir, dans l'enceinte des bâtiments claustraux, il n'y aurait d'école que pour les enfants offerts par leurs parents aux monastères et consacres à la vie religieuse.

De ces époques anciennes passant à l'époque normande , nous voyons les monastères demeurer

(i) Annal, BtuaUcU^ H, S87.

— files centres priocipaux de riustrucUon publique, si Ton veut bien nous permettre cette expression. Qui ne connaît Técole de Tabbaye du Bec , illnstrée par l'enseignement de Lanrranc et de saint Anselme, auxquels la France, la Gascogne, la Bretagne, la Flandre, T Allemagne, Rome même, envoyèrent des élèves (1)? Saint Guillaume de Dijon , qui vivait au XV siècle , Tonda une école publique et gratuite dans Fabbaje de Fécamp, qu'il Tut appelé à réformer. C'était son habitude d'en établir dans tous les monastères dont la direction lui était confiée. Mais celle de Fécamp eut plus d'éclat que les autres; elle Tut aussi d*un exemple plus Técond , parce que cette ville était, quand il y vint , la résidence favorite et habituelle des ducs de Normandie. Les termes dont se sert l'auteur de la Vie de ce saint abbé, malgré leur tournure embarrassée et prétentieuse, méritent d'être reproduits. Nous les traduirons aussi littéralement qu'il nous sera possible : « Voyant que

• non-seulement à Fécamp, mais dans toute la 4 province de Normandie et même dans toute la

• Gaule, parmi les clercs des campagnes princia paiement , la science du chant et de la lecture

(i) V. les notices publiées par M. Clianna dans les Mémoires de la Société des AnUquaires de Normandie , t. XVll et XX.

était négligée , sinon même absolument incon^ nue , le bon père très-vigilant institua , dans les monastères dout il était chargé , des écoles sacrées où, pour Tamour de Dieu, des frères instruits et propres à renseignement distribuaient gratuitement le bienrait de l'instruction à tous ceux qui se présentaient , sans exclusion de personne. Serfs et libres , pauvres et riches , avaient une part égale à cet enseignement charitable. Plusieurs recevaient des monastères, en même temps que Tinstruction , la nourriture quMls n'auraient point eu le moyen de se procurer, et parmi ceux-là il s'en trouva qui prirent l'habit monastique (1). > c On ne peut douter, ajoute l'hagiographc , que celte sainte institution n'ait rendu les plus grands services. > Vers la même époque , aux portes de Rouen , sous la direction de l'allemand Isemberl , florissait l'école du monastère de Ste-Catherine-du-Mont , qui venait d'être fondé par Gosselin, vicomte d'Arqués, et qui fut comme une pépinière de religieux austères et éclaires, f Iscmbert, dit une f chronique, ne le cédait à personne de son temps f pour la culture des arts libéraux : il avait écrit c une histoire de saint Ouen daus un rhythme

(I) Bollaodlfltes, Aeta Sanctcrum^ (jaoYier), I, 6M*

agréable ; il popularisa par ses chants Thistoire de saint Nicolas, qu'on ne connaissait pas encore dans la contrée. Il eut pour élèves Nicolas, neveu du duc Robert ; Lambert , ûls d'Osbern d'Eu ; Thibaud , et Durand , neveu de Tabbé Gcraud. Durand devint fort habile eu philoso- « phie et en musique , et composa plusieurs livres « utiles à la sainte Église , notamment un livre a sur le corps et le sang de Notre-Seigneur. » Le savant M. Cbéruel, ù qui nous empruntons cette dernière citation , a rappelé le rôle important de cette école dans son mémoire sur l'instruction publique à Rouen pendant le moyenâge (1).

Il est assez vraisemblable que les sciences et les lettres Turent' cultivées avec le môme soin dans le célèbre monastère de Saint-Ouen. t Cela 8 se justifie, dit le P. Pommeraye, par la quan- « tité d'habiles hommes que cette abbaye a portez, « dont quelques-uns Turent choisis pour conduire « d'autres monastères du môme ordre, et d'autres a acquirent des dignitez de doctorat et mcsme « compensèrent divers ouvraKcs de piété qui se c voyeut parmy quelques restes de m^jnuscrits de c cette maison. Ou compte parmy ceux-cy Fri-

(I) Publié dsmk Précis de C Académie de Rouen, 18^7-1848.

• degode , autheiir de la Vie de saint Oafin ;

• Jean , diacre ; Ambroise , Fulbert , Guillaume ■ Yaspail « un des premiers hommes de son temps ; fl Simon Dubose, docteur en décret » Par une bulle du 17 juin 1238, le pape Grégoire IX autorisa Tabbé et le couvent de Saint- Ouen à instituer un cours de théologie conformément à l'ancienne coutume, cours que le P. Pommeraye croit avoir été pour les externes aussi bien que pour les religieux (1).

Dès cette époque pourtant , les monastères étaient éclipsés ; ils avaient cessé d'être les écoles supérieures de la chrétienté ; ils ne comptent plus, sous le rapport de l'enseignement, dans l'histoire littéraire. 11 Tallait que les moines qui voulaient s'instruire renonçassent pour un temps à leurs couvents et qu'ils se rendissent à Paris , où les ordres religieux durent établir différentes maisons d'étudiants , habituellement désignées sous le nom de collèges. Ce mouvement fut régularisé par le souverain pontife Grégoire IX : il nomma des commissaires qui visitèrent les cathédrales et les monastères et déterminèrent, d'après les revenus et les charges de ces établissements , combien chacun devait envoyer de clercs ou de

(i) Hiêtaire de l'abbayê royale de SuOuen de Aoiicm, p. 160 et 161.

religieux à rUniversité de Paris, et quelle pension llconveuait de leur assigner (1).

Il parait assez naturel que les communautés religieuses , se sentant dans rimpossibilité de soutenir la concurrence avec une Université aussi fameuse , aient abandonné insensiblement renseignement des sciences et des humanités , bien que Taffluence , dans un centre populeux d'étudiants de tout pays et de toute nation » ne Tût pas sans présenter de sérieux dangers pour les mœurs et pour la discipline monastique. On s'explique moins aisément que , pour le premier degré d'enseignement, elles aient eu recours à des maîtres étrangers et qu'elles se soient décidées à les introduire dans leur sein. En 1338, l'abbaye de Jumiéges aflTectait une rente assez considérable, non-seulement à l'entretien des moines qu'elle envoyait aux études générales, mais aux gages de l'instituteur qui venait montrer aux novices les rudiments des leltres (2). En 1483 , l'abbé de St-Wandrille

(i) Histoire de Cabbayt royale de St-Ouen de Rouen, p. 160. Dès le XIII* siècle , les abbayes de St-Oaen et de Ste-Catherine de Rooei entretenaient chacune deux moines aux écoles de Paris.

(2) Arch. de la S.-Inf. F. de Jumiéges. Déclaration des rerenus et des charges de Tabbaye : Item oportet et oportebit quod cornera noêtra êolvai de cêtero in perpetumm eertam porâonem ptnsionum , Juxtû fonnam ordinationum , impendandarum monachis missis et mittendis ad itudia generalia ac instructori qui claustrales monachoi monasterii noÈlri lH»Ht et tnibeèii instrmwre in scieniiis primitivis.

làyait régulièrement une pension de 6 liv. t. à aattre Gervais Gbeyal pour tenir les écoles au nonastère (i). Plus récemment encore, en 1577, e prieuré de St-Lo de Rouen donnait 16 liv. t. au ^récepteur des novices en leçons de grammaire (2) , it , vers le même temps , on voit inscrite dans un compte de Tabbaye de Fécamp une somme de 15 liv., due à Guillaume Hudebert, maftre d*école les jeunes religieux , pour une année de ses ^ages (3).

Nous ne savons comment les choses se passaient lans les monastères de femmes ; mais il nous )aratt avéré que les religieuses , en général , -ecevaient ou avaient reçu tout au moins un commencement d'instruction. Ou sait que les iisciples de sainte Odile se distinguèrent par eur goût pour les lettres et pour les sciences. 3o cite , entre autres , Rolinde , Herrade de Landsberg (&) et Gertrude , abbesses de Hobembourg. Il en fut de même d^ religieuses d'Ar-

(i) Arch. de la S.-Inf. F. de St-WandriUe : « Estnt des desniers de la chambre delMonseigneur (rabbé). »

(2) Jbid. F. du prieuré de St-Lo : • Estât des revenus. »

(S) ïtdd, F. de Pabbaye de Fécamp. En 1618, lorsque Mgr de Guize, ibbé de Fécamp, conçut le projet de réformer ce monastère , il fookit confier le soin de Tinstniction des noyices aux pères de TOratoire dont le supérieur était Pierre de Bérulle. Il avait nommé ce dernier admi^ ntftlrateur du temporel de son abbaye. Ibid*

(A) V. Notice de M. Lenoble sur Herrade de Landsberg , dans la

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genteuil, parmi lesquelles vint se rérugier Tamante d'Abélard. Nous ne pouvons citer , pour les monastères de femmes du diocèse de Rouen , des noms aussi connus. Les renseignements que nous avons pu recueillir ne prouvent qu'une chose, c'est qu'au XIII* siècle les religieuses n'étaient pas étrangères à tout genre de connaissances (1). Ainsi , au couvent de Bival , Eudes Rigaud , dans le cours de ses visites pastorales , ordonne aux sœurs de montrer à leur abbesse les lettres qu'elles écriraient ou qu'elles feraient écrire. Au couvent des Filles-Dieu de Rouen, où l'on ne comptait guère que des femmes sorties des rangs de la bourgeoisie, c'était l'usage, au temps du^ pape Clément YI , qu'au diner et au souper une sœur donnât lecture de la règle de saint Augustin, de la Bible ou de la Vie des Pères (2) . Une fille , condamnée, en li!i55, par sentence de l'offlcialité de Montivilliers , à faire vœu de continence, ne put trouver dans toute la province un monastère où l'on voulût l'accueillir , à cause de son peu

Bibliothèque de CÉcole des Chartes, 1 , 3Â3. Le beau manuscrit d*Her« rade de Landsberg était la perle de la Bibliothèque de Strasbourg. Il a péri par l'effet des bombes prussiennes dans Tincendie de ce précieux dépôt.

(i) V. une notice de M. Léopold Delisle : Le clergé normand au Xllb siècle, ibid., VIII, A95.

(S) Arch. de la S.-Inf. F. des Filles-Dieu, Obituaire et Statuts.

— aide fortune, de son jeune âge , et de son manque d'instruction (1),

En dehors des écoles des prêtres dans les campagnes , des écoles épiscopales et monastiques , il faut mentionner les maîtres particuliers auxquels

(I) Le fait qui nous fournit ce renseignement nous parait mériter d*étre cité. Un derc de la paroisse de St-SauTeur de Montiniliers ayait été fiancé à une jeune fille nommée Catherine, dont les parents n'étaient rien moins que fortunés. Celles, se rayisant, déclara qu'elle avait oédé à la contrainte, que tous les propos qui lui étaient revenus sur le caractère violent de son fiancé lui disaient craindre d'en être maltraitée, et que sa ferme volonté était de ne pas l'épouser. Admonestée par l'autorité ecclésiastique de rester fidèle à la foi jurée, elle préféra > pour échapper au sort dont elle était menacée , faire vœu de continence en présence du doyen et de l'ofiicial. Cependant, elle demeurait chez ses parents et gardait l'habit séculier. Les juges, considérant qu'elle ne pourrait, jeune comme elle était, vivre dans le monde sans péril pour ses mœurs ou tout au moins pour sa réputation , lui enjoignirent, sous peine d'excommunication, d'accomplir son vœu en prenant l'habit religieui dans un délai qu'ils déterminèrent. Elle promit de se conformer à cet ordre ; et^ dans le temps où son fiancé consolé de son échec en épousait une autre, elle, conduite par son père et sa mère, parcourait la province visitant les monastères de filles et essayant de s'y faire admettre. Mab partout on lui opposa son âge, sa pauvreté et son peu de connaissances {itlUteratura), De retour à Montivilliers , elle demanda à rester chez ses parents, en gardant son vœu de continence, en servant Dieu dévotement, sous un habit séculier modeste, puisque l'habit religieux lui était refusé. Les jurisconsultes de Tendroit furent consultés, et, après bien des hésitations, on lui accorda la permission qu'elle demandait (Arch. de la S.-Inf. F. de Montivilliers, sentence de l'année 1455). — Le 37 mai 1388, le Chapitre de Rouen accorda une aumône d'un franc à une religieuse du diocèse de Thérouannc que ioquebatur beru latinum^ dont le monastère avait été détruit par les guerres. Ibid» F* du Chapitre, Délibérationê capitulaires.

d*ordinaire on confiait Téducation des princes et des seigneurs. Tel fut ce Théroude ( Turo/dus)j maître de Guillaume le Conquérant, dont le nom se rencontre dans plusieurs chartes. Quelques-uns de ces maftres, à Teiemple des trouvères, allaient où on les appelait. Eux morts ou partis, réclat que leur enseignement avait prêté au lieu où ils s'étaient établis ne tardait pas à s'évanouir. Une pièce rapportée par Du BouIIay, dans son Histoire de T Université de Paris (l), nous fournit, pour notre pays, un curieux exemple d'un professeur de cette espèce. Il s^agit d'une lettre de recommandation écrite par Raoul , comte de Clermont , à Hugues de Gournay et à ses clercs : Je possède à Clermont, leur écrit-il, un maître qui, cette année encore, y tient les écoles. La réputation de votre ville , le désir de se concilier votre amitié, l'ont porté à solliciter de vous, comme une faveur, ce qui ne sera que l'accomplissement de vos propres souhaits. 11 est versé dans l'étude des auteurs et des philosophes, dans celle des divers arts, de la grammaire notamment. Il connaît l'Écriture Sainte, et, ce qui est comme le condiment de ces avantages, il s'est rendu recommandable

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