CHAPITRE IV
COLLEGES FONDÉS A PARIS EN FAVEUR DES ÉCOLIERS DU DIOCÈSE DE ROUEN. — BOURSE DR PAVIE.
Les établissements Tondes dans les villes du diocèse de Rouen , principalement dans la cité métropolitaine , pouvaient , à la rigueur , suffire pour acquérir une instruction ordinaire. Mais, dès qu'on voulait poursuivre ses études au-delà d*un niveau vulgaire de connaissances, obtenir un grade dans une faculté quelconque , il fallait , de toute nécessité , sortir du diocèse , s'acheminer vers une Université , celle de Paris , celle d'Orléans ou celle de Caen , cette dernière de création relativement récente et Tun des rares bienfaits de la domination anglaise. Nulle Université, nonseulement en France , mais dans toute la chrétienté, ne pouvait être mise en parallèle avec celle de Paris. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner que des collèges y aient été établis , à diverses époques , en faveur des écoliers normands.
C'étaient, poor ne citer que ceux qui concernent notre diocèse, ceux du Trésorier , de Justice, d*Harcourt çt de Lisieux ou de Torcy. Nous ne dirons que quelques mots de celui d'Harcourt, dont nous avouons ne connaître T histoire que par lea détails contenus dans les ouvrages de Du Breul, de Félibien et de Du BouUay (1). Nous nou5 étendrons davantage sur les trois autres , qui nous intéressent plus spécialement, à raison de leur destination , et sur lesquels nous espérons d'ailleurs fournir un assez bon nombre de renseir gnements nouveaux.
Le nom de Guillaume de Saâne se recommande à Tattention par deux importantes fondations, inspirées. l!une et l'autre par une pensée pieusQ et charitable , et qui ont eu une longue durée; nous voulons parler de l'Hôpital du Roi à Rouen.> et du collège du Trésorier à Paris, appelé asseq fréquemment, quoique improprement, le collège . des Trésoriers. (Collegium Thesaurarii, Thesaura"^ riorum, Quœsiorum).
Ce personnage, dont le nom révèle une origine cauchoise , descendait vraisemblablement de Ni-
(1) Jacqaei Du Breul, Théâtre dês antiquités d$Pari$.; -r.FâUi^ep« Histoire de Paris ; — César-Égasse Du BouUaj , Historia Vhiuersi^ . tatis Parisiensis, Paris, 1665-1673^ ouvrage commué de i¥M J0U|^ J>ar M, Jourdain, membre de rinsUtut de France.
colas de Saâne , que le Registre des fiefs de Phi-lippe Auguste, P* 170, signale comme en possession d'un fief à Vicquemare, fief qui resta fort longtemps dans les mains de sa famille. Le Père Pommeraye, dans sou Histoire de la cathédrale de Romn , p. 350, déclare n*ayoir trouvé mention de Guillaume de Saâne qu'entre les années 1255 et 1378. Des documents authentiques nous permettront d*étendre ces limites. Dans une charte de l'archevêque Pierre de Colmieu , datée de i^kO » Guillaume de Saftne figure comme témoin avec la qualification de chancelier de Téglise de Rouen (1). D'autre part , le règlement qu'il donna au collège du Trésorier est de la fin d'août 1280. C'était le complément de son œuvre. Il dut mourir peu de temps après. Un contrat de fiefie, du mois de mai 1283, établit qu'il n'était plus en vie à cette dernière date (2). Or, comme, dans l'obituaire de l'Hôpital du Boi, le jour de sa mort est fixé au 25 septembre, nous n^avons à choisir, comme date de cet événement, qu'entre le 25 septembre 1280,
(1) Arch. de la S.-Inf. Cartulaire de Jumiëges, ^ en.
(2) Ibid, F. de rOratoire : t Raoul EnguerreD prend en fié de monscgiior Richard d'Alibermont , prcstre, et gouYerneor en iœl temps de l*hospital nostre segnor le Roy de France, que mestre Guillaume de Saftne, adonques trésorier de Téglise Nostre-Dame de Rouen Ainda.,..| quant il ifiroit... >
le 35 septembre 1281 et le 25 septembre 1282. Après avoir été successivement archidiacre d'Ea et du Yexin normand (1) , Guillaume de Saâne avait été nommé, antérieurement au 5 mai 1258, trésorier de la cathédrale (2). A la mort d'Eudes Rigaud, dont il avait été Tami et le vicaire général , il fut choisi , pour le remplacer sur le siège archiépiscopal, par les chanoines réunis en chapitre , le 9 septembre 1275. Ce choix n'obtint pas la ratification du Souverain-Pontife , par le motif qu'on pouvait reprocher an trésorier d'avoir enfreint les prescriptions canoniques en cumulant, sans dispense, plusieurs dignités de l'Église (3). Le Père Arthur Dumoustier fait de lui un abbé de Beaubec, en 1269 (&). Mais en cela, cet auteur, exact d'ordinaire, a commis une erreur manifeste. La pièce qui y a donné lieu est conservée en original aux Archives de la Seine- Inférieure. C'est une sentence arbitrale qui adjuge aux religieux du monastère de St-Ouen de Rouen un muid d'avoine de rente annuelle, en rempla*
(i) GuUlilmtu de Saana^ arehidiaeanus Âugi , revtrtndi patris O,, Dei gratia, Bothomagensis arehiepiscopi, vieariHS , 1S50. Arch. de la S.-Inf. Cartniaire de St-Wandrille, f> ym ji. — V. aussi le Registrum visitationum d*Eudes Rigaud.
(2) Ce titre lui est donné dans un contrat relatif aux dîmes d'Oissel*
(3) Pommeraye, Histoire des arehevesques de Rouen, p. A85. U) Neuêtria pia, p. 71A.
cément du tiers des dtmes qu'ils avaient droit de percevoic à St-Aignan-surrAy. Voici la première ligne de cette charte ; elle, suffit pour expliquer la méprise du Père Dumoustier : Omnibus hec vùurts magister Gviilelmus de Saana, thesaxi^ rarius ecclesie JRothomagensis , et abbas Bellt Becci, arbitri electi unacum fraite Johanne dicta Fabro... (1).
Le contrat de fondation du collège du Tréso^ rier porte la date de 1268. Il fut approuvé, avec amortissement des biens aumônes, en, vertu de. lettres-patentes de saint Louis, du mois d'août 1269. Mais on est fondé à supposer qu!il: y avait quelques années déjà que le fondateur avait donné un commencement d'exécution à sa géné^ reuse entreprise. Il avait vraisemblablement en. vue ses pauvres éco|iers , dès 1251 , quand= il achetait les dimea d'Oissel, dont il devait faire, plus tard une partie de leur, dotation. (2). Dixans après, dans le contrat pan. lequel cette, ac*quisition était complétée , il déclarait expressé*ment qu'il voulait raflecter à de pieux usages.
(\) Arch. de la S.-Int F. de St-Ouen. Lay. 18. liasse 2. La datg^. de la charte n^est pas de 1209, mais dja dimanche aprè^ rÉpiphanie 1260. Celte pièce est munie du sceau de Guillaume de S^ânen
(2) Charte de Robert Rolland, écuyer , et d'Agnès Deschamps, sa iémme , d'Oissel , par laquelle ils vendent à Guillauaie de Saine le patronage d'Oissel, 1261, Arch. nat., ^f. M. 494.^
Par la dpBation de 1268, Guillaume de Saftnô donnait au collège une rente de six-vingts livres environ 9 une maison située sur la paroisse St- Séverin, près de la Harpe, et une bibliothèque composée d'ouvrages de théologie. Le but qu'il se proposait était de procurer à de pauvres jeunes gens les moyens d'étudier cette science et d'assurer ainsi à TÉglise des ministres instruits. U a pris soin de s'en expliquer d'une manière formelle : c J'ai voulu, dit-il, employer une partie des biens que Dieu m'a donnés au service, de l'Église universelle et aux besoins de& pauvres , en ce qui intéresse principalement le salut des ftmes. »
Aussi destina-t-il la majeure partie des revenus à douze écoliers en théologie, pour le cas toute- Tois où les ressources disponibles permettraient d'en.en^^te^nir un pareil qombre. Us devaient recevoir ql^aciin, troi» s^q^. parisis. par semaine. Vingt-cinq liyries étaient réservées . à ceux qui se livraient à, l'étude des, lettres, et qq'oq. appelait artiens. Les premiers furent, plus tard) désigpési sous le nom de grands boursiers, et.lf^ç.aMtresspqs celui de petits boursicirs. Les uns et les aqtres devaient être choisis alternativement par leç. d^ux archidiacres du GraqdrCaux et du,Pet|t-ÇauiL, et, à Içur défaut, par rarchevêque dp Qouçn^ Q^
ii*était que dans le cas où les deux archidiaconés, auxquels Guillaume de Saâne portait un intérêt tout particulier, à raison de sa naissance et de ses liaisons de famille, n'auraient pu fournir un nombre suffisant d*écoliers, que les archidiacres coUateurs étaient autorisés à en chercher dans les autres parties du diocèse de Rouen. Du reste, il n'imposait pas d'une manière absolue à ses boursiers l'obligation de résider à Paris. Il lui suffisait que leur communauté eût son siège dans une Tille où se Ht un cours régulier d'enseignement supérieur. Il allait même jusqu'à prévoû* l'hypothèse invraisemblable de la cessation universelle des études publiques ; dans ce cas, les biens donnés par lui à son collège auraient fait retour à la Madeleine de Rouen et à la léproserie du Montaux-Malades.
Guillaume de Saftne vécut assez de temps pour donnera son œuvre une forme définitive. En 1280, le dimanche qui suivit l'Assomption , il rédigea, en quelques articles succincts, un règlement qui fut observé , du moins dans ce qu'il avait d'es* sentiel, pendant plusieurs siècles. On y reconnaît l'esprit dont est empreint le contrat de fondation de 1268.
Aux termes de ce règlement, les boursiers ne devaient s'exprimer qu'en latin , tout au moins À
Vintérieur de rétablissement, et se livrer à Tétude de la théologie d'une manière exclusive. Défense leur était faite d'aller instruire des clercs dans des maisons particulières, de se mettre au service d'une personne riche, de s'appliquer aux sciences profanes en vue d'un profit pécuniaire. Dans la pensée de Guillaume de Saâne, son collège était uniquement destiné aux jeunes gens pauvres, à ceux qui n'avaient et ne voulaient avoir d'autres ressources que celles que leur procurait la libéralité du fondateur. Aussi ordonnait-il d'exclure les boursiers aussitôt qu'ils auraient obtenu un bénéfice , et de n'admettre les élèves aisés qu'à la condition qu'ils paieraient un loyer pour leur chambre. On perdait tout droit aux bourses, deux années après l'obtention du grade de bachelier en théologie, et, en tous cas, qu'on fût licencié ou non, au bout de six ans d'études. On ne devait faire d'exception qu'en faveur de ceux dont les heureuses dispositions et de solides connaissances permettaient d'espérer qu'ils ne tarderaient pas à monter, à leur tour, dans une chaire publique. Le gouvernement établi par le Trésorier aiTec* tait la forme républicaine, ou, pour nous servir du terme anciennement employé , la forme collé-* giale. De son vivant, Guillaume de Saâne s'était réservé le droit de renvoyer les écoliers quereU
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leurs et ennemis de la paix, les débauchés, les ribaads, les joueurs de dés. Après lui, ce pouvoir passa au principal ou proviseur, qui fut, en conséquence, chargé de procéder une fois chaque semaine à Tinspection des boursiers, de se rendre compte de leurs progrès , de réformer les abus, et de punir les coupables. Mais son autorité était contenue dans des bornes soigneusement déterminées. Quand il s'agissait de prononcer Texclusion d'un écolier , de passer un bail ou de faire un autre acte relatif à l'administration du temporel, il fallait le consentement delà communauté. Le principal n'était, pour ainsi dire, que le premier entre ses pairs. 11 devait sa charge , non à une volonté étrangère, mais à son ancienneté, et chacun de ses camarades pouvait espérer d'y parvenir à son tour. Aussi, dans les statuts primitifs, n'cst-il connu que par cette simple désignation , qu'on peut à peine regarder comme un titre honorifique , le plus ancien boursier, antiqnior bursarius. Ce ne fut que plus tard qu^on y substitua celle de principal ou de proviseur.
En songeant à cette organisation élémentaire du collège, à l'âge et à la gravité des membres qui composaient cette petite communauté, on sera moins surpris de l'obligation , que le fondateur leur avait imposée, de dénoncer à Vancien bour^
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ster les désordres dont chacun pourrait avoir la connaissance. C'était, du reste, un usage communément adopté dans toutes les maisons religieuses.
Une lettre écrite au chapitre de Rouen , en 1658, nous autorise à penser que Guillaume de Sa&ne avait établi un lien assez étroit entre les deux communautés dont la fondation doit sauver son nom de l'oubli. Nous n*entendons pas parler seulement de cette analogie de destination que nous avons eu occasion de signaler au Chapitre m de ce mémoire, mais d'un rapport plus direct et mieux caractérisé. L'Hôpital du Roi, collège d'en- Tants aussi bien qu'asile de pauvres passants, aurait été , d'après cette lettre , une maison de retraite ouverte aux écoliers sortis du collège du Trésorier , en attendant qu'ils eussent obtenu un bénéfice. Le fondateur aurait, en effet, « con- (f stitué les boursiers de son collège frères ser- <s vans aux pèlerins et malades qui estoient c journellement reçus à rHospîtal-du*Roi, après a avoir achevé leurs études de théologie à Paris, « soubz la conduitte pourtant d'autres personnes « qui estoient pourveues en titre des chapelles^ K que Ton nommoit administrateurs dudit col- « lége, et estoient obligez lesdits boursiers servir « audit hospital jusqu'à ce que le seigneur arche-