TROISIÈME PARTIE
DISCUSSION DES FAITS OBSERVÉS ET EXAMEN DES CONSÉQUENCES PHYSIOLOGIQUES QUI EN DÉCOULENT.
Les mouvements du sang dans les Sangsues sont presque entièrement inconnus.
Cuvier considérait le vaisseau dorsal comme une artère. Les grands vaisseaux latéraux étaient pour lui des troncs veineux. Il ne dit point sur quels motifs il appuyait cette détermination.
AI. de Blainville défendit la même opinion, en se fondant sur des considérations purement morphologiques. Spix prit un autre parti. D’après lui le vaisseau dorsal est une veine, les vaisseaux latéraux sont des artères; les veines puisent par leurs racines le sang de l’intestin et le versent dans le vaisseau dorsal qui le ramène dans les vaisseaux latéraux; ceux-ci par leurs contractions le chassent à leur tour dans toutes les parties du corps. Cette théorie expliquerait à la rigueur la circulation de l’intestin, mais non celle de la peau; elle est d’ailleurs fondée sur une anatomie incomplète et ne donne point une explication suffisante des mouvements du sang. Or, la Sangsue médicinale et l’Aulastome adultes n’offrent point des conditions favorables à une étude directe de ces mouvements ; en effet, le pigment foncé qui obscurcit leur peau détruit toute transparence chez ces animaux.
Pour mieux résoudre le problème, on s’adressa donc à des Hirudinées transparentes. Les adultes furent écartés, Weber (1) choisit les jeunes de la Sangsue médicinale; Kuntzmann, Jean Muller, Morren et la plupart des observateurs étudièrent la Néphélis vulgaire. Les résultats que ces savants auteurs ont signalés peuvent être ainsi résumés.
Suivant Weber, les vaisseaux présentent, à la manière de véritables cœurs, des pulsations qui se succèdent à des intervalles de temps à peu près réguliers. Leur action n’est pas simultanée, mais alternative; l’un des deux vaisseaux se remplit et se vide presque
(1) Meckels archiv, 1818, Heft 3 et 4, p. 399.
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aussitôt; l’autre sc remplit alors et à son tour se vide instantanément -, puis il sc fait une petite pause, pendant laquelle les deux vaisseaux latéraux sont vides. Ce mouvement se répète dans le meme ordre et à plusieurs reprises. La contraction d’un vaisseau latéral, suivant Weber, ne se fait pas simultanément dans toute sa longueur, mais commence par une extrémité pour se terminer par l’autre. Les choses sc passent d’une manière inverse dans l’autre vaisseau. Ces mouvements se continuent de la sorte pendant dix-sept ou dix-huit pulsations consécutives; puis, après une petite pause, ils s’effectuent pendant le même temps dans un sens opposé. Weber, on le voit, se rapproche à beaucoup d’égards de Thomas. Kuntzmann et Carus n’ont rien vu de semblable. Pendant les pulsations, disent-ils, on observe un mouvement confus dans le sang qui d’ailleurs ne coule point ainsi que Thomas le soutient, tantôt d’arrière en avant et tantôt d’avant en arrière, mais d’un côté à l’autre de l’animal alternativement.
Les observations de Kuntzmann (l)ont eu pour objet la Néphélis vulgaire. « Le cours du sang dans cette Hirudinée, dit-il, ne va point d’une extrémité à l’autre de l’animal, mais d’un de ses côtés au côté opposé, et cela de telle façon que, lorsque l’un des vaisseaux latéraux est rempli de sang, l’autre est entièrement vide; pendant que l’un de ces vaisseaux se remplit, certains corpuscules ronds, situés du meme côté, se remplissent aussi, et ensuite le vaisseau dorsal avec les parties génitales.... » L’autre côté se remplit à son tour et de la même manière. Suivant Kuntzmann, le même vaisseau se remplit tout au plus de dix ou douze fois par minute; ce mouvement se ralentit d’ailleurs à mesure que l’oxygène de l’eau ambiante s’épuise.
M. Rodolphe Wagner a reproché, avec raison, à Kuntzmann d’avoir pris pour le vaisseau dorsal, un vaisseau qui appartient en réalité au côté ventral de l’animal. M. Jean Müllcr n’a point commis celte erreur: outre les grands vaisseaux latéraux, il reconnaît l’existence d’un troisième vaisseau situé au côté ventral et
(1) Analomisch-physiologische Untersuchungen iiber den Dlutegel , Berlin, 1817, p. 74.
logeant dans son intérieur le cordon nerveux dont il accuse les nodosités.
Suivant ce célèbre et regretté physiologiste, la marche du sang se fait ainsi. Au premier temps, l’un des vaisseaux latéraux, le vaisseau moyen et les branches transversales intermédiaires se remplissent, et l’autre vaisseau latéral se vide; pendant le second temps ce dernier vaisseau se remplit pendant que les deux premiers se vident à leur tour; l’un des vaisseaux latéraux et le médian se trouvent toujours en antagonisme avec l’autre vaisseau latéral agissant isolément. Cette communauté d’un vaisseau latéral avec le ventral dure pendant 20 à 25 pulsations ; après quoi le vaisseau ventral change d’associé, si l’on peut ainsi dire, et agit de concert avec l’autre vaisseau latéral. Quoi qu’il en soit, le sang va d’un côté à l’autre alternativement. AJüller fait remarquer qu’il y a en outre une sorte de circulation longitudinale, dans le cercle des grands vaisseaux latéraux; il concilie ainsi Kuntzmann et Weber.
Meckel reproche à Müller de n’avoir pas reconnu l’existence du vaisseau dorsal déjà indiqué dans les Néphélis, par Delle Chiaje. Cette critique, ainsi que le fait remarquer M. Rodolphe Wagner, n’est pas absolument légitime ; en effet, l’espèce décrite par Jean Müller appartient certainement au genre Néphélis, tandis que celle qu’a observée Delle Chiaje, est probablement une Sangsue d’une espèce particulière, en sorte qu’on ne saurait conclure de l’une à l’autre.
Morrcn a également observé les mouvements du sang dans la Néphélis vulgaire; il décrit quatre vaisseaux, deux vaisseaux médians, et deux vaisseaux latéraux : les premiers sont pour lui des veines et les seconds des artères ; là-dessus il fonde une théorie des mouvements du sang; malheureusement cette théorie est fort obscure, et, qui pis est, suivant la remarque très juste de M. R. Wagner, elle ne paraît pas absolument exacte.
Audouin a résumé lui-même ses propres recherches sur la Sangsue dans un petit manuel fort bien fait (1); il s’exprime en ces termes :
(1) Résumé d'entomologie, par MM. Audouin et Milne Edwards, t. I, p. 15.
P. GRITIOLE1'.
« Les observations que j’ai eu l’occasion de faire, et qui ont été » consignées dans le Dictionnaire classique d'histoire naturelle (2), » me font supposer que la circulation a lieu de cette manière : les » troncs, ou vaisseaux latéraux, sont des espèces de golfes vei- » neux qui reçoivent le sang de toutes les parties du corps et Ten- » voient aux organes de la respiration où il se réoxygène; alors, » une petite portion de ce sang reflue dans les vaisseaux, tandis » que l’autre, que je supposeh plus considérable, arrive au vaisseau » dorsal, puis au vaisseau ventral, qui tous deux le chassent dans » tout le corps d’où il revient dans les troncs latéraux qui ne » tardent pas à le distribuer aux organes de la respiration. »
Ainsi, pour Audouin, le vaisseau ventral et le dorsal sont des artères, et les vaisseaux latéraux représentent un système veineux. Je n’ai pas besoin de dire combien peu cette théorie, d’ailleurs hypothétique, du mouvement du sang dans les Sangsues, concorde avec les faits anatomiques que nous avons exposés.
Dugès qui a observé la circulation du sang dans les Néphélis n’est ni plus clair ni plus exact :
« Les Néphélis en liberté, dit-il, passent souvent des heures » entières fixées par leurs ventouses postérieures, et agitant d’une
» continuelle ondulation leur corps légèrement aplati Durant ce
» mouvement, les poches pulmonaires paraissent presque inertes,
» et leurs vaisseaux se laissent à peine apercevoir, tandis que le » réseau cutané, dépendant des branches latéro- abdominales et » latéro-dorsales, se prononce d’une manière très marquée. Les
» troncs médians sont alors peu perceptibles Le sang, au con-
» traire, circule avec régularité dans les troncs latéraux, on le » voit marcher en grandes ondes, soit d’avant en arrière, soit » d’arrière en avant ; mais ce qui est bien digne d’attention, et dont » je me suis maintes fois convaincu, c’est que le sens de la progres- » sion est inverse dans les deux vaisseaux latéraux, antéro-posté- » rieur à droite, pour l’ordinaire, postéro-antérieur à gauche.
» Sans doute aussi le sang marche de gauche à droite dans les » branches transverses delà moitié antérieure, de droite à gauche
(1) Art. Sangsues.
SYSTÈME VASCl'LAIHE DES SANGSUES.
» dans la moite postérieure, de sorte qu’il existe un véritable tor- » rent circulatoire qui tourne autour du centre del’Annélide, mais » dans un sens horizontal.
» Dans d’autres circonstances, les Néphélis restent en repos, » ou exécutent des mouvements respiratoires tout autres que ceux »de l’ondulation respiratoire que nous venons de décrire. Les » vaisseaux médians deviennent alors aussi apparents que les laté- » raux, et l’appareil pulmonaire se montre fréquemment coloré » d’un rouge vif. »
Dugès se demande s’il n’y a point alors, outre la circulation dans le sens horizontal qui dépend des vaisseaux latéraux, une circulation dans un plan vertical s’effectuant entre le vaisseau dorsal et le vaisseau ventral, ainsi que cela a lieu dans les Lombrics et les Nais. Ces mouvements seraient expliqués, suivant lui, par les branches abdomino-dorsales, qu’il suppose s’ouvrir dans le vaisseau dorsal, point sur lequel Dugès, comme nous l’avons déjà dit, s’est complètement trompé.
Outre ces deux circulations générales, Dugès imagine encore de petites circulations partielles dans les vésicules mucipares, qu’il copsidère comme des appareils pulmonaires. Elles recevraient le sang d’un rameau des branches abdominales, et l’anse mucipare, qu’il considère comme un vaisseau pulmonaire, le ramènerait dans le vaisseau latéral correspondant. Les vérités et les erreurs se mêlent dans cette exposition d’une manière inextricable : Dugès conclut des Néphélis aux Sangsues et réciproquement; il confond les vésicules sanguines des premières avec les vésicules mucipares des secondes; il prend l’anse mucipare pour un vaisseau. Quelle théorie physiologique certaine pourrait-on baser sur une anatomie si erronée?
J’ai exposé, trop en détail peut-être, ces travaux célèbres, pour montrer comment leurs auteurs, tout en croyant étudier la circulation dans les Hirudinées, n’observaient, en réalité, que les mouvements du sang dans les gros troncs; et ils ne pouvaient faire plus, n’ayant aucune connaissance précise des relations mutuelles de ces troncs dans les trames capillaires. Brandt lui-même, auquel on doit tant de détails précis sur l’anatomie des Sangsues, n’a