CHAPITRE I
Départ. — Traversée de Rotterdam au Hävre. — Séjour dans cette ville. — Sainte-Adresse, — Harfleur. — Montevilliers.
C'était par un jour brumeux et froid (le vingt-cinq Novembre 1863), que nous nous embarquâmes sur le steamer hollandais Levant pour faire la traversée de Rotterdam au Hävre, où le navire destiné à nous transporter à la Réunion était prêt à partir. Nous fimes nos derniers adieux à ceux qui nous accompagnaient jusqu'à notre demeure aquatique, et bientôt nous perdimes de vue ces chers parents et ces amis que uous aimions.
Un moment encore je regardai ma ville natale, mais la brume la voila bientôt à mes yeux. Le coeur plem de tristesse je m’assis sur un des barils de pétrole qui encombraient l’avant du navire. Flore et Bato, mes compagnons de voyage si fidèles, s'étaient couchés à mes côtés; et je me livrai à mes réflexions. Je ressentais une tristesse que je ne pouvais exprimer; le but de mon voyage était un pays lointain où plusieurs de mes devanciers étaient tombés victimes de la science, entraînés par leurs courageuses recherches. Ils ne purent résister à l'influence d’un climat si insalubre, dans un pays peuplé d'hommes sauvages et hostiles aux Européens; duquel le géographe français Eu-
gène de Froberville avait dit avec raison: que ni un Marsden ni un Rafles n'étaient nés
encore pour Madagascar. De telles réflexions étaient de nature à attrister un voyageur jeune encore, quittant sa patrie, où il n'avait connu que l'amour paternel et que l'insouciance de la vie. Je me demandais, si je pourrais devenir pour ce pays un Marsden ou un Rafles? et à ces questions qui s’emparaient à chaque moment de mon imagination je répondais en ma faveur, tant j'étais présomptueux. Mais j'avais le coeur plein d’espérance et cela me donnait le courage et les forces pour entreprendre l'expédition périlleuse; de plus que je me rappelais les mots de Commerson, qu'il écrivait au grand astronome
son ami Lalande: Quel admirable pays que Madagascar! Il mériterait seul, non pas 1*
un observateur ambulant mais des académies entières. C'est à Madagascar, que je puis annoncer aux naturalistes qu'est la terre de promesse pour eux; c’est là que la nature "semble s'être retirée comme dans un sanctuaire particulier, pour y travailler sur d’autres modèles que sur ceux auxquels elle s'est asservie ailleurs; les formes les plus innsolites, les plus merveilleuses s'y rencontrent à chaque pas. Le Dioscoride du Nord ”(Linné) y trouverait de quoi faire dix éditions de son système de la nature et finirait »par convenir de bonne foi que l'on n’a encore soulevé qu’un coin du voile qui la couvre. ....” Je me trouvais l'esprit plein d'illusions et d'idées qui voltigeaient plus haut encore que les nues. L'espérance que je nourrissais me fit devancer, mais elle me donnait de la tranquillité au coeur pour braver avec courage les périls et les désappontements, qui devaient accompagner mon expédition. Le mauvais temps m’empêcha de demeurer plus longtemps sur le pont et me fit chercher une place dans la cabine, afin de trouver quelque distraction parmi les autres passagers. Mes chiens Flore et Bato, peu à leur aise, voulaient m’accompagner, mais guidés par leur instinct, ils comprirent très bien, que c’était impossible ici. Full speed!” criait le capitaine, et tandis que le Levant s'avançait rapidement dans la Meuse je descendais dans la cabine pour rejoindre mes compagnons de voyage.
Nous avions peu de passagers à bord à cause de a saison, nous ne pouvions donc pas dire: plus de gens plus de charmes. En comptant nous-mêmes avec une dame et un allemand, nous étions quatre passagers en tout. Notre compagnie de voyage n'était donc pas heureuse. Ces deux passagers n’allaient pas plus loin que le Hävre, où l’une rejoindrait son mari, un marin, et où l’autre chercherait une position quelconque. Je fusse plutôt resté sur l’avant-pont, avec mes quadrupèdes, si le temps avait été beau, que dans la cabine, où toute la compagnie était assise sur les coussins sans faire le moindre mouvement, sans dire un seul mot. Moi qui avais besoin de distraction! Heureusement que l'heure du dîner approchait. Le premier maître, qui était descendu après moi, commanda au maître-d'hôtel de servir le dîner et de lui donner un verre de bitter hollandais. A peine en eut-il avalé le contenu qu'il regarda d'un oeil sevère notre compagnon allemand, qui fumait tranquillement sa longue pipe: ”Dites-moi, Monsieur, que faites-vous ici; vous qui venez de prendre une place pour la cabine de seconde classe ?”.…. "da, aber dah ist es so kalt, und dah bin ich allein” lui répondait l'Allemand. Oui, ce n’est pas mon affaire !”” lui dit le maître d’un ton ferme. Si vous voulez rester ici vous paierez plus, ou sans cela je vous ferai mettre à la porte.” Ja, das kann ich nicht thun, ich habe so viel geld nicht bei mir” fut la réponse de l'Allemand, qui frappait tranquillement la cendre de sa grosse pipe. Eh bien, alors je vous prie de vous rendre à votre cabine sur l'avant et de quitter la nôtre,” lui dit le maïtre brusquement, comme son ultimatum. Et l'Allemand se leva tranquillement, comme toujours, et monta l'escalier du pont. Cet événement me procura quelque distraction. Je tâchai
DS
d’attendrir le maître en faveur du pauvre diable, et afin qu'il lui fût permis de rester chez nous, puisqu'il y avait assez de place et que nous y donnions tous notre consentement. Monsieur,” me dit le maître je lui donnerais volontiers la permission, mais je connais cette espèce d’Allemands. Je sais qu'il a assez d'argent, mais qu'il tâche de voyager pour rien, et de vivre au compte de ma bourse.
Le maître n'était pas un homme facile à attendnir, car lorsque je lui dis: Cet homme a du chagrin, il pleure,” il me répondit: C'est de la sottise, Monsieur; ces larmes, ce sont des larmes de caïman.” Je finis dont vite cet entretien, voyant bien que cela n’aboutirait à rien.
Le marin est partout le même, bref et énergique d'expression, et trop souvent entêté, quoiqu'il ait bon coeur, sous des formes grossières. Le steamer qui avançait assez bien portait sur Hellevoetsluis, où il demeura la nuit pour prendre le lendemain la mer. La brume qui n’avait pas cessé de voiler le ciel nous empêchait de continuer notre route, lorsque nous nous trouvâmes entre les nombreux bancs de sable qui rendent la navigation si dangereuse dans ces eaux peu profondes. Notre pilote voulait justement jeter l’ancre lorsque les premiers rayons du soleil, rouges comme des flammes, vinrent traverser les nues épaisses, et nous firent voir notre position, que nous reconnümes pour la pointe de Goedereede. A quelque distance je pouvais alors distinguer à l’aide de mes jumelles
de marine sur un banc de sable une vingtaine de phoques (Phoca vitulina), auxquels
nous aurions certainement donné la chasse, si le temps n'était pas devenu beau de plus en plus, de sorte que nous pûmes lever l’ancre à peine plongée dans les sables et continuer notre route. Il était curieux de voir avec quelle adresse notre pilote conduisait le Levant entre les bancs de sable qui encombraient l'embouchure de la Meuse, et de voir les bandes de mouettes (Larus canus) qui suivaient avec des cris perçants les bateaux pêcheurs de Pernis pour se régaler des petits poissons qu'on jetait hors des filets. Plus loin j'aperçevais aussi les grandes mouettes (Larus marinus) et des macreuses (Anas fusca) qui nageaient tranquillement sur les flots. Lorsque l'heure du déjeuner arriva, l'odeur des pommes de terre frites qui avec des beefsteaks ornaient la table, me donnait de ces mets excellents un dégoût qui me faisait mal à la tête; les yeux me tournaient en voyant l'appétit des autres convives, et cette vue seule me rendait malade. J'avais la première attaque du mal de mer, qui m'obligeait de me rendre en toute hâte sur le pont pour me débarrasser de ce qui maltraitait mon corps. Mon seul remède fut un morceau de pain sec avec du fromage, que j'avais eu l’idée d’emporter avee moi sur le pont.
Il n’est pas agréable de se trouver mal ainsi, surtout quand les marins se moquent de vous, en vous disant: ”Un garcon hollandais malade à bord, quelle sottise! c’est bon pour les rats terrestres, mais pour des surmulots et des canards comme nous, c’est honteux! Une tasse de café très fort me remit dans mon état normal et je me félici-
lais de la bonté que Neptune avait eu pour moi. Nous pouvions à peine distinguer la côte belge, mais tout le soir et la nuit nous vimes la côte d'Angleterre éclairée par des phares de différentes couleurs. La nuit était froide, le ciel couvert de nuages, pas une étoile ne se montrait, à peine la lune venait-elle de temps en temps jeter une faible lumière sur les bateaux pêcheurs que nous passions, tandis que la variété de couleurs sur les flots peu agités produisait un effet tout particulier, et me fit remarquer plusieurs fois des objets blanes, que je croyais l’écume des vagues; le pilote à qui j'avais demandé ce que c'était me dit, que ces objets blancs n'étaient rien autre chose, que des oiseaux de mer, qui dormaient sur l’eau. Je ne pouvais le croire, mais lorsqu'il me l’indiqua en s’écriant: Voilà de nouveau un fou! je vis un oiseau qu'on appelle dans la science: Sula bassana, dormir sur les flots avec la tête cachée sous les ailes à l’instar des canards. Plusieurs fois le navire passa au milieu d'eux, sans qu’ils bougeassent ou qu'ils se dérangeassent. Nous nous trouvions alors à la hauteur d'Ostende; l'obscurité de la nuit it place à l'aurore, lorsque nous vimes les côtes françaises el anglaises à la hauteur de Calais et de Dover, dont l'aspect était bien différent. Derrière les collines de la côte française s'élevait majestueusement le soleil qui colorait tout le paysage sur lequel il se montrait d'un rouge éblouissant, avec lequel les teintes gris-verdâtres des roches anglaises nous offraient un contraste très visible. Les oiseaux dormants, il n’y a qu'un instant, se montrèrent alors dans la force de la vie, en bandes de quatre à six individus. Ils volaient comme les cigognes haut dans l'air en décrivant des cercles, en se tenant pendant quelques instants debout contre le vent. De cette hauteur ils épient les poissons qui se présentent à la surface de la mer; aussitôt qu'ils en aperçoivent un, ils se laissent tomber soudainement comme un éclair sur leur proie en fermant les ailes; cette chûte produit un bruit comme si l’on jetait une pierre dans l’eau. Souvent ils demeurent pendant une minute sous l’eau et en sortant ils reprennent leur vol circulaire pour recommencer la pêche. Il était remarquable que parmi la quantité de Sula’s qu’on voyait il ne se trouvait que des oiseaux dans leur robe de plumes parfaites. Ces oïseaux sont aussi nommés par nos matelots voleurs de harengs. Lorsque nous les vimes nous étions arrivés à la hauteur de Fécamp où nous marchions parmi une flotte de bateaux qui pêchaient ici des huitres; au même moment nous passimes le steamer Ary Schefler, avec lequel nous échangeâmes par les pavillons nos derniers adieux à la Hollande. Dans l'après-midi nous vimes encore des oiseaux plongeurs, c’est-à-dire des Alca torda, qui se plaisaient à se bercer sur les flots, mais craintifs de nature, ils plongaient à l'instant même au moindre bruit du vapeur, pour paraître de nouveau à une assez grande distance derrière le navire. Ils volaient comme les poules d’eau en ligne droite. Quelques moments après se présentaient encore des marsouins (Delphinus phocaena) qui poursuivis par une bande de mouettes se jouaient en sautant hors de l’eau. Vers le crépuscule quelques oiseaux de terre (Fringilla coelebs) parmi lesquels j'observais une
Loxia curvirostra vinrent se poser dans les cordages. Ils étaient de bon augure pour notre arrivée, car peu de temps après le pilote français qui devait diriger le Levant dans le port du Hävre monta à bord. Le contraste entre celui-ci et notre pilote hollandais était frappant; car l’un avec son habillement fantastique, ses chaussettes rayées de couleurs et les souliers vernis, différait de l’autre avec son gros paletot ses hautes bottes de mer et son chapeau en cuir, comme un oiseau de paradis d’un ours polaire. Nous avançàmes lentement entre les nombreux navires, qui nous entouraient le long de la côte rocheuse, qui éclairée par le feu du phare, donnait un aspect riant. Les deux pilotes rivalisaient pour conduire le navire sain et sauf dans le port, en criant tour à tour au maître mécanicien: un coup en avant! un coup en arrière! stoppen! etc.» jusqu'au moment où le Levant s’élança avec une courbe élégante entre les deux môles de pierres qui forment l'entrée du port du Hävre. La nuit était obscure; la ville nous offrait une vue pittoresque; les sommets des rochers de Saint-Adresse couverts de nombreux réverbères à gaz la paraient d’une robe magique et faisaient penser à une feu d'artifice.
A huit heures nous mettions pied à terre dans cette ville commercante de France. Une quantité de magnifiques magasins de luxe ornaient les rues que nous traversämes pour nous rendre à l’Alcazar afin d’y passer la soirée. Nous enträmes dans un édifice bâti en style moresque, avec des murailles et le plafond peints de diverses couleurs éclatantes, richement éclairé par le gaz et des lanternes orientales. Le parterre était rempli d'une foule de monde qui appartenait à la fois au genre patricien et au genre plébéien. Dans les loges on voyait une quantité de messieurs et de dames, parmi lesquelles plusieurs gentilles filles, parées de dentelles, de mantilles où de shawls, montraient leurs charmantes figures. Des jeunes gens armés de cannes, de parapluies et couverts de lorgnettes flânaient comme des papillons et voltigaient autour de ces fleurs pour reconnaître les fraîches de celles qui étaient déjà un peu fanées. Nous nous amusämes de la vie indépendante de ces jeunes gens et primes place parmi l'assemblée, pour entendre avec empressement la musique animée de l'orchestre, en regardant de temps en temps l’élégante société. Il était à peu près minuit lorsque nous quittimes ce temple des plaisirs pour retourner à bord du Levant. Nous fimes nos adieux au pilote français qui nous avait servi de guide, en lui disant: au revoir! mais jusqu’à présent nous ne l’avons pas revu. On nous avait accordé le logis à bord, aussi longtemps que le navire demeurerait dans le port; ce qui nous était très agréable, parce que nous pouvions rester alors plus longtemps en société de nos compatriotes. Le lendemain le commis de mon correspondant vint à bord prendre soin de notre bagage et pour nous conduire au navire sur lequel nous avions pris passage pour l'ile de la Réunion. C'était une barque à trois mats de cinq cents tonneaux appelée Polymnie, qui attendait seulement un vent favorable pour mettre à la voile. Justement comme nous voulions monter
à bord, le capitaine M. Ferdinand Regnier vint à notre rencontre pour nous saluer et nous dire que le départ du navire tarderait encore de quelques jours, ce que nous trouvâmes naturellement très désagréable. Mais nous profitämes néanmoins de l'occasion pour visiter la ville en tous ses détails.
En quittant la Polymnie qui se trouvait dans le bassin du commerce, parmi un grand nombre d’autres navires de toutes les nations, nous fimes une promenade le long du beau quai qui l'entoure et qui est bâti de maisons régulières servant la plupart de magasins, de bureaux et de boutiques. Aux coins des rues aboutissant au quai nous vimes des ouvriers qui se régalaient de grosses huîtres, ce qui m'étonna fort, parce que dans notre pays, ce mets excellent est consommé en général par les personnes riches; mais le prix si bon marché ici est cause, que les gens pauvres peuvent en manger tant qu'ils veulent. Ces huîtres étaient moitié plus grandes que nos huitres de table, celles de l'île de Texel, mais la chair n'en était pas si fine et n'avait pas la même délicatesse de goût. On les nomme ici des huîtres de la rade, mais les ouvriers les connaissent sous le nom de pied de cheval, très probablement à cause de la forme d’un sabot de cheval. Les naturalistes qui établissent si volontiers des espèces nouvelles auraient pu leur donner depuis longtemps le nom d’Ostrea edulis major. Le prix moyen de ces mollusques est de deux francs la centaine; les ouvriers payaient la douzaine quatre sous. On les mange cuits, étuvés, conservés ou crus. Les bateaux qui pêchent ces huîtres sont en grande partie originaires de la petite ville voisine de Honfleur et du bourg de Trouville, et se rendent pour la pêche à quelque distance du Hâvre à la hauteur de Fécamp, Boulogne, Dieppe ete. Tandisqu'en me promenant les huîtres m'intéressaient d’un côté, c'étaient de l’autre côté du bassin du commerce les petites mouettes (Larus canus) et (Larus tridactylus), qui apprivoisé comme nos canards domestiques nageaient tranquillement ou volaient en criant entre les navires. Nous traversämes la place Louis XVI, ou se présentait à notre main droite le théatre et devant nous plusieurs cafés, parmi lesquels se distinguait le café des Arcades. Nous ne le visitämes pas pour le moment, mais nous tournâmes nos pas vers la rue de Paris, une rue élégante et très fréquentée, avec de magnifiques boutiques, magasins et hôtels aux deux côtés. Partout règnait ici une vie pleine d'activité. Des omnibus attelés de quatre ou de six chevaux encombraient à chaque instant la rue, ce qui nous fit marcher sur le trottoir, pour ne pas être renversés par les voitures de toutes sortes. Enfin nous arrivämes au bout du trottoir devant le Musée, but principal de notre promenade. Avant d’y entrer nous regardâmes premièrement les statues en bronze des deux hommes célèbres Bernardin de Saint-Pierre et Casimir Delavigne, qui se trouvent à côté de la porte principale. Ces statues sont faites dans une pose assise, par le grand artiste David (d'Angers).
Ce bel édifice a deux étages, et sur la terrasse qui s’y trouve sont placées deux lignes de colonnes de l’ordre ionien et de l’ordre corinthien, qui donnent à la façade un aspect imposant,
La façade est ornée de quatre statues représentant la peinture, l'histoire, la science et la sculpture, ainsi que deux figures en bas relief représentant le commerce et la navigation. L'intérieur du bâtiment contient à chaque étage un grand salon et quatre galeries. Avant d'arriver au premier élage, on voit au rez de chaussée pavé de marbre blane quelques objets de sculpture, parmi lesquels une Madeleine de Gayrard et une Psyché d'Oudiné sont remarquables. La collection zoologique ne se trouve que dans deux galeries, qui toutes deux sont ornées par les bustes de deux naturalistes français bien connus, l'abbé Dicquemare et Charles Lesueur, qui sont nés au Hâvre. Ces galeries contiennent aussi des objets paléontologiques et géologiques, ainsi que la collection de coquilles de M. Lesueur et celle de coléoptères de M. Lennier. Le dernier offrit cette riche collection lors de l'installation du Musée, à condition que son fils Gustave Lennier en aurait la surveillance. Avant qu'on le nommât conservateur, il fit un voyage scientifique au Sénégal.
Si l’on jette un coup-d'oeil sur la collection zoologique, on remarque qu'elle est bien pelite. Le plus intéressant est la partie ornithologique, parce qu’on y trouve des oiseaux très rares, qui pour la plupart proviennent du voyage de MM. Lesueur et Péron. Je remarquai parmi ceux-ci quelques-uns, qui suivant M. Gustave Lennier étaient indécrits, mais qui avaient peu de valeur pour la science, parce qu'on ne savait au juste de quel pays ils étaient natifs. Parmi les perroquets je vis deux Psittacus seneyalus, qui suivant M. Lennier étaient originaires de Madagascar, mais cela n’est pas certainement encore prouvé Jusqu'ici, et il serait même douteux que cette espèce de l'Afrique occidentale habitât l’île de Madagascar. Parmi les mammifères qui attirèrent mon attention se trouvait une petite espèce de lion, peut-être Leo persicus, avec la crinière épaisse et foncée, ainsi que deux morses (Trichechus rosmarus) qui à ma surprise venaient suivant l'étiquette du Cap de Bonne Espérance, ce qui était certainement une erreur, parce que les morses suivant notre connaissance ne se trouvent que dans les mers polaires boréales. Si on les avait observé dans les mers polaires méridionales, il serait encore possible qu'on les trouvât au Cap de Bonne Espérance. Au reste, la partie zoologique n'offre que peu d'intérêt aux naturalistes. Il est bien dommage cependant que la partie ornithologique ne soit pas classée à la hauteur de la science et que les objets des différentes classes soient placés pêle-mêle.
La réponse à la question que j'adressai au conservateur à ce sujet, fut que le Musée était installé plutôt pour le public que pour l'homme savant. Il est done aisé de comprendre qu’il est très difficile d'en donner ainsi un aperçu détaillé. Puis on y trouve une collection de tableaux qui sont pour la plupart des peintures médiocres. Le salon où ils sont exposés est orné des bustes de l'Empereur Napoléon HI et, l'Impératrice Eugènie sculptés par M. Barre. Ce salon est entouré de trois côtés par des galeries, dans lesquelles on trouve une bibliothèque publique de près de 30,000 volumes, ainsi qu'une
petite collection archéologique. La bibliothèque est surtout riche en livres théologiques, provenant presque fous des monastères supprimés au temps de la révolution, mais la collection archéologique à laquelle on a joint des boulets et des bombes russes, pris sur l’ennemi du crimée, est peu intéressante.
Après avoir pris congé de M. Lennier qui nous avait reçu gracieusement, nous nous rendimes à bord par le même chemin que nous avions déjà parcouru. A peine le diner fini, nous dirigeñâmes nos pas vers le café des Arcades, pour lire les journaux et nous fortifier d'une bonne tasse de café noir, et nous rendre ensuite de nouveau à l'Alcazar.
Le lendemain nous fimes un petit tour au village de Saint-Adresse, lequel est situé à un grand quart-d'heure de la ville. L'aspect en est magnifique, par sa position sur la côte rocheuse qui domine la Manche. Ce village est entrecoupé par de petits vallons couverts çà et là de bosquets; excepté ces parties qui sont pour la plupart les jardins des villas, la verdure y est rare. Pour le reste le sol rocheux n’est couvert que d'un simple tapis de gazon. Pauvre comme la flore, la faune n’est pas mieux partagée. Comme notre visite avait lieu en hiver, je me figurais bien ne pas voir beaucoup de sibier, et ce que nous en vimes ne méritait pas la peine d’en faire mention. Je voulais néanmoins savoir s'il y en avait en effet autant que je supposais, car celui qui voyait le paysage, où nous nous trouvions, comme chasseur, aurait dit que sur ce terrain il devait y en avoir assez. Comme nous étions fatigués, nous primes notre route le long des phares, afin de nous reposer un peu chez le garde-chasse qui tenait à cette hauteur un cabaret; de plus je voulais lui demander quelle espèce de gibier se trouvait dans ces contrées. Suivant lui, il y avait peu de gibier à course, qu'on chassait trop, ce qu'on y trouve ce sont quelques lièvres, quelques lapins, puis des cailles et des perdrix, quelquefois des perdrix rouges, des alouettes; et dans les parties basses le long de la Seiue beaucoup de râles (Rallus aquaticus), des bécassines, des râles de genet (Crex pratensis), des marouettes (Gallinago porzana), ainsi que quelques bécasses; aussi presque tous les petits oiseaux de l’Europe se trouvent ici à leur passage vers le midi.
LA
Nous avions fait cette petite promenade en société de M. B'* jeune créole de l'ile de la Réunion, avec lequel nous avions fait connaissance comme futur passager à bord de la Polymnie. Il était venu en France pour chercher une épouse qu'il avait trouvée à Saint-Adresse, dans une charmante personne, laquelle nous saluions aussi comme notre passagère. Notre chienne Flore eut aussi le bonheur de faire connaissance avec le beau Tee, un fort joli chien de la race vendéenne, qui appartenait à M. B°*, et qui devait compter parmi les passagers quadrupèdes à bord. Celui qui est chasseur comprendra facilement que j'étais bien aise de voir ma Flore se marier avec Tec, parce que j'aurais besoin de bons chiens dans mes excursions de chasse à venir, que je pouvais avoir
maintenant de bonne race et à bien bon marché. M. B‘*. était aussi bien content de
recevoir une chienne dans les veines de laquelle coulait du sang hollandais. Cette promenade nous avait diverti à merveille, dans une contrée si agréablement située, que nous voudrions bien y revenir, mais alors en été, parce que l'hiver y est froid et rude. En été cet endroit appartient aux plus agréables contrées du Hävre. La reine-mère d'Espagne Christine paraît s’y plaire aussi, du moins elle réside pendant la saison d'été à la magnifique villa, qu'elle possède là. Pendant la belle saison, elle préfère le climat de Saint-Adresse à celui de Madrid; ce qui n’est pas surprenant, puisqu'elle trouve dans ce lieu le repos loin de la cour, et en outre les impressions agréables du nord de la nature française, qui diffère tant de celle de l'Espagne. Autrement la reine se serait installée dans une villa à Bayonne, où elle aurait pu respirer aussi l'air de la France, mais elle savait trop bien que là le ciel est voilé par les nuages de Castille. C'est pourquoi la princesse prend les bains de mer avec plus de plaisir à Saint-Adresse qu'à Bayonne. L’ondulation plus courte des flots de la Manche paraît faire un meilleur effet que celle des flots de la Gascogne qui est plus longue. Mais ce n’est pas cela seulement qui lui rend plus agréable son séjour à Saint-Adresse; dans le type bayonnais, elle retrouve trop son genre, elle aime mieux se voir entourée par les belles Normandes blondes. Durant la saison des bains, Saint-Adresse est visité aussi par un grand nombre d'étrangers. Souvent le nombre des visiteurs s'accroît tellement qu'il n'y a pas assez de maisons pour les loger. Les personnages les plus distingués doivent alors se contenter des demeures malpropres et humides de la rue d'Efretat et sont obligés de les louer à des prix exorbitants. Au bout de cette fameuse rue s'élève au côté gauche, la villa de la reine Christine, qui suivant les connaisseurs est bâtie sur un sol mouvant ce qui est très dommage, car qu'on y jouit d’une belle vue. A quelque distance le chemin se divise en deux routes, dont l’une, qui se trouve au côté droit, est entourée de jolies maisons de campagne. Elle conduit au village même de Saint-Adresse, où l'étranger ne remarque pas grand'chose d'intéressant. Suivant M. Morlent, Saint-Adresse appartenait au 183% siècle à la famille Vitanval, dont le chef nommé Noir Pel fit bâtir au milieu du vallon un petit château fort où Charles Il et Catherine de Médicis séjournaient, pendant que le Hävre se trouvait entre les mains des Anglais. De là nous primes le chemin qui conduisait aux phares de la Hève; et que je recommande aux visiteurs, parce qu'on y jouit à chaque instant, en montant du vallon vers la Hève, de magnifiques vues sur le Hâvre, l'embouchure de la Seine, les rochers escarpés et la mer. En se promenant le long de la côte on remarque premièrement les deux phares carrés, qui sont éloignés l’un de l’autre d'environ 85 mètres et qui s'élèvent 20 mètres au-dessus de la surface de la mer. Ils sont pourvus d’un feu électrique immobile, qui indique aux marins à une distance de 20 milles en mer la position du port du Hävre. Un escalier de deux cents marches conduit à la plate-forme, de laquelle on a de la tour méridionale une vue pittoresque sur les alentours. À quelque distance de ces édifices on voit une
chapelle nommée Notre-Dame des flots, et bâtie en style gothique, où les marins vont souvent porter leurs offrandes et faire leurs prières, après être débarqués sains et saufs. À côté de cette chapelle on voit un monument connu chez les Hävrois sous le nom de Pain de Sucre, qui représente un mausolée ressemblant en grand beaucoup à un oeuf placé dans une écale. Ce monument bizarre fut élevé par la veuve du contre-amiral Lefèvre-Desnouettes, en souvenir de son époux qui perdit la vie en mer. A quelque distance de là on a une belle vue sur la côte escarpée dont le sein renferme encore iant de trésors scientifiques. A présent encore elle offre au naturaliste un riche terrain d'exploration pour les études paléonthologiques, quoique on doive déjà beaucoup de fragments fossiles remarquables aux recherches zélées du savant Ch. Lesueur, dont les restes mortels reposent non loin du lieu de ces explorations dans le petit cimetière de Saint-Adresse. Après avoir fait visite à l'épouse de M. B°*, qui habite avec ses parents une jolie villa dans ces charmantes contrées, nous retournâmes à bord, où nous ren. contrâmes notre correspondant. Celui-ci nous fit part que les douanes exigeaient l’ouverlure de nos vingt-quatre malles, avant qu'on les embarquât sur la Polymnie. Nous fimes très étonnés de cette exigence, qui nous contrariait beaucoup; nous allâmes donc à la douane, pour déclarer qu'il n'y avait pas d'objets soumis aux droits dans nos caisses, et pour demander la permission de les embarquer sans les ouvrir. Après quelque discussion, les employés donnèrent leur consentement, excepté pour celles contenant des livres et des armes, quoique je leur assurais qu'elles ne renfermaient que des livres scientifiques et des armes de chasse Ils nous firent savoir alors que le directeur seul pouvait nous donner cette dispense; et en montrant à cet employé en chef nos lettres ministérielles, il nous donna la permission de tout embarquer sans visite, fort heureusement, car toutes nos caisses en renfermaient d’autres en fer blanc qu'il aurait fallu dessouder et ressouder ensuite, ce qui nous aurait été très désagréable. En peu de pays les douanes nous auraient montré une telle obligeance, et je suis encore reconnaissant des bontés de l'autorité française à notre égard. Le lendemain notre hôtel aquatique, le Levant, partait pour Rotterdam, ce que nous trouvions fâcheux parce qu'alors nous devions prendre congé de nos compatriotes et chercher une autre demeure à terre. Heureusement nous fûmes dédommagés en faisant la connaissance de M. van Houten, un Hollandais fort aimable, qui nous témoigna beaucoup d'amitié pendant notre séjour dans cette ville. Nous vinmes donc nous établir à l'hôtel de Normandie, où nous demeurämes jusqu’au départ de la Polymnie. Après notre installation nous fimes une promenade dans la rue de Paris pour visiter la poissonnerie, qui est non seulement bien située mais aussi bien organisée. Les grands crabes nommés par les habitants Tourteaux (Cancer pagurus) attirèrent mon altenion. On les vendait ordinairement un demi franc; quoiqu'il y en eût aussi qui pesaient cinq à Six livres et qui coûtaient de deux à quatre francs. Nous vimes aussi de magnifiques homards et beaucoup d'espèces de poissons de mer; parmi lesquels je
remarquai une quantité de requins, connus chez les poissardes sous le nom bizarre de chiens de mer. Ces poissons sont mangés en général par la population ouvrière et paraissent être un mets nourrissant. On ne vend pas seulement des requins à la poissonnerie, mais On en voit aussi sur des brouettes en grandes quantités, dans les rues populeuses, où les poissardes les vendent en détail, en criant à tue-tête: chiens de mer! chiens de mer!
Il paraît donc qu'il y a peu de gastronomes parmi le peuple du Hâvre, car chez nous les pêcheurs ne les pêchent jamais pour les mettre en vente aux poissonneries ou ailleurs, parce que la population hollandaise aurait une répugnance pour ce mets. Il serait certainement à désirer qu'on fit connaître au peuple chez nous cette nourriture substantielle, et je crois en effet qu’une fois qu'il en aurait goûté, il en achèterait volontiers. Le 4 Décembre nous visitâmes les petites villes du voisinage, Harfleur et Montevilliers, par un des omnibus qui stationnent sur la place Louis XVL Je n’ai pas besoin de dire que la saison ne nous était pas favorable pour voir la beauté des paysages. Les contrées que nous traversions en voiture quoique dans leurs tapis d'hiver étaient pittoresques; ce qui donnait à supposer qu’elles devaient être charmantes en été. Bientôt nos chevaux blanes de Normandie nous eurent conduits à Harfleur, villette située agréablement sur la Lézarde à peu de distance de la rive droite de la Seine, au pied des collines boisées dans un vallon fertile. Cette villette était autrefois, suivant l’histoire, un des principaux ports de commerce de la Normandie, et entretenait sous le règne de Charles V un commerce très-étendu avec Gênes, le Portugal et l'Espagne, mais vers la quinzième siècle, le port fut tellement ensablé que les navires de commerce ne purent plus y entrer. Tandis que Harfleur approchait de son déclin, le Hâvre s'élevait alors, et devint par l'accroissement de son commerce et de sa navigation le premier port et la principale ville marchande de la Normandie. Ce qu'il y a de plus remarquable à Harfleur c’est le clocher de l’église Saint-Martin, lequel est connu comme un chef-d'oeuvre d'architecture. Quelques savants prétendent que Harfleur serait bâti sur les fondements des ruines de l'ancien Carocotinum, dont parle Antoninus dans sa relation de voyage. Cette supposition est admissible en tant qu'on a trouvé dans les collines du voisinage des fondements d’édifices romains. Après une courte halte dans cette petite ville, nous poursuivimes notre route avec nos chevaux vigoureux, vers la ville de Montevilliers. Le paysage que nous avions devant nous était charmant. Le chemin qui montait peu à peu, après avoir passé sous le pont du chemin de fer, serpentait sur le côté droit de la Lézarde bornée à l'Ouest par un vallon magnifique et à l'Est par des collines boisées. Le joli château de Colmoulins, situé sur une colline au milieu d'un forêt, était splendide à voir. On nous raconta que les grands salons de ce château renfermaient des tableaux de grand prix peints par des maîtres illustres, ainsi qu'un lit en bois qui avait appartenu au grand
amiral français Jean Bart. Après avoir passé ce château, on a devant soi une suite de
lerres labourées, de forêts épaisses et de prairies élevées parmi lesquelles on aperçoit dé loin au milieu d'une forêt la pointe grise du clocher de Montevilliers. Quatre pies, un geai, quelques corneilles, des pinsons et des mésanges, se firent voir à l'oeil de l'orniihologiste dans ces contrées fertiles avant d'arriver à Montevilliers. Midi était déjà sonné, lorsque nous entrâmes dans la ville, et comme cette heure nous convenait pour déjeuner, nous nous régalämes de bons beefsteaks, qu'on nous servit avec une bouteille de vin, dans le premier café venu; après avoir satisfait notre estomac, nous commençâmes notre promenade par les principales rues. Pour un archéologue cette promenade aurait été lrès instructive parce que la plus grande quantité des maisons datent du commencement du 16° siècle. Ce qu'il trouverait plus curieux encore, ce seraient les débris et les rumes couvertes de lierre d'un mûr de clôture, qui entourait la ville au 7° siècle. Les fossés desséchés sont changés en jardins potagers, et il est fort probable que les archéologues en les fouillant trouveraient parmi les navets et les carottes quelques antiquités de grande valeur. Puis on remarque encore les ruines d’une prison, dont la porte principale a échappé aux mains destructives du temps, ainsi qu'une vieille tour située au milieu d’un (orêt, dans laquelle on raconte que le roi Louis XI aurait dormi. L'église catholique romaine contient aussi beaucoup d'objets d’ancien art. Elle consiste en deux parties principales dont la première, qui porte le nom de Notre-Dame et qui était destinée à l'oflice des ecclésiastiques de l’abbaye, date du 9° siècle. La deuxième partie se nomme Saint-Sauveur et fut jointe dans le 16° siècle à celle de Notre-Dame, pour l'office des religieux et des religieuses de la paroisse. Plusieurs choses intéressantes y peuvent occuper pendant longtemps l’homme qui se voue à la science de l’archéologie. Les plus jolis objets de sculpture ancienne dans cette église sont deux colonnes à chapitaux, dont l'une représente une femme dont la tête est couverte d’un voile et le corps terminé par une queue de poisson, de sorte qu'on croirait en effet voir une sirène réelle; et l’autre un homme ailé à cheval sur un monstre. Je ne puis m'imaginer pourquoi on a placé de telles difformités dans un temple Chrétien; peut-être elles servaient jadis comme épouvantails diaboliques pour les fidèles. On nous racontait qu'on a découvert, lorsqu'on lit quelques restaurations ici, un tombeau du 17° siècle lequel contenait une centaine de squelettes, ainsi que deux grandes urnes avec des ossements et plusieurs morceaux d’ardoise, sur lesquels étaient gravés des noms et des dates relatives à ce siècle. Cette collection d’ossements, ou comme dit un écrivain français, ce trésor archéologique se trouve dans la bibliothèque de la ville à Montevilliers. Pour ceux qui étudient l’osiéologie et l'archéologie cette collection a quelque intérêt, puisqu'elle provient d'une cent cinquantaine de religieuses, qui ont terminé leur vie pieuse dans l’abbaye; parmi les débris se trouvent .plusieurs squelettes, dont la structure indique, suivant les asserlations de certains savants, soi-disant imitateurs de Gall et de Lavater, qu'ils ont appartenu à de belles femmes. Ceux qui aiment à admirer les restes de cette beauté humaine
peuvent voir en même temps une collection de 1500 volumes; ce qui n’est pas peu de chose pour une villette comme Montevilliers. Dans l'après-midi nous quittämes l’ancien bourg pour retourner au Hävre. Je regrette que nous n’ayons pas eu avec nous un archéologue, autrement j'aurais pu me faire raconter plus de ces affaires anciennes, et alors notre promenade aurait eu peut-être quelque valeur pour MM. les antiquaires. Il y avait encore beaucoup de choses remarquables à voir pour nous dans les environs du Hâvre, mais le désir de voir arriver le jour de notre départ pour la Réunion l’emportait. Chaque matin le coeur nous battait d’impatience de ce long séjour dans ce port; mais néanmoins nous fümes très contents de n’avoir pas encore pris la mer, lorsque nous fûmes témoins le 3 Décembre d’une tempête violente et que nous vimes ce spectacle d’une beauté épouvantable et terrible. Mais après la tempête vint le calme, ce que nous éprouvâmes aussi, car trois jours après le mousse de la Polymnie vint fout à coup nous dire qu'elle était prête à partir. On peut se figurer notre panique, lorsque nous apprimes que le navire se trouvait déjà amarré au bateau à vapeur qui devait le conduire en mer, et que tous les passagers excepté nous étaient aussi à bord. Avec la plus grande promptitude possible nous emballâmes notre bagage, payämes nos comptes et suivimes le mousse. En dix minutes nous étions arrivés au quai où se trouvait le navire dont le pont était encombré d’une multitude de gens de toute espèce. Le capitaine et les passagers nous attendaient avec impatience. Pas une planche, pas un escalier, pas une corde, pour monter à bord; nous fümes obligés de grimper par le bastingage à l’aide des mains et des pieds. Toujours encore sous l'impression de notre départ préeipité, nous élions témoins des adieux touchants de quelques passagers à leurs parents, amis et connaissances, ce qui nous afttristait, parce qu'aucun des nôtres n'était là pour nous tendre la main ou nous dire un dernier adieu. Mais le bruit qui nous entourail de tous côtés étouffa pour quelques instants cette impression pénible. J'étais comme plongé dans un rêve, en me trouvant ainsi tout-à-coup parmi tant de gens avec lesquels je devais vivre pendant quelques mois, mais à peine fümes-nous quelques minutes à bord que parents, amis et connaissances de nos passagers quittèrent le navire en criant: adieu! à revoir! et le steamer se mit en mouvement pour remorquer la Polymnie en pleine mer. Remis un peu de notre embarquement précipité, je voulus faire connaissance avec nos passagers, tandis que M. van Dam se chargeait d’arranger nos cabines. Pendant ce temps la Polymnie avait quitté l’eau douce pour l’eau de mer et venait de mettre le cap au sud, lorsque tout-à-coup le navire fut accosté par plusieurs chaloupes, dans lesquelles se trouvait encore le chargement le plus nécessaire à notre voyage; c’est-àdire les matelots. La Polymnie n'avait pas encore quitté les amarres du steamer pour se confier au sein de Neptune que ces gens joyeux se hâtaient de monter des chaloupes sur le navire en mouvement et de relever les agréeurs, qui nous avaient servi jusqu'ici d'équipage. Les gais matelots chargés de leur bagage grimpaient comme des singes
le long du bastingage, tandis que les agréeurs un peu moins alertes dans leurs mouvements se laissaient glisser dans les embarcations. À peine les matelots agiles étaient-ils à bord qu'ils montèrent dans la mâture et sur les vergues, déroulèrent les voiles, hissèrent les focs, les voiles de misaine; et la brigantine au commandement du capitaine, placé sur la dunette, déployant ses ailes s'élança vers le sud. Nous étions en roule pour notre expédition.