TROISIEME PARTIE
EXPLICATION DU PHÉNOMÈNE DE L'INTRODUCTION SPONTANÉE DE L'AIR DANS LES VEINES.
Maintenant que nous avons constaté le fait sur les animaux et sur l'homme, car les expériences confirment pleinement les accidens funestes observés pendant les opérations de chirurgie, cherchons à en donner l'explication physiquement d'abord, et, comme on va le voir, c'est encore un moyen de plus en faveur des faits bien observés.
Commençons par dire que sur les cadavres ouverts, même pendant les chaleurs de l'été, dix-huit ou vingt-quatre heures après la mort, on ne trouve pas d'air dans le cœur comme on l'a avancé, ou si l'on en trouve, ce sont quelques bulles de gaz qui se sont développées par un commencement de putréfaction, ou quelques bulles d'air qui s'introduisent quand on ouvre les cavités de cet organe sans précaution ; tandis que dans l'accident dont nous parlons, les cavités droites du cœur sont plus ou moins distendues par de l'air mêlé au sang; c'est souvent du sang écumeux , surtout lorsqu'on les examine immédiatement après l'accident, et les cavités gauches sont presque toujours vides. Ainsi, on ne peut confondre les effets cadavériques avec le phénomène que nous cherchons à établir, comme on va le voir par les faits suivans.
Autopsie faite à l'Hôtel-Dieu, le 4 août 1837, sur le cadavre d'une femme de trente ans, morte depuis vingt-quatre heures au moins.
Les muscles de la région abdominale antérieure avaient une teinte verdâtre. La veine coronaire antérieure contenait quel-
ques bulles de gaz. L'oreillette droite incisée avec des ciseaux, sans déranger le cœur de sa position, contenait un caillot jaunâtre volumineux et des bulles de gaz. Le ventricule droit, ouvert de la même manière, contenait aussi un caillot décoloré, mais pas de gaz. Les cavités gauches renfermaient un peu de sang, et des bulles d'air peu nombreuses.
Autopsie faite à l'Hôtel-Dieu, le 7 août 1837, sur le cadavre d'une femme âgée de 55 ans, morte depuis vingt-quatre heures, d'une affection cérébrale.
La putréfacl i était peu avancée. Les veines mammaires ne contenaient pas de gaz , ainsi que les veines coronaires. Les cavités droites du cœur contenaient du sang noir liquide, non mélangé d'air. Après l'incision, on voyait sortir, en soulevant leurs parois, quelques bulles de gaz. Les cavités gauches contenaient une petite quantité de sang, mais pas une bulle de gaz.
Autopsie faite à l'Hôtel-Dieu, le 4 août 1837, sur le cavadre d'un homme âgé de vingt-huit ans , mort d'une péritonite par perforation de l'appendice du cœcum.
La putréfaction était très avancée.
Les veines mammaires internes contenaient quelques bulles de gaz. Il n'y en avait pas dans les veines coronaires. L'oreillette droite , ouverte avec précaution , contenait un caillot noirâtre volumineux, au-dessus duquel on apercevait des bulles de gaz. Le ventricule droit, ainsi que les cavités gauches, contenaient du sang, mais on n'y a pas vu une seule bulle de gaz.
Autopsie faite à l'hôpital des cliniques de l'Ecole, le 12 août, sur le cadavre d'une femme âgée de 28 à 30 ans , morte depuis vingt-quatre heures.
Les veines mammaires étaient pleines de sang. On n'y apercevait aucunes bulles de gaz. Le cœur était très volumineux et distendu. En le retournant pour examiner sa face postérieure, un bruit de croassement s'est fait entendre, produit sans doute par des gaz qui se déplaçaient. Les veines coronaires présentaient çà et là de petites bulles de gaz. L'oreillette droite, incisée avec précaution , contenait un caillot mou , noirâtre, assez volumineux, et une assez grande quantité de bulles de gaz qui étaient mêlées à du sang. Le ventricule droit, ouvert de la même manière, contenait un peu de sang et quelques bulles de gaz. Dans les cavités gauches il n'y avait ni sang, ni gaz.
Autopsie faite à l'Hôtel-Dieu le 7 août 1837, sur le cadavre d'un homme de 25 ans, mort depuis trente heures. ( Fièvre thyphoïde. )
La putréfaction était très avancée. Le ventre était vert ; le thorax et la face offraient une coloration bleuâtre. Les membres inférieurs étaient flasques; mais les supérieurs offraient encore une rigidité assez grande. Les veines mammaires internes contenaient une grande quantité de bulles. Le cœur était très volumineux, mais flasque. Les veines coronaires ne contenaient pas de gaz. L'oreillette et le ventricule droit étaient remplis de sang noirâtre très fluide. On n'a aperçu des bulles ue gaz que dans le ventricule. Les cavités gauches ne contenaient ni sang, ni gaz.
Autopsie faite à l'Hôtel-Dieu, le 12 août 1837, en présence
de M. Guéneau de Mussy, sur le cadavre d'un homme âgé de vingt-six à trente ans, mort depuis quarante lièvres.
La putréfaction était très avancée. Elle était évidente, tant par l'odeur que par l'infiltration séreuse et la couleur verdàtre des tissus. Le cœur était ballonné, surtout les cavités droites. Celles-ci se sont affaissées, aussitôt après l'incision de leurs parois, en laissant échapper les gaz libres qu'elles contenaient. Il restait dans l'intérieur du ventricule quelques caillots et des bulles d'air nombreuses qui étaient logées entre les cloisons, et qui se dégageaient lorsqu'on exerçait une légère pression. Les cavités gauches, à part la tension élastique qui n'existait pas, contenaient également des gaz libres et des caillots en partie décolorés. Les veines caves contenaient du sang et une assez grande quantité de bulles de gaz.
Autopsie faite à l'Hôtel-Dieu, le 13 août 1837, sur le cadavre d'un homme âgé de vingt-deux ans, mort depuis quarante et une heures, d'une résorption purulente survenue à la suite d'une amputation de la cuisse.
Les veines gastro-épiploïques étaient vides de sang, mais elles étaient distendues par des gaz qui leur donnaient une transparence remarquable. Les veines mammaires contenaient un peu de sang, et une multitude de bulles gazeuses. Les veines coronaires étaient distendues par du sang. Le cœur était ballonné et offrait au toucher une tension élastique; il surnageait le liquide que nous venions de verser dans la poitrine. Les quatre cavités, ouvertes sous l'eau, ont laissé dégager une grande quantité de bulles gazeuzes ; les cavités gauches en contenaient cependant moins que les cavités droites.
212 INTRODUCTION DE i/Alft DANS LES VEINES.
Autopsie faite à l'Hôtel-Dieu le 8 août 1837, sur le cadavre d'un homme âgé de vingt ans, mort d'une fièvre thypoïde depuis cinquante-quatre heures.
La putréfaction était très avancée ; ventre vert , tendu, ballonné ; face verte et bouffie; tissu cellulaire sous-cutané distendu par des gaz ; dégagement de gaz très fétides à l'ouverture des parois du thorax et de l'abdomen; les veines mammaires internes contenaient beaucoup de gaz et peu de sang; le péricarde contenait une assez grande quantité de sérosité rougeâtre ; les veines coronaires étaient distendues par des bulles de gaz, séparées par du sang ; le cœur était pâle , volumineux, et offrait, au toucher, une tension élastique. A l'incision de l'oreillette droite, faite sous la sérosité que^contenait le péricarde, il s'est dégagé une grande quantité de gaz dont les bulles sont venues bouillonner à la surface du liquide. Le ventricule droit contenait également des gaz libres, mais en moins grande quantité que dans l'oreillette; il n'y avait du reste dans ces deux cavités que très peu de sang. L'oreillette gauche contenait des gaz qui , lorsqu'ils se sont échappés, ont produit à la main une sensation très marquée de refroidissement. Le ventricule gauche contenait aussi des gaz libres. 11 n'y avait pas de sang dans ces deux cavités. Après l'ouverture des quatre cavités du cœur, les parois se sont affaissées et n'ont pas gardé la forme que les gaz leur avaient donnée. — Cet effet n'a pas lieu chez les animaux qui succombent à l'introduction de l'air dans le cœur : dans ce cas, les cavités droites conservent, au contraire, leur forme après l'incision de leurs parois, comme si un moule y avait séjourné.
Autopsie faite à l'école pratique le 12 août 1837, sur le cadavre d'une femme de soixante à soixante-dix ans, morte depuis trois jours au moins.
La putréfaction était très avancée; le ventre était vert, ainsi que les muscles intercostaux. Les cartilages costaux n'étaient pas ossifiés; le péricarde contenait quatre onces au moins de sérosité rougeàtre ; les veines coronaires ne renfermaient pas d'air; l'oreillette droite était très distendue. A l'incision de ses parois il en est sorti des gaz, et il restait dans son intérieur du sang liquide et un caillot noir. Le ventricule correspondant était peu distendu. Il contenait cependant des gaz libres et un caillot noir ; l'oreillette gauche était très petite ; on n'y a trouvé qu'un peu de sang ; le ventricule gauche contenait un petit caillot, peut-être des gaz libres ; mais on n'y a pas vu de bulles.
Autopsie faite à l'école pratique le 12 août 1837, sur le tronc du cadavre d'un jeune sujet de vingt-cinq ans environ, mort depuis trois jours au moins.
Le péricarde contenait de la sérosité rougeàtre en assez grande quantité ; les cavités droites du cœur étaient distendues. Elles se sont affaissées aussitôt après le dégagement des gaz qu'elles contenaient. Les cavités gauches ne contenaient ni gaz, ni bulles. Les veines coronaires étaient incolores et distendues par des gaz.