CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
Sur la nature et Vaction des Miasmes ^ et sur V origine de la Peste ^ des Fié res intermittentes pernicieuses ^ du Typhus et de la Fièvre jaune.
Da n s quelque pays et sous quelque température que se trouvent des marais, les émanations qu’ils produisent ne sont pas de nature différente. On ne peut supposer que des effluves divers sortent des mêmes sources. Leur différence ne peut se trouver que dans leur activité relative sur l’économie animale, activité incommensurable qui leur est donnée par la chaleur, et que seconde la disposition des individus. Mais la nature des miasmes des marais est la même partout , de même que la composition chimique de l’air , en rase campagne , est la même sur toute la surface de la terre , à toutes les hauteurs et dans toutes les saisons, abstraction faite des modifications qu’elle éprouve près des marais ou des volcans , par un incendie ou par un grand rassemblement d’animaux (i). La nature,, uniforme et constante dans les procédés qu’elle em-
(i) Voyez à cet égard les expériences de Gattoni, de Théodore de Saussure , de DeHumboldtet de Gay-Lussac, sur l’air de dif--
ploie pour la composition de l’air commun , ne devient point compliquée ni incertaine lorsqu’elle opère dans les pays humides et marécageux pour en dégager des miasmes. Ici même ses procédés deviennent sensibles j car, dans tous les mai’ais ,ce sont les mêmes substances qui pourrissent et qui se décomposent dans les eaux stagnantes , lesquelles se saturent de leurs principes conslituans, et en retiennent certaines parties , lors même qu’elles sont réduites à l’état de vapeur. C’est ce que l’analyse chimique a démontré h M. Vauquelin, qui, en examinant de l’eau recueillie , au moyen d’un hygromètre, dans les marais du Languedoc et de la Provence^ a trouvé qu’elle contenait, i®. une matière animale qui, par le simple séjour de l’eau dans des houteilles , se séparait sous la forme de flocons 5 2®. de l’ammoniaque; 5®. du muriate de soude; 4®. du carbonate de soude (i). Si des substances pourvues d’une certaine densité se sont élevées dans l’atmosphère sous la forme de vapeurs,, que doit-on penser des fluides élastiques putrides qui sont renfermés dans les eaux ou dans le liuiou des marais ?
férens pays ; celles de Davy , sur celui de Guinée ; de Cavendish,. sur celui de Londres ; de Spallanzani , sur celui des Apen-. nins ; de Bertholet, sur celui d’Egyple j de Volta, sur celui des Alpes , etc.
(i) Voyez cette analyse dans la Bibliothèque Universelle.^ Cr<?nève; i8i6,
II est inutile de disserter îonguement powr prouver rhomogénéilé des effluves marécageux. Un seul exemple démontrera cette vérité. Supposons un marais qui, en été, abandonne son lit à l’ardeur du- soleil : des insectes , des végétaux qui y pourrissent , et des eaux qui se vaporisent par la chaleur, remplissent l’atmosphère de vapeurs semblables il celles que fournirait un autre marais situé k cent ou a mille lieues du premier (i). Mais ici , ces émanations trouveront dans Thomme la disposition k la peste j Ik , k la fièvre jaune j dans une autre contrée, k la fièvre intermittente j plus loin , k la fièvre tjphode (2) ; enfin l’agent morbifique né du limon des marais , ne sera plus qu’un
(1) L’analyse des eaux puisées dans difl’érens marais a bien montré cette différence , qu’on trouve un peu plus de matière animale dans celles qui sont bardées d’arbres ou de plantes qui contiennent cette même matière combinée avec du tannin ; mais cela ne peut être allégué pour prouver que ces dernières eaux ont des effets plus nuisibles que les autres, les mêmes conditions de température étant données.
(2) Le genre de vie dispose aux maladies; c’est une vérité anciennement connue. Ceci doit s’entendre de l’homme privé , aussi bien que des peuples. Les Eg3^ptiens , habitant un pays chaud qui donne aux fonctions du corps humain une tendance à l’extérieur , vivant dans la mollesse et dans des habitations basses , humides et sales , se nourrissant de poisson frais ou salé , de riz, de substances grasses, et se privant des boissons splritueuses , doivent acquérir une disposition très-grande aux maladies du système lymphatique ( leurs enfans sont trèssujets au carreau); de là, la disposition à la peste. Les Euro-
prolée qu’il suffît d’examiner avéc un peu d’attention, pour reconnaître son identité sous différentes formes ; et s’il a la faculté de devenir contagieux dans la peste, dans la fièvre jaune et dans le typhus, pourquoi et comment s’en dépouillerait-il dans les fièvres intermittentes ? N’est-il pas d’observation constante, que lorsque ces dernières empruntent d’autres types , elles se convertissent en continues bilieuses, ou en catarrhales adynamiques, sorte de typhus qui n’est pas toujours exempt de contagion. Nous voyons ici une véritable métamorphose , un déguisement de la maladie primitive j mais^ sa nature est toujours la même. A l’appui de notre opinion citons celle de Lancisi : cognitum itaque , perspectumque medicis erit , ideo primàm sub œstatis initium ^ tertianas paludum hahitatores adoriri ^ posteà continuas ac
péens méridionaux , faisant usage du vin , des liqueurs alcooliques et des viandes , deviennent sujets aux affections inflammatoires et bilieuses. Cette disposition leur est d’autant plus funeste en Améi'ique ^ que le climat et le genre de vie qu’ils y adoptent , l’augmentent singulièrement; de-là , la disposition à la fièvre îaune. Ceux qui restent sur l’ancien continent, y deviennent sujets aux fièvres inflammatoires bilieuses ou catarrhales , aux intermittentes , etc. , selon l’alternation des saisons. Le nord de l’Europe voit ses habitans se nourrir de pommes de terre , de beurre , de seigle , qui n’est pas toujours exempt d’ergot , s’abreuver de Lierre , se couvrir de peaux d’animaux , négliger la propreté du corps, et passer brusquement de leurs serres chaudes à une atmosphère très-froide. Telles sont les causes prédisposantes d;n typhus pétéchial ou catarrhal..
malignas fehres y deindè etiam pestilentes (i). Etayons-nous encore des expressions d’Hippoc^rale qui dit 5 à l’occasion des vices de l’air : Morhorum omnium ciim idem modus sit y locus tamen diversus est. MorbUgituVy oh locorum varietatem et dissimilitudinem y iiihil inter se hahere simile videntur ; est tamen una et eadem omnium morbo^ rum forma et causa (2).
C’est sous ce même point de vue que l’on doit considérer les émanations animales qui vicient l’air dans les lieux consacrés aux grandes réunions d^hommes, d’oii naît le typhus nosocomial , fièvre très-contagieuse , qui marche presque toujours à la suite des grandes armées , et qu’on ne peut s’empêcher de confondre avec une pareille fièvre qui règne en hiver et au printemps dans les pays humides ou marécageux situés au nord de l’Europe. Donnons quelque développement a cet énoncé , et démontrons 5 d’après notre expérience, que l’action simultanée des effluves des marais, et celle des miasmes des animaux , ne produisent pas des maladies différentes, mais bien des fièvres caractérisées par une très-grande intensité morbifique (5).
(1) De noxiis paîud. effl. Lib. i , cap. xii.
(2) De Jlatihiis.
(3j) Je rapporterai à ce sujet des observations très-judicieuses de mon ancien collègue , le docteur Gasc. ( Voyez son Discours préliminaire joint à la traduction qu’il a donnée du Truité du Typhus , par Hikhnhrand. ) Un pharmacien de nos hôpitaux ,
Il semble , au premier abord , que l’on ne doit pas confondre les fièvres qui proviennent des émanations marécageuses , avec celles que l’on attribue aux émanations animales; mais en considérant que, dans le premier cas , l’air est corrompu par les produits gazeux des substances animales et végétales en putréfaction , et que dans le second il reçoit de semblables produits fournis par la respiration, parles diverses excixtions et par les vètemens sales (i), on reconnaîtra que ces deux sources de
. à Vienne en Autriche, atteint du typhus, était au n» i de la salle des officiers. Il communiqua sa maladie à ses voisins dans l’ordre suivant. Le n® 2 , qui avait un catarrhe pulmonaire , eut du délire et quelques symptômes nerveux sans accldens fâcheux; le II» 3, qui souffrait de douleurs rhumatismales , n’eut qu’un léger délire ; ses douleurs furent interrompues pendant ce nouvel état. Le n»4 , atteint d’une phthisie pulmonaire , ne ressentit rien ; et le n» 5 , qui avait une fièvre intermittente tierce , au huitième accès, fut pris, tout-à-coup , 'de délire sans autre symptôme précurseur du typhus , et mourut le troisième jour. J’explique cette différence de contagion par les analogies des maladies, et je dis : l’analogie du typhus avec l’affection catarrhale avait une force égale à 2 ; avec le rhumatisme, égale à i ; avec la phthisie pulmonaire , égale à o ; mais avec la fièvre intermittente , elle dépassait toutes les proportions ci-dessus établies , parce qu’il y avait entre celle-ci et le typhus une grande conformité de nature, ainsi que nous le prouverons ultérieurement ; et qu’elles s’aggravèrent l’une par l’autre ; ce qui ne pouvait avoir lieu chez le phthisique. Les deux autres n’en souffrirent qu’en proportion du caractère inflammatoire dé leurs maladies.
(1) Lind , dans son Mémoire intitulé : Dissertation on Fcvtrs and irifection , a considéré les vètemens sales comme;
maladies conlîennenl les mêmes élémens morLifiques , et par conséquent , quelles donnent lieu à des affections de même nature qui peuvent se montrer isolément ou confondues , et qui ne diffèrent entr’elles que par quelques nuances de forme très-légères. J’ai reconnu celte identité dans quelques hôpitaux militaires , où les deux sources précitées de maladies étaient réunies. Je veux parler
étant plus capables de donner la contagion, que le malade lulmêine dans tout le cours de la maladie ; et d’après cela , il ne sera pas difficile de trouver l’origine du typhus dans les pays froids , pendant la saison même qui arrête le cours des épidémies dans les pays chauds. Au nord de l’Allemagne , dans la Pologne et dans laRussie (je parle de ces pays parce que je les ai parcourus ) , on porte des vetemens , épais, sales, et qui ne peuvent être lavés, telles sont les fourrures, qui, si elles retiennent la chaleur du corps , en retiennent aussi les émanations. On ne s’en dépouille point la nuit , ni dans les étuves , lieux où l’on se réunit en grand nombre , où l’air n’étant point renouvelé devient infect ; ce qui place l’homme dans une atmosphère analogue à celle des marais, et à l’action de laquelle la chaleur des poêles contribue autant que celle du soleil dans les pays chauds. Plusieurs fois j’ai dû sortir de ces étuves, parce que je sentais le sang se porter à la tête , comme lorsqu’on est exposé à l’ardeur du soleil. Au milieu de l’hiver, les habitans du nord font l’été dans ces étuves, dont la chaleur est portée jusqu’à 20 et même 20 degrés de Réaumur, ce qui est la température moyenne des jours d’été en France. Ajoutez à cela que l’on sort de ces lieux j^onrpassera l’extérieur, à une température qui est souvent de i5 k 20 degrés au-dessous de zéro, différence 4o* Telles sent les, causes les plus communes du typhus du nord , et qui tiennent, beaucoup de celles qui donnent les fièvres intermittentes au midi Je l’Europe,.
des hôpitaux que nous avions en Istrie, à Venise i cl dans la Catalogne. Tandis que les habitans souffraient, en hiver et au printemps, du typhus catarrhal qui y est endémique , et des fièvres intermittentes en automne, nos hôpitaux se remplirent, outre mesure , d’hommes qui souffraient de la fièvre régnante. L’encombrement fut le motif ou le prétexte de leur mauvaise tenue , et la fièvre nosocomiale s’en suivit. Bientôt ces deux fièvres se confondirent chez beaucoup de sujets j et la fièvre constitutionnelle, soit rémittente catarrhale, soit intermittente , recevant alors un surcroît d’énergie , prit l’appareil de la dissolution et de la gangrène; et l’on observa que les extrémités des pieds et des mains, le nez , la lèvre supérieure et les parties génitales devinrent violets et noirs. Presque tous les sujets qui offrirent ce symptôme , moururent : trois seulement en échappèrent ; l’un d’eux perdit le bout du nez , et les autres plusieurs orteils qui tombèrent sphacelés. La mort survenait le deuxième jour après le changement de couleur des extrémités , sans altération des facultés intellectuelles , et précédée seulement d’un froid glacial qui se propageait des extrémités au tronc. Je donnais à cette maladie le nom de typhus redoublé ^ tant elle me paraissait terrible. Elle ne peut être comparée qu’à la peste d Orient, qui donne lieu, très-souvent, à la gangrène des extrémités , et qui laisse -
une telle liberté du jugement, quen Egypte on a vu un médecin juger si bien de son état , qu’il pronostiqua l’heure de sa mort , laquelle arriva comme ill’avait annoncé (i). Je n’ai guéri les trois individus précités que par de fortes doses de camphre , selon le procédé énergique employé sur •moi-même , à Lodi , pour combattre une maladie virulente que j’avais contractée en ouvrant un cadavre (2)r
Dans les circonstances dont je viens de parler , la fièvre constitutionnelle et la lièvre nosocomiale formaient une maladie mixte à laquelle on ne peut donner que le nom de typhus j mais cette maladie mixte ne se faisait reconnaître qu’à l’intensité d’un seul symptôme, savoir la lividité ou la mortification dps extrémités qui , pour l’observer en passant , n’est point étrangère à la symptomatologie des 'fièvres adynamiques avec lesquelles on doit confondre le typhus redoublé dont je viens de parler (5) , d’ou je conclus qu’il y a identité d’ori-
(1) Yoyez ce fait rapporté par le baron Des-Genettes , Ilis^ toire Médicale de l’Armée d’ Orient ^ etc. Paris, 1802. — Voyez encore un fait semblable rapporté par le docteur Bally , du Typhus d’Amérique , etc. Paris , 1814.
(2) Voyez, à cet égard, mon mémoire sur V origine des virus y etc. Annales de la Société de Médecine-Pratique de Montpellier y année 1808.
(3) Thucydide a dit, en parlant de la peste d’Athènes, maluni • tnim ad pudenda et ad summas manus et pedes decuinhehat ;
et complures y his amissis , evaserunt. De Bello Pelop,
gine et (îe nature entre les fièvres dont il est ici tjueslion.
A l’appui de cette conclusion, je rapporterai des faits que j’ai recueillis dans les pays de Brunsxvick et de Hanovre. Une mission dont je fus cbargé a la fin de l’hiver de iBiS, avait pour objet de reconnaître si une fièvre lypbode qui régnait au* nord-ouest de l’Allemagne, devait être attribuée a l’armée française qui revenait de Moscou.'Tel était îe cri général, à la faveur duquel on repoussait inhumainement nos malheureux compatriotes. A partir de Leipsicb, je visitai les principales villes si tuées sur la rive gauche de l’Elbe, jusqu’à Hambourg. A Bruns- ^^^ick , qui déjà avait fermé ses portes aux évacuations qui lui venaient de nos hôpitaux de Magdebourg'i je fis constater devant les autorités locales les médecins de la ville , que cette fièvre y avait fait périr plusieurs personnes , et même un médecin , avant l’apparition des soldats de l’armée de Russie, Mais s’il était vrai que celte maladie ne pût être attribuée à ces derniers , dès son commencement, il est probable aussi qu’elle acquit plus d’énergie à leur passage. Je remarquai en outre, que la ville de Peine , située entre Brunswick et Hanovre, perdait relativement beaucoup plus de monde que ces deux villes , parce que les marais qui l’entourent, augmentaient la virulence des causes de l’épidémie. L’hiver avait été très-rigoureux , et tout le
monde sait qu’après de grands froids le dégel fait sortir des marais, des vapeurs d’autant plus fétides, qu’elles ont été retenues plus long-temps sous les glaces , et qu’elles sont augmentées alors par la putréfaction des insectes et des poissons qui ont péri par le froid. Aussi , dans les circonstances qui eurent trait à ma mission , je fus convaincu que le principe morbifique particulier au pays , et celui que l’armée traînait après elle , loin de former , en se réunissant, une maladie nouvelle, ne donnèrent lieu qu’à une plus grande intensité morbifique. Cette identité est démontrée par l’erreur même que l’on commit, en confondant la maladie épidémique locale avec la maladie importée j erreur d’autant plus facile à faire, que le passage de l’armée coïncidait avec le plus grand développement de cette fièvre, et que celle circonstance frappait les sens , bien mieux que l’intempérie qui venait de finir. Mon rapport à la suite de celte mission, indiqua, i®. que la rigueur de lliiver de 1812 à i8i5, ayant assujéti les habilans à vivre à la manière des peuples du nord ( voyez ce que j’en ai dit dans une note précédente ), leur avait procuré une fièvre du genre des typhus 5 2°. que celte fièvre était plus meurtrière dans les pays marécageux que dans les pays sains j 5°. que le passage de l’armée n’avait fait qu’ajouter à son intensité. C’est en m’étayant de pareils faits , que je dis qu’il
y a îdenlîté de nature et d action morbifique entre les effluves des marais et ceux des animaux. Dans la suite de cet ouvrage , je n’établirai plus de distinction entre ces deux sources de maladies.
La nécessité oii je me suis trouvé de prouver cette proposition , afin de rattacher le typhus no-socomial au typhus que l’on pourrait appeler paludique ^ s’il était nécessaire d’en faire la dis-^ tinction, m’a fait suspendre, pour un moment^ l’examen que j’avais entrepris de l’origine commune de la peste , de la fièvre jaune , des fièvres intermittentes et du typhus. Si je ne me trompe ^ ces quatre maladies dépendent du même génie morbifique qui se montre sous différentes formes ; et ces quatre fièvres que l’on a souvent considérées comme essentielles , pourraient bien n’être qu’une même maladie subdivisée en quatre variétés qui répondraient , à peu de chose près , aux quatre divisions principales du globe. Alors nous trouverions que les mêmes causes donnent la peste en Afrique et dans une portion de l’Asie ^ la fièvre jaune en Amé- ]’ique, les fièvres intermittentes dans le midi de î Europe (i ) , et le typhus au nord ; et que quelques
(i)En désignant le midi de l’Europe comme le domaine des fièvres intermittentes , nous ne voulons point dire qu’elles ne régnent pas dans les autres parties du monde , mais seulement qu’elles sont la maladie dominante dans nos pays , au lieu qu’eu Amérique elles ne sont comptées qu’après la fièvre jaune , en Egypte après la peste , et qu’au nord elles présagent les épi-
excursions que ces fièvres fassent liors de ces limites , elles y rentrent bientôt, ne pouvant pas se perpétuer dans des régions où elles sont étrangères. Néanmoins nous verrons que celte division est rendue moins tranchante par la filiation de ces memes maladies, ainsi que les trois règnes de la nature ont des points de contact qui s’opposent k ce qu’on en fasse une séparation absolue.
11 me semble qu’on pourrait considérer les fièvres intermittentes comme le point central d’une géographie médicale, ou comme le terme moyen de l’action morbifique des causes générales et universelles. Observées dans presque toutes les régions du monde , elles le sont plus particulièrement dans les région s tempérées, ou elles sont la maladie dominante j au lieu que dans les régions australes elles n’occupent que le^second degré j qu’elles sont en Amérique , par rapport k la fièvre jaune , ou en Egypte, par rapport à la peste, ce que sont les fièvres intermittentes simples ou bénignes , aux intermittentes pernicieuses d’Europe. Ce qui me porte a cette idée, c’est qu’en Amérique l’habitude du climat préserve de la fièvre jaune et non point de l’intermittente ; de même que les habitans de
demies de typhus toutes les fois qu’elles y (^^vieunent communes. Ces trois dernières maladies , que l’on dit avoir une résidence habituelle , n’en sortent-elles pas quelquefois pour se montrer dans les pays que nous assignons à la fièvre intermittente ?
Rome ou de Venise , qui sont sujets aux fièvres inlermiltentes simples, sont généralement à l’abri des pernicieuses, et non point les étrangers; c’est encore parce que le dem-'il-mouia y ou fièvre inlermit(entc pernicieuse d’Orient , ne se montre en Egypte, selon le docteur Pugnet, que dans les circonstances qui sont moyennement favorables à la peste (i).
Pour preuve de la communauté d’origine de ces quatre fièvres, je ferai remarquer, qu’elles régnent ordinairement dans les pays voisins de la mer ou des marais , et que c’est là qu’elles exercent le plus leurs ravages; au lieu qu’observées dans l’intérieur des terres, elles n’ont plus la même activité et qu’elles se dissipent entièrement. Je trouve , en effet , que la peste, qui tire son origine de l’Ethiopie, se rapproche de nous en suivant le littoral de la mer Rouge et le cours du Nil , et qu’elle devient générale et très- meurtrière dans la Basse-Egypte , sur les côtes septentrionales de l’Afrique, dans la Syrie , sans pénétrer dans l’intérieur de l’Asie ; quelle habite les bords de la mer Noire et dans l’Archipel grec , et que les fièvres intermittentes d’un mauvais caractère alternent avec elle ou lui succèdent , en suivant la côte européenne de la Méditerranée. Cette succession et cette alternation
(i) Voyez son Mémoire sur les Fièvres Pestilentielles du Levant. Paris, 1802.
ont lieu dans la Grèce el dans les îles Ioniennes , pays où ces deux maladies régnent également; après quoi le génie pestilentiel disparaît , et Toa ne voit plus que celui des fièvres intermittentes pernicieuses ou simples; telles sont celles du golfe de Lépante , de la Dalmatie, de l’istrie, de Palma- Nova,de Venise, de Mantoue, de Ferrare, du golfe de Tarente , des plages du royaume de Naples , des marais Ponlins et de Rome. Les côtes d’Italie , de France et d’Espagne , ont beaucoup de pays où ces fièvres sont extrêmement meurtrières. Sur le littoral de l’Océan nous trouverons les fièvres intermittentes pernicieuses , et une grande tendance à la fièvre jaune, comme à Gibraltar, à Cadix el dans le Portugal. Ces fièvres , plus ou moins pernicieuses , régnent aussi à l’ouest de l’Espagne , ainsi qu’à Bayonne , à Roebefort , à Cherbourg , à Flessingue et dans la Hollande : là, elles se marient avec la fièvre typhode , pétéchiale ou catarrhale, qui est commune dans le nord, et qui est la seule dont on ait vu de fréquentes épidémies sur l’im et l’autre bord de la mer Baltique. Le génie intermittent disparaît enfin, puisque l’on ne connaît pas la fièvre quarte en Ecosse, et que Saint-Pétersbourg , les îles de Schetland , de Ferro, etc., sont exempts des fièvres intermittentes de tous les types, ainsi que le reste des pars compris entre le 6o® degré de latitude et le cercle polaire. '
Cette esquisse, tracée à grands traits , fait voir que la peste, les fièvres intermittentes et la fièvre lypbode, se montrent dans les mêmes circonstances de 1 ieu , et se succèdent en suivant les cbangemens principaux que la température éprouve sur le globe terrestre. Les points de contact que j’ai indiqués de cbacune d’elles , savoir la Grèce et la Hollande, sont précisément des pays où la température de TEurope subit des cbangemens extrêmement sensibles; mais la succession de ces maladies n’indique pas qu'elles soient d’une nature différente. Les croire telles, ce serait se laisser abuser par la forme; celle-ci est due au pays, mais l’essence de la maladie est la même partout. A en juger par les résultats, on pourrait, sans exagération , intervertir les noms, et dire peste du nord ^ et typhus d^ Orient ^ car ces fièvres sont également funestes a l’espèce bumaine , et non moins contagieuses Lune que l’autre. Mais placées entre elles deux, les fièvres intermittentes seront-elles moins à redouter? La question pourra être embarrassante pour plusieurs médecins , non point qu’ils manquent de jugement pour la résoudre, mais parce qu’ils n’ont pas eu occasion d’être éclairés par la pratique, qui seule peut fournir le moyen de répondre. J’ai parcouru la plus grande partie du littoral européen de la mer Méditerranée; savoir, depuis les îles Ioniennes jusqu’à l’emboucbure de l’Ebre , ce qui
peut être dit la plus grande portion du domaine des fièvres intermittentes d’Europe. Je les y ai trouvées établies à demeure , le plus souvent endémiques , et fréquemment épidémiques. J’ai visité une partie de la Hollande et des bords de la mer Ballique ; jy ai vu le typhus pétéchial , tantôt sporadique , et tantôt épidémique et contagieux. Il y règne , comme les fièvres intermittentes dans le midi de l’Europe. Ce que je dis de ces fièvres est le résultat d’une longue méditation sur les faits de ma pratique, et je suis porté à croire , non-seulement que les fièvres intermilleiiles sont de même nature que la peste et le typhus , maladies trèscontagieuses , mais même que toute maladie épidémique qui reconnaît pour cause les émanations marécageuses ou animales , est susceptible de se communiquer.
En observant les fièvres intermittentes dans les diverses saisons de l’année , on a lieu de se convaincre^ également qu’elles ne sont qu’un mode d’être particulier , d’un agent morbifique qui est commun à d’autres maladies , ou qui prend des formes différentes selon lasuccession de ces mêmes saisons, ainsi que nous l’avons vu se modifier en passant des pays chauds dans ceux d’une température moyenne , et de ceux-ci dans le nord ; de sorte qu’il ne serait point impossible de voir, dans la même ville , les phénomènes moi'bifiques qui
ont pour ibéâtre le monde entier. I.e docteur Fodéré a fourni la preuve de ce que nous disons , lorsqu’il a rapporté que des fièvres malignes trèscontagieuses au printemps, des fièvres d’accès trèsinsidieuses en été et en automne , des fièvres catarrhales et des pleurésies ‘malignes en hiver, et beaucoup d’avortemens, furent observés par luimême , à Martigues, dans la Provence , en i8o5. Cet auteur ajoute que cette ville est rendue trèsinsalubre par des fumiers à l’intérieur, par des marais à l’extérieur, et par les boues que l’on retire du canal d’Arles (i). Peut-on méconnaître, dans ce cas, des causes permanentes, dont l’atteinte empruntait une forme différente selon la saison? Mais si les fièvres qu elles produisaient au printemps étaient contagieuses , que doit-on penser de celles qu’elles suscitaient dans la saison chaude, pendant laquelle toutes les causes des maladies acquièrent une force pins grande que dans les autres saisons? Nous avons rapporté de Lancisi un passage où il s’agit de cette variabilité de forme de la même maladie , variabilité qui se règle, cependant, sur l’ordre des saisons j et ne voit-on pas dans quelques villes, et dans certains hôpitaux, le typhus disparaître à l’approche de l’été, pour céder
t Çi) Recherches K.rp^ ri mentales faites à Vhopiial civil cl mi* iilaire de Martigues , etc. Marseille , i8io.
Ja place aux fièvres intermittentes , et reparaître après le règne de celles-ci?
Les fièvres intermittentes pernicieuses ou simples que j’observais à Venise ou a Rome, en été et en automne , étaient reconnaissables à des accès bien marqués et réglés selon les types connus ; mais a l’entrée de l’hiver elles se changeaient en rémittentes putrides eu malignes , ce qui est la même chose que dire adynamiques ou typhodes , que l’on tient le plus souvent pour contagieuses. Il suffisait pour cela d’un jour de pluie ou de brouillard , ou d’un vent du nord ; ces changemens s’opéraient ^ans la journée et sur plusieurs de mes malades en même-temps. De telles circonstances , qui n’étaient qu’intercurrentes ou accidentelles , ne changeaient certainement point la nature de l’affection morbifique, mais bien sa forme 5 et l’on ne peut admettre que la maladie secondaire fût contagieuse, si celle qui l’avait produite ne l’était pas. Mais il arrivait alors , par le fait du changement de température et de saison , ce que nous avons vu déjà lorsque nous avons considéré le génie des ms^^ià^e9> paludiques , passant des pays chauds d’orient au midi de l’Europe , et de là dans le nord; nous avons vu qu’il revêtait, successivement, la forme de fièvre pestilentielle, de fièvre inlermillcnte et de fièvre typhode. Nous pourrions trouver la même progression dans une marche in-
verse, et démontrer que le tjpbus du nord est d aillant plus dangereux qu’il est moins eonlinu et plus réinitient-, et que les fièvres intermittentes sont d autant plus pernicieuses, qu’elles offrent un plus grand nombre des symptômes qui appartiennenl à la peste ou à la fièvre jaune.
Cet aperçu me paraît plus satisfaisant que la classifn ation du professeur Hildenbrand. Ce médecin allemand distingue le typhus en malin et en ordinaire 3 dans la première division, il comprend le typhus oriental ou la peste, et le typhus occidenlal ou la fièvre jaune; et dans la seconde, cil il traite du typhus ordinaire qu’il dit être particulier à ri^rope, il ne compte que le typhus d’hc>pital ou de lazaret , la fièvre des prisons celle des camps, des vaisseaux et des villes assiégées (i). Mais on ne trouve pas dans cette énumération de typhus limités ou accidentels , la maladie générale qui provient nécessairement du sol européen, comparable à la peste et à la fièvre jaune , qui sont des productions en quelf^ue sorte territoriales des pays d’Orient ou d’Amérique ; car on ne supposera pas que l’Europe soit une terre vierge de maladies. Pour remplir cette lacune que laisse la deuxième division du professeur allemand, j’y joindrai les fièvres intermittentes pernicieuses que
(i) JDu Typhus contagieux y traduit de ralleraand , par le docteur G asc. Paris, i8ii.
Ibn pourrait surnommer typhus européen austral^ pr.r opposition au typlius du nord, et alors la classification des typhus sera plus complète. Mais aussi les fièvres intermittentes se trouveront assimilées aux pyrexies contagieuses. Selle, dans sa Pyrétoreconnaît qu’il est d’expérience que les contagions qui produisent les autres fièvres contagieuses, produisent aussi quelquefois les intermittentes, èl que l’on a vu la peste avec le type intermittent, de même que la fièvre variolique. ‘
Les vices du sol et les intempéries de l’atmosphère produisent , n’en doutons point , les fièvres intermittentes , dé ùiême qu’ils produisent la peste. Touchant celle-ci , écoutons le baron Des-(ieneltes. « Dans la Basse-Egypte , dit-il , et particiilière- )) ment à Lesbeh, il régnait des fièvres catarrhales )) bilieuses j et depuis que les chaleurs, qui n’avaient )) duré qu’un mois et demi , étaient disparues, les y) fièvres pestilentielles commencèrent à paraître.» Si nous suivons ce savant historien de la peste, nous trouverons que ce fléau s’est montré spontanément à l’époque du décroissemerit du Nil , et dans les habitations entourées d’eaux stagnantes j qu’un reste d^eau croupissante l’entretenait dans un espace circonscrit près du Caire ; que la culture du riz dans la ville de Lesbeh en a fait, depuis long-temps , le théâtre d’une maladie endémique, etc.... Mais n’est-ce pas à de pareilles causes
qtie les fièvres inlerniittenies de tous les pays sont allribuées bien lègiûaiemenl ? r .
J Au moyen des. généralités qui ont précédé , nous avons fait connaître, non-seulement que les trois fièvres dites essentielles, la peste, les fièvres intermittentes et le typhus , proviennent des mêmes Xîauses , et que chacune d’elles a son pays d’élection, mais encore qu’elles se succèdent et qu’elles forment une' chaîne dont une extrémité se perd dans les sables brûlans de l’Afrique , et l’autre dans les glaces du nord. Nous n’avons pas eu occasion de parler de la fièvre jaune , parce que , refusant , .pour le moment, de la considérer comme indigène .de l’Europe, il aurait fallu aller la chercher audelà des mers , tandis que nous nous étions astreint 'à démontrer imé succession non interrompue ^ur l’ancien continent. Nous allons nous en occuper d’une manière spéciale, sans perdre de vue nos considérations sur la peste et sur le typhus, vers .lesquelles la nature du sujet nous ramènera quelquefois.
. Pour mettre de l’ordre dans ce travail , je le •diviserai en trois parties. La première sera consacrée à l’étude déjà fièvre jaune et des fièvres întermiUeriles mises en parrdlèle^ la seconde^ aux recherches sur la faculté contagieuse de la fievre •intermitlente; et dans la troisième, je réunirai les faits sur lesquels ma théorie est fondée.