‹ Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances (volume 2)Chapitre 11 sur 33 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

II" Voyage à Nossi-Faly. — Chasses dans les environs d'Ampassimena. — Pélerinage au tombeau royal à Ambatou. — Le fort Tafondrou. — Manifestation auprès du commandant de Nossi-Bé.

Nous avions l'intention de retourner à Nossi-Faly, dans l’idée d'y passer quelque temps, afin de faire de ce lieu des excursions à Madagascar, d'autant plus que nous étions devenus très-intimes avec le jeune roi de cette île, qui nous avait promis de nous présenter aux différents chefs Antancars, de sorte que nous avions l’espérance que ce voyage porterait des fruits pour la science. Nous mîmes à la voile par un bon frais et y déployàmes, peut-être pour la première fois, le pavillon tricolore des Pays-Bas. Mon compagnon de voyage, M. van Dam, s’acquitta brillamment de son devoir de pilote, car notre petite chaloupe américaine portait à proportion trop de voiles, au dire de plusieurs personnes. Enfin après notre arrivée nous fûmes reçus par le jeune roi, de la manière la plus aimable. D'abord il nous procura immédiatement deux cases et tout ce qui nous était nécessaire. Après avoir mis en ordre notre petit ménage, nous allâmes rendre visite au roi. Il nous reçut très simplement, mais aussi amicalement que dans notre première rencontre. Nous lui annonçâmes que nous avions l'intention de lui offrir le lendemain à lui et à ses femmes de petits cadeaux. Il en fut bien content et nous pria de lui rendre visite le lendemain. Nous nous rendimes chez lui le jour suivant après notre diner et lui offrimes après un petit discours, nos cadeaux qui consistaient en colliers, boucles d’oreilles, quelques anneaux de cuivre doré, un paquet de cigares et une bouteille de cognac. Comme contre-cadeaux, il nous donna un panier d'oeufs et un jeune cochon, qui fut le bien venu. Comme la plupart de ses sujets étaient présents lorsque nous échangeâmes nos cadeaux, il leur ordonna à tous de nous assister en tout, ajoutant qu'ils nous feraient beaucoup de plaisir en nous procurant beaucoup d'animaux, de plantes et d'autres productions naturelles; eux, de leur part, promirent aussi de faire tout leur possible pour nous assister; après cette réponse, le Kabar fut clos.

Nous retournâmes à notre cabane et fimes les préparatifs nécessaires pour faire des recherches scientifiques dans l’île. Nous nous rappelions ce qu'avait fait autrefois feu le naturaliste Henri Boie ‘) à Java, qui achetait aux indigènes des spécimens d'histoire naturelle; pour les encourager à nous en porter en masse, nous organisämes, comme Boie, une sorte de bureau zoologique, plus petit cependant, car nos moyens ne nous permettaient pas de faire autrement. Aussi des enfants, des femmes et quelques hommes

1) Voir Hendrik Boie, Brieven 1. c.

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se donnèrent la peine de nous apporter des animaux; mais C'étaient pour la plupart des espèces communes; de temps en temps seulement on nous en apportait de meilleures. Nous fümes cependant trompés dans les prix des objets, car ils nous demandèrent beaucoup d'argent et furent très difficiles à contenter. On compte en Hollande, par cents (pièces de deux centimes), mais ce n’est pas le cas ici, la plus petite monnaie du pays est le marqué, pièce de la Réunion d’une valeur de cinq centimes. Par conséquent, on comprend qu'il ne nous fut pas possible de faire continuellement des achats. (Cela excita aussi la jalousie de plusieurs habitants; un certain individu nommé Jaomena, conseilla même aux enfants de ne plus nous porter d'objets, parceque nous les payions trop peu. Je me trouvai ainsi dans la nécessité de m'en plaindre auprès du Roi. J'écrivis donc une lettre à Sa Majesté, dans laquelle je lui fis connaître que J'étais mécontent de la conduite de cet homme; je la priais de le punir, puisqu'il avait désobéi à l'ordonnance royale. Le même jour, je reçus de Sa Majesté une lettre écrite en français, qui me fut remise par son oncle. Il m'y donnait l'assurance que cet homme serait puni selon les lois de son pays et que cela ne devait pas nous empêcher de continuer nos achats. Après cela, il fit publier encore une fois l'ordonnance, portant que tous ceux qui donneraient un mauvais conseil à notre égard seraient rigoureusement punis. (Cela encouragea plusieurs habitants, qui nous apportèrent de nouveau des objets et même nous remarquâmes, qu'ils y mettaient plus d'empressement. On nous apporta même un crocodile, mais on en exigea un prix si excessivement élevé, que c'était ridicule. Nous pümes nous faire une idée de l’entêtement de ces gens; ils furent tellement mécontents du prix raisonnable que je leur offrais, qu’ils me répondirent preferer le jetter à la mer que de le vendre à ce prix. Je leur dis qu'ils devaient le faire immédiatement, et de ne pas croire que je leur en donnerais un marqué de plus. Et en effet ils jugèrent à propos de jeter le monstre à la mer plutôt que de le céder au prix offert. Voila une petite preuve de l’entêtement de ce peuple.

Les enfants nous apportaient chaque soir ce qu'ils avaient ramassés dans la journée, de sorte que j'avais tous les jours beaucoup de besogne, pour conserver tous ces objets. C'étaient pour la plupart des coquilles et des reptiles. La peine que je me donnai pour les encourager à me fournir des insectes et surtout des lépidoptères et des coléoptères, resta sans résultat. Un d’entre eux nommé Laly, sembla vouloir satisfaire à mon désir, mais les insectes qu'il m’apporta, étaient de l'espèce la plus commune, de sorte que je fus obligé de payer des objets de peu de valeur scientifique, dans l'espoir qu'il m’apporterait des animaux plus rares; mais Je fus trompé dans mou attente. Parmi celles qu'on m'apportait, il se trouvait quelquefois de bons spécimens: un jour entre autres je reçus un Sabady') d’un certain vieux Antancar, nommé Bakare

1) Le Sabady est le:nom d’une genette nouvelle pour la science a laquelle je conferrais le nom de Viverra Schlegelii,

voir Pertie IL. p. 16, pl. 10.

Bore, qui était très avare. À mon grand regret il fallait toujours payer très cher les objets qu'il m’apportait, . [1 nous était aussi très-difficile de les conserver en bon état, par exemple des serpents, des lézards, des caméléons et des poissons, parce que le rhum, dans lequel nous étions obligés de les conserver, était trop faible. Il est à regretter, que beaucoup de beaux animaux, payés très chers, furent perdus pour la science, de sorte que les pertes que nous éprouvions continuellement, nous découragèrent souvent. Il en était de même des lépidoptères et des lebellulae, qui furent détruits par les fourmis. La plupart des chasses que nous fimes à Nossi-Faly, ne rapportèrent que peu de chose, puisque dans cette île le gibier était rare. Nous avions chaque jour pour but de passer de l’autre côté et d'aller à Madagascar même, pour faire des chasses plus avantageuses. Nous nous y rendimes donc chaque matin pour étendre nos excursions, soit le long de la côte, soit dans l’intérieur de l’île. Il y avait plusieurs bonnes espèces d'oiseaux dans l'étroite contrée boisée qui s'étend en partie le long des rochers et d'un terrain sablonneux. C’est là que nous rencontrâmes et tirâmes pour la première fois l’Upupa marginata). Ces oiseaux trahissent leur demeure par un son sourd qu'ils font continuellement entendre et: qui a beaucoup de rapport avec le roucoulement monotone de notre tourterelle sauvage. Nous les trouvions presque toujours par terre et nous observâmes qu'ils faisaient sans cesse des trous dans le sable, au moyen de leur bec, sans doute pour trouver leur nourriture qui se composee de chrysalides d'insectes. On reconnaissait ainsi dans plusieurs endroits, le lieu où ils avaient demeuré. Nous rencontrâmes aussi dans cette contrée de beaux pigeons verts (Vinago australis) ?), dont le cri ressemblait plus au son d’une flûte qu’à un roucoulement. Tout en traversant la contrée qui s'étend le long de la côte, nous faisions une chasse assez avantageuse; cependant le sifflement aigu des petits courlis qui s’envolaient craintivement nous fit manquer plusieurs bons coups. À cet endroit la côte est escarpée, et après avoir passé les bois de palétuviers on n'avance que difficilement. Lorsque nous eûmes traversé la bande de sable avec beaucoup de peine et en chassant, nous arrivâmes dans un fourré où nous dûmes souvent nous faire un passage à travers les broussailles, qui étaient presque impénétrables au moyen des mains et des pieds, tant les lianes étaient nombreuses; enfin nous entrâmes dans une vaste plaine. Elle était legèrement accidentée et couverte de petts bocages, où retentissaient des cris, de drongos (Dicrurus forficatus) *) semblables aux sons d’un orgue, ainsi que le cri clair, mais mélancolique des toulous (Gentropus tolu) *). Souvent on voyait le Dicrurus forfieatus voler à fleur de terre, aussi rapide que les hirondelles, attraper au vol, les insectes volants, et manger après cela sa proie, soit sur une branche, soit sur le lieu même, d'où il venait, chantant quelquefois, dressant les plumes de sa huppe

1) Voir Partie I. p. 62.

2) oz ” un nm 117.

3) » 2 OU) 4) [2 ” L a) 57.

et agitant continuellement sa queue en éventail.

C'est sous de telles impressions et par un magnifique ciel bleu, que nous continuâmes notre chemin à travers cette plaine sablonneuse, dont le sol don-

nait déjà une chaleur agréable à nos pieds, puisque le soleil montait de plus en plus. À mesure que nous

continuions notre chemin,

joyeux et de bonne humeur, des oiseaux semblables à des Le Reluvi (Dicrurus forficatus).

alouettes, voltigeaient devant nous à de petites distances. Leurs cris me rappelèrent involontairement la patrie, car c'était comme si j'entendais notre bergeronette. Pour contenter notre curiosité nous tuâmes quelques uns de ces petits oiseaux, quoique cela nous fit de la peine, mais comme dit le proverbe: un chasseur a un coeur de bronze, et c'était le cas chez nous. Nous reconnümes dans la petite alouette la Alauda Hova'), encore si peu connue, découverte par le professeur W. Peters dans la baie d’Augustine. Comme nous marchions autour d’un bocage sur le penchant d'une colline, une foule de pintades (Numida tiarata) ?), s’envolèrent tout à coup devant nous, comme des perdrix, sans que nous eûmes le temps de tirer dessus. Les beaux oiseaux redoublaient de vitesse à notre approche, car les Antancars qui nous accompagnaient comme domestiques, nous crièrent à haute voix les mots: »Acanga! Acanga! et s'élancèrent en toute hâte comme des sauvages, pour voir où leur gibier favori s'était réfugié. On peut ainsi se faire une idée du succès de nos chasses en société de tels gens. Aussi nous leur défendimes rigoureusement de courir devant nous sous quelque prétexte que ce soit et de crier lorsque quelque chose les étonnerait. Après avoir fait une collection suflisante, nous arrivâmes vers neuf heures environ à un petit village, nommé Ampassimena. Nous rencontrâmes près de ce village un grand troupeau de bétail; et je n’aurai pas besoin de dire, que le lait qui nous fut offert à bas prix, nous fut très agréable. Ayant pris cette boisson et après nous être un peu reposé de nos fatigues, nous retournâmes à Nossi-Faly, presque par le même chemin ou nous arrivämes à 11!/,

heures environ.

1) Voir Partie II p. 107.

Rejouis d’avoir ramassé tant d'objets nous pûmes nous occuper de science pendant plusieurs jours. Cependant notre attention fut fixée sur les préparatifs solennels qu’on faisait à l'ile de Nossi-Faly. Ne pouvant surmonter notre curiosité nous voulûmes savoir ce que cela signifiait. On nous apprit que ces préparatifs se rattachaient a la visite que la famille royale était obligée de faire annuellement au tombeau du Roi défunt, pour y faire ses prières et ses offrandes. On comprit que nous eûmes le désir d’être spectateurs et compagnons de ce voyage. Je résolus d'obtenir du Roi la permission de l'accompagner s'il était possible. Je me rendis donc chez Sa Majesté pour avoir cette latitude; elle me répondit qu'il était défendu sous peine de mort de visiter le tombeau royal, sans la permission des anciens du peuple, des ministres et de la famille royale. Elle me dit: »Jamais un blanc n’a mis le pied dans l'impénétrable forêt sacrée, qui conduit au caveau où est enterré mon père et je doute fort que cela vous soit permis Pour mor”, continua-t-elle, qui suis votre ami, je vous accorde de toul mon coeur ce que vous demandez, si vous observez à ce sujet les ordonnances et les lois de mon pays, mais je crains que mes ministres et les anciens du peuple ne s’y opposent”. Je lui répondis que je me soumettrais à ses ordres ou résolutions, et que si nous n'obtenions pas le consentement du peuple, nous ne serions pas moins reconnaissants de l'affection et de l'amitié qu’elle nous portait. (Ce jour-là, elle convoqua une grande assemblée des anciens du peuple et des ministres où je pris place à côté du Roi. Enfin après réplique et duplique, il nous fut accordé de faire le pélerinage avec eux parce que nous étions les amis du Roi. Un mot des préparatifs provisoires et de l'étrange manière dont le père du Roi fut enseveli.

Quand un chef des Antancars meurt, il est durant quelques jours exposé dans un lieu ombragé de buissons et d'arbres. Cela se fait de la manière suivante: on fait une espèce de claie de bambous à un mètre environ au-dessus de la terre, et reposant sur quatre pieux ou plus, et surmonté d'un toit. On pose le cadavre sur la claie et on le couvre de sable chaud et d'herbes aromatiques, qu'on a soin de renouveler, jusqu’à ce que le cadavre soit desséché; on l'enveloppe ensuite de larges bandes de raban fin, après quoi on l’enterre dans une grotte ou dans un flot inhabité. Pendant que le cadavre sèche, tous les parents, amis, hauts fonctionnaires et serviteurs de l'Etat se rassemblent autour du mort et y restent jusqu’à ce que cette étrange besogne soit terminée. On croirait peut-être qu’ils passent là tout le temps en prières et en lamentations; mais au contraire, on y tient une veritable orgie. On chante, on danse, on pleure, on boit de cette boisson, nommée Bes-a-bes, jusqu’à s’enivrer et on s’y livre à toutes sortes d’excès voluptueux. Quand le cadavre est desséché, on a l'horrible coutume de se frotter du liquide repoussant qui dégoutte du corps et qu’on recueille dans des pots placés dessous dans ce but. Aussitôt que cette scène horrible est finie,

on se rend en procession solennelle à la grotte ou à l'ilot, destiné à recevoir cette sorte

de momie. Le cadavre du père du roi fut traité aussi de cette manière, avant d'être placé dans la grotte qu'on avait l'intention de visiter le lendemain, un an après sa mort.

La journée entière fut employée à faire de cette boisson enivrante le Bes-a-bes. On la prépare du jus de la canne à sucre et des feuilles d'une espèce d’accacia, nommé Ambatou, qui y donnent un goût amer et aromatique. Cette liqueur est bouillie durant quelque temps dans de grands pots de fer, et remuée et écumée continuellement. Quand cette opération est finie, on la met dans des pots et des bouteilles bien fermés afin de pouvoir la transporter; ou bien dans des fruits secs ligmiformes, nommés Calabas. Lorsque les préparatifs pour le lendemain furent terminés, on se mit à goûter de la boisson. Ce goûter se transforma en une véritable bacchanale, de sorte qu'on fut bientôt ivre tant les hommes que les femmes et qu'on se livra à des chants bruyants.

L'ivrognerie est un des plus grands vices de ce peuple, et ce n’est pas une honte pour eux. Comme je l'ai déjà dit les hommes ainsi que les femmes s’y livrent. Un jour je fus témoin que la soeur du roi eut un accès d'ivresse tel qu'elle avait perdu toute connaissance. Elle fut portée chez elle en triomphe par quelques hommes, suivis de plus de cinquante femmes, qui chantaient bruyamment au milieu d’applaudissements continuels. Je vis aussi un des premiers ministres du roi complétement ivre, couché parmi plusieurs femmes, sur les genoux d’une d'elles, qui chantaient et applaudissaient continuellement de toutes leurs forces. Le jour suivant était destiné au voyage, de sorte qu'on fut occupé déjà de bonne heure. Le Roi et ses deux frères voulurent se placer dans notre chaloupe, que nous avions décorée des pavillons hollandais et français. Derrière celle-ci venait un grand canot, dans lequel les femmes du Roi et sa mère avaient pris place, ainsi que quelques gens qui battaient du fam-tam et d’autres qui soufflant dans des cornes de boeuf, exécutèrent sans interruption leur musique infernale. Ensuite venaient les pirogues avec les ministres et différents fonctionnaires du Roi, ainsi qu'une foule d’autres, avec des hommes et des femmes; les premiers étaient tous en costume du guerre, et à eux se joignirent encore plusieurs autres pirogues qui vinrent lorsque nous longeâmes la côte. C'était vraiment un spectacle magnifique que toutes ces barques, à la voile; notre chaloupe le »Schlegel”, faisait l'avant-garde. Il ne fut permis à aucune pirogue de dépasser la chaloupe et aussitôt qu'une, un peu poussée par le vent, l’avait dépassée, il était ordonné à l'instant même d'amener la voile, jusqu’à ce que la chaloupe eût repris sa place, comme vaisseau amiral, à la tête de cette petite escadre de pirogues. Nous entrâmes vers midi dans une petite rivière et mimes, quelques instants après, pied à terre dans une forêt de palétuviers, où nous débarquâmes notre bagage et attendîmes les autres qui étaient derrière, pour nous mettre ensemble en marche solennelle. Pendant que nous attendions, nous ofiri-

mes au Roi et aux Princes un bon verre de cognac et, aussitôt l’arrivée des pirogues

attendues, nous nous mîmes irrégulièrement en route. J'avais envoyé mes domestiques en avant avec notrebagage, tandis que nous, en compagnie du Roi, des Princes et de ses ministres, nous prenions un petit sentier, qui conduisait jusqu’au pied du promontoire Ambatou, dans les forêts duquel se trouvait le tombeau royal. Ce petit sentier parcourait d’abord une forêt de palétuviers, puis une forêt étroite remplie d'énormes Boisdamiers, de Copaliers, de Benjoins, de Saccoas, de Faux-Gaiacs, de Takamakas, de Nattes, d'Azignes, d'Acacias et d’un grand nombre d’autres arbres de la famille des Térébinthacées, au pied desquels se trouvaient des arbustes dont quelques-uns étaient en fleurs et reliés par de grosses lianes, qui, pendant comme des fils d’un tisserand des branches de ces majestueuses colonnes, formaient une forêt impénétrable.

Plusieurs voix d'oiseaux nous rendaient la marche plus agréable. C’étaient tantôt les cris monotones £ok-tok du Coua huppé (Coua cristata) ‘) sautant de branche en branche, interrompus par les croassements désagréables des Vouroun-Zazas (Falculia palliata) ?) et par le roucoulement des pigeons verts (Vinago australis) *) qu'accompagnait la voix presque humaine du Boto-kong-kong (Guculus Himalayanus) *). Nous suivimes toujours la même route jusqu'à ce qu'on fût arrivé sur une place ouverte formée par une prairie mobile de fougères et d’une espèce de Papyrus; elle nous séparait d’une petite forêt de Copaliers, au pied du. promontoire Ambatou, et on la traversa avec beaucoup de peine. En cet endroit, nous fimes halte pour établir notre bivouac et passer la nuit. Aussitôt que tous les pélerins et pélerines malgaches furent arrivés sous l'ombre de ces magnifiques arbres, chacun se hâta de faire sa tente et d'allumer du feu. Pendant ce temps quelques esclaves du Roi tuaient un bœuf, qui fut partagé entre ceux qui faisaient partie du pélerinage. J’admirai la promptitude que les Antancars mettent à construire leurs petites tentes, mais il nous fut impossible d’attendrir ces gens, même par des cadeaux et de l'argent et de les décider à nous en céder une.

Le Roi même ne put pas nous en procurer une; mais nous en primes notre parti. J'appelai donc tous mes serviteurs malgaches et leur ordonnai de nous construire le plus tôt possible une hutte de branches et de feuilles d'arbres: En moins d’une demi-heure ils nous eurent fait une espèce de berceau, sous l'ombre d’un énorme Copalier. L'intérieur de cette case naturelle était garni par les voiles de notre canot pour nous garantir contre les courants d’air et la pluie, si nuisibles à l’européen dans ces parages. On couvrit ensuite le sol avec des fougères sèches, sur lesquelles on mit une natte, qui devait nous servir de table, de chaises et de lit. Partout où l’on portait les yeux, on apercevait de grands feux autour desquels on avait placé des piquets fendus avec des

1) Voir Partie IL p. 56.

2) Id. Id. » + 105, pl. 38.

8) Id. Id » » 117.

4) Id. Id. ” » 157,

aiguillettes de viande de bœuf à rôtir. Nous ne suivimes pas celte méthode de cuisine; la chose sera facile à comprendre, car les malgaches ne cuisent leur viande qu'à moitié, eb la mangent avec du riz sec, sans sel, ni autre assaisonnement. Ils aimaient surtout à faire griller le fibia, du moins quand ils pouvaient le broyer avec leurs fortes dents.

Jamais nous n’eûmes les pattes d’un poulet ou d’un canard sans que nos domestiques Antancars se Jelassent dessus comme des chiens enragés, et ne les mangeassent de cette manière. Tandis qu'un de nos domestiques était occupé à prépaper notre diner composé de viande et de riz, nous nous rendimes pour quelques moments à la chasse au coucher du soleil, et nous primes quelques bonnes espèces d'oiseaux; ainsi que quelques pigeons (Turtur picturatus) *) ; ceux-ci nous servirent de déjeuner pour le lendemain. Aus sitôt que les malgaches eurent fini leur étrange repas, on leur versa de cette liqueur après quoi ils se livrèrent autour des feux à des chants bruyants, avec accompagnement de tam-tam et de corne de boeuf, ainsi que des applaudissements continuels des femmes. Ce n’est pas besoin de dire que ce tapage infernal nous ennuya excessivement après les fatigues de la journée. Comme nous étions en plein air il nous fut aussi impossible de fermer les yeux de toute la nuit. Outre cela, vers minuit une forte ondée nous força pour comble de malheur, de quitter notre logis et de nous refugier près du feu. Nous tombions de l’une fièvre dans l’autre.

C'est ainsi que se passa cette nuit, dont nous garderons toujours le souvenir. Grâce au ciel, le jour parut, et on nous ordonna de nous préparer pour la marche à la catacombe. Avant de nous mettre en ordre, nous nous rendîimes à la tente de notre ami royal, pour le complimenter. Il était en habit de fête, sa belle chevelure n'avait jamais été mieux tressée que ce jour là et pendait comme des franges le long d’un cou svelte brun foncé. Ses yeux noirs brillaient, et cependant ils étaient obscurcis de temps à temps par une larme, que lui arrachait la vue de la tristesse de sa grand-mêre, femme de plus de quatre-vingt-dix ans, assise à quelque distance de lui, et qui devait faire le pélérinage au tombeau de son fils. Comme toujours, il nous recut cordialement.

I nous dit d'un ton amical, que nous devions tâcher de retenir notre envte de rire, quand nous serions témoins des étranges cérémonies, qui allaient avoir lieu, de peur que cela n'irrite ses sujets. Il continua en disant qu'il comprenait très bien leur ridicule, et qu'il n’y croyait pas du tout, étant chrétien. Nous lui promimes solennellement de satesfaire à son désir, en ajoutent que nous n'avions pas la coutume de nous moquer des moeurs de son peuple. Après que tous les assistants eurent pris encore une bonne gorgée de Bes-a-Bes, ils se rangérent de la manière suivante:

1) Voir Partie II p. 113.

Les musiciens avec leurs cornes de boeuf et les tambours avec leurs tam-tam se placèrent à la tête du cortége, suivis d’une trentaine d’Antancares, tous en costume de guerre, consistant dans la parure suivante: Un lamba court et de couleurs voyantes, comme symbou ou sous-jupe, au milieu du corps, une ceinture large de peau de boeuf, à laquelle était attachée une petite giberne, une fiole à huile, et deux rangées de balles; puis un fusil à pierre à feu anglais, pourvu chez quelques-uns d’un fourreau de raban, ainsi que d’une couple de sagaies et de lances; ensuite venaient le jeune Roi ses frères, son oncle et nous en habit de chasse avec notre interprête. Après nous, suivaient les ministres et les anciens du peuple, enveloppés dans des lambas, et pourvus de sagaies et de fusils. La plupart portaient des bonnets Antalots ou Arabes de flanelle rouge; d’autres cependant portaient au lieu de cela un autre très étrange, fait de lla peau apprêtée, de la bosse de graisse des boeufs malgaches; cela formait un bonnet de cuir assez bon, sans aucune couture, de la forme d’un chaperon rond ou de caotte. Ensuite venaient les Princesses, les enfants et les soeurs, ainsi que les autres parentes de la famille avec la Reine-mère à leur tête. Suit une troupe de femmes Antancares, derrière lesquelles marchait le bourreau royal Kimbat:y, avec une mince queue de raie à la main. Beaucoup d'esclaves se joignirent au cortége; c'étaient pour la plupart des nègres du Mosambique, nommés Makouas, qui portaient les différents cadeaux et vases à boire remplis de Bes-a-Bes, qui devaient être offerts au Roi mort. Une dizaine d'Antancares en costume de guerre suivaient ensuite et fermaient cet étrange cortége. Le train se mit en ordre et nous nous rendimes à la catacombe, au milieu du vacarme des cornes de boeuf, des tam-tam et des cris des femmes. Selon leur loi les femmes sont obligiées de pleurer ou plûtot de crier, afflgées ou non, et aussitôt que quelques-unes cessent de crier, le bourreau Ximbatzy se rend immédiatement vers elles, en les menaçant de sa queue de raie, de sorte que de peur d’être battues elles se remettent à crier; si elles n’obeissent pas immédiatement, la punition suit à l'instant la menace; de sorte que d’une manière ou d’une autre, elles sont obligées de pleurer ou de crier de la douleur que leur cause cette singulière cravache. Nous enfilâmes, au milieu d’un bruit assourdissant un étroit sentier qui allait à gauche le long d’un vaste bois de palutiviers, et à droite d’une plaine, couverte d'herbe de la hauteur d’un homme. Devant nous s'élevait le mont Ambatou, dont l'aspect est si pittoresque et dont les rochers et les buissons mouillés par la rosée offrent une telle variété de couleurs. Un silence morne y régnait, il semblait que la nature restait stupéfaite à l'ouïe du bruit, que faisaient nos tambours, nos musiciens et les femmes. (à et là on voyait sur des troncs d'arbres, plusieurs Ibis blanches debout sur un pied, comme si elles eussent été empaillées, regarder immobiles le cortège qui passait. Après quelques instants de marche, le train se dispersa, et l'on ne vit bientôt plus qu'une foule irrégulière d'hommes qui couraient pêle-méle. Il semblait qu'on voulût accorder du repos au corps des tapageurs et que chacun désira

aller où bon lui semblait. (C'était absolument nécessaire du reste, car il fallait traverser un petit bois marécageux, et marcher de temps en temps sur des troncs d'arbres, posés sur des rivières ou plutôt sur des canaux petits mais rapides. Il va sans dire que nous profitâmes de cetle circonstance pour admirer les beautés dont nous étions entourées, quoiqu'il nous fut défendu de rien ramasser, puisque cette forêt ou plutôt tout ce qui se trouve aux environs du mont Ambatou est sacré pour le peuple Antankar. Quelle végétation Iuxuriante et magnifique! On voyait aux branches de plusieurs espèces d'arbres à gomme, comme le bézoen et le copal, des plantes grimpantes de l'épaisseur de plus d’un bras,

qui grimpent en replis innom-

brables jusqu'aux cimes les

plus élevées des arbres, et

retombent ensuite pour se réunir

avec les Mimosas épineux et

les belles Malvacées qui occupent l'espace compris entre ces troncs géants. Ailleurs ce sont de superbes fougères

arborescentes et les palmiers

Areca, qui s'élèvent comme

des parasols en forme de cou-

poles au dessus d’eux. Le dé-

ESS \) ; ) ne

licieux parfum que répandent

les nombreuses Orchidées et les Agraecums nous fit d'auant plus de bien qu'autrement l'odeur qu’exhalaient nos noirs en transpiration nous était insupportable. De nombreux oiseaux, une foule d’autres Le Finingo, (Péilopus madagascariensis). animaux nous récréaient pendant que nous traversions la forêt, soit par leurs voix, soit par la magnificence de leur plumage, par leur agilité, ou par la singularité de leurs formes.

! Dans les branches de la cîme d’une espèce de ficus se balancent une foule de pigeons bleus (Pf. madagascariensis) ) et verts (T. australis) *); ceux-ci font entendre

1) Voir Partie II. p. 115. 2, Voir Partie II. p. 117.

de temps en temps un roucoulement modulé et les autres ÿ répondent en choeur par un

bourdonnement sourd.

Sur les branches inférieures des arbustes malvacées et des lauriers se faisait entendre à tout moment l’agréable sifflement semblable à un son d'orgue du Reluvis (D. forficatus) ?) qui chassait d’auprès de lui son compagnon, le beau Gobe-mouches paradis (M. mutata) ?), et la pauvre bêle se voyait forcée d'aller se cacher dans les feuilles d'une magnifique Urania pretiosa. Un peu plus loin on entend dans les branches et les buisons une troupe de Lemurs (L. macaco) *) qui chasse les nombreux Perroquels noirs (P. obscurus) “), de dessus les Flacourtias chargés de fruits, espèce d'arbres à prunes; et les perroquets mis en fnite vont se réfugier en poussant leurs cris rauques, dans les Arecas en forme de éoupoles qui ombragent notre sentier.

Tandis que le long d’un ruisseau, de beaux petits Aleyons bleus (A. vinisioides) ) volaient continuellement çà et là en poussant leurs sifflements aigus, et en observant sur une tige les petits poissons que le courant entraînait, une foule de jolis papillons et de lébulae jouaient parmi les hautes fougères et les buissons de bambous, qui croissaient en grand

nombre ile long du canal.

Le Vintsi, (4/cedo vintsioides).

®7% Le bourdonnement des frelons et des abeilles, ainsi que le chant perçant des cicades

ne contribuaient pas moins à égayer celte magnifique nature.

1): Voir Partie II. p. 79. 2) Voir Partie II. p. 76, pl. 20. 3) Voir partie IL. p. 1. pl. 1. AUTANT 2 le De BE) ht à 2m Ex

ce

Nous poursuivions done notre route au milieu de ces trésors de beautés naturelles’ lorsqu’arrivés près de la pente du mont Ambatou, la foule entière reçut l'ordre de s’arrêter.

Un des anciens adressa à la foule quelques paroles consolatrices qui étaient interrompues par les sanglots continuels et les pleurs de quelques parents du Roi défunt; ensuite, il nous pria d’avoir la bonté, de nous découvrir si nous voulions être témoins occulaires des cérémonies, et de le suivre ainsi vers la catacombe,

Nous nous empressâmes d’obéir, car nous étions trop curieux d'y assister, et nous suivimes la foule, qui continua sa route au son des cornes de boeuf, des tam-tam, et au milieu des cris des femmes.

Cette route s'élevait le long d’une pente escarpée entre une masse de blocs de rochers et des troncs d'arbre tombés; après avoir atteint en quelques minutes, mais avec beaucoup de peine, une espèce de sommet de colline, nous descendimes le long d’une masse de hauts blocs de basalte couverts de fougères, jusqu'à ce que nous fûmes arrivés devant la catacombe. Depuis la moitié du sommet, jusqu'à un peu plus loin que la catacombe, la foule était comme entassée. Les cris des femmes, le bruit des tam-tam et des cornes de boeuf étaient horribles et étourdissants. Malgré ce vacarme, un des anciens du peuple prononça une sorte de discours aux parents du défunt, tandis qu’un des ministres entrait dans la catacombe, pour voir si tout était en bon élat.

Lorsque le discours fut fini, la musique se tut pour un instant, et l’on plaça devant la cataconibe les différents cadeaux qu'on avait apportés, des pots et des bouteilles de bes-a-bes, de la chaux broyée, des feuilles de bétel, du tabac et quelques petits plats de bézoen,; pendant ce temps là, les femmes continuaient à pleurer et à crier. Ensuite on envoya quelques esclaves pour apporter des rameaux verts d’une certaine espèce d'arbre et l’on chercha à faire du feu. C'était difficile car on avait oublié de se procurer les moyens d’eu faire.

Ils voulaient absolument que nous leur en fournissions, car comme blancs, nous devions en avoir. Îls nous causèrent bien de l'embarras. Tous nous demandaient du feu et nous n’en avions pas: nous nous trouvions donc, dans une position assez critique. Heureusement, van Dam, après avoir fouillé dans sa carnassière, trouva un petit morceau d’amadou, et à leur grande joie, on eut du feu au moyen d’un peu de poudre placée sur le bassinet d’un de leurs fusils, près duquel on avait mis l’amadou. A peine eurent-ils allumé un feu pétillant à l’aide de branches sèches, qu'on y jeta les rameaux verts ramassés d'abord. La fumée servit de sacrifice, et non seulement aveugla ceux qui étaient trop rapprochés, mais les menaça encore d’une entière suffocation en sorte que ceux qui célébraient l'anniversaire du grand Roi purent espérer un inslant le revoir bien vite.

Mais heureusement personne ne fut victime, bien que je croie que beaucoup des assistants malgaches eussent été assez fanatiques pour s’exposer à être suffoqués. Lorsque ces cérémonies furent terminées toute la famille du Roi défunt entra dans la grotte, probable-

ment pour y faire une prière et lorsqu'elle en sortit, une salve de coups de fusils fit retentir les montagnes. Nous étions de nouveau en danger, car nous craignions à chaque instant que les vieux fusils, dont la charge était trop forte ne vinsent à éclater. Après ce salut militaire nous quittämes ce lieux funèbre en suivant la même route par laquelle nous étions venus; sans avoir eu le bonheur de visiter l’intérieur de la grotte ainsi que le sépulcre sacré dont l'entrée nous était défendue sous peine de mort. J'aurais bien bravé cette menace pour contenter ma curiosité, mais j'avais trop de respect pour l'hôte royal qui m'avait déjà prodigué des preuves d'estime au delà de toute espérance. Revenus au camp le repas qui était prêt nous remil de cette course fatigante et après avoir fait la sieste sous l'ombrage de magnifiques copaliers nous retournâmes au canot pour faire la traversée à Nossi-Faly avec le Roi, ses frères et les autres princes qui étaient tous plus ou moins sous l'iuflueuce du Bes à Bes. Quelques heures après nous débarquions sains et saufs dans la résidence royale où uous conduisimes notre noble fardeau tout en conservant l'impression de ces cérémonies bizarres. Pendant notre séjour à Nossi-Faly nous primes tous les renseignements nécessaires pour pouvoir entrependre un voyage dans l'intérieur de Madagascar, afin de nous livrer à des chasses fructueuses pour la science. Nous primes nos mesures et nous contractâmes des engagements avec quelques sujets du Roi Indryvouts, lesquels devaient nous indiquer des forêts inexplorées dans les lieux où ils cultivaient leur riz et où ils allaient chercher le bois d’ébène, de pallisandre, de rose, de tec et d’autres bois de grande valeur. Nous étions désireux de faire encore des hécatombes dignes d’un vrai naturaliste avant d’être surpris par la mauvaise saison et il fallait nous hâter à cause des grosses pluies, des orages et des grandes chaleurs qui forment une lempérature brusque et malsane pour les Européens, surtout pour ceux qui doivent encore s’acclimater. D'ailleurs on nous avait conseillé de passer l'hiver à Bourbon ou Maurice afin de ne pas nous exposer à de funestes influences ‘). Nous dûmes nécessairement retourner à Nossi-Bé pour y chercher tout ce dont nous avions besoin pour une absence de quelques semaines dans les forêts et dans des contrées inhabitées. Comme nous ne savions pas encore suffisamment la langue malgasche pour nous aventurer parmi les indigènes sans interprête, ni guide, je fis des arrangements avec S. M. Indryvoutz pour me procurer des hommes capables de me suivre. Je fus assez heureux pour obtenir quatre hommes. Deux d’entre eux, élevés par les missionnaires Jésuites savaient assez la langue française pour me comprendre et me servir d'interprête chez les indigènes; c’étaient le père et le fils qui avaient déjà servi des Européens. Le premier était assez bon chasseur et le second, savait faire la cuisine; en outre, ils ne manquaient pas d'intelligence pour m'aider dans d’autres travaux, telles que la manoeuvre du canot, la construction des tentes ou la confection des caisses d'emballage. Je leur appris plus tard à m'’assister dans la

1) Voir mes Notes, |. c.

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