‹ Recherches sur la faune de Madagascar et de ses dépendances (volume 2)Chapitre 3 sur 33 · CH'AP INR 'E ET · texte numérisé non relu

CH'AP INR 'E ET

La traversée du Hâvre à Saint-Denis. — La capture des Pyrosomas. — L'équateur. — La chasse aux Albatros. — L'arrivée.

C'était le 10 Décembre que nous primes la mer par une jolie brise de nord-est, qui nous fit bientôt perdre de vue la ville de commerce de l'empire français. Les premières impressions qu'on éprouve à bord ne sont pas très agréables. On cherche partout de la distraction et on a de la peine à en trouver. Sur le pont, sur la dunette, sur le gaillard, dans les cabanes, en un mot partout règne le plus grand désordre auquel on ne s'habitue pas si vite. Dès qu'on arrive à bord chacun s'occupe dans le premier moment de ses affaires autant que possible, mais ce n’est pas si facile qu'on le pense, car on ne se trouve pas tout de suite à son aise et il se passe quelque temps, avant qu'on s'accoutume aux difficultés de la vie maritime. Mon compagnon de voyage avait eu la bonne idée et aussi l'envie de mettre d’abord tous nos effets en ordre afin de les avoir à notre portée. Notre cabine n'était pas des plus grandes, nous nous y arrangeâmes lant bien que mal; le capitaine nous avait donné l'assurance qu'aussitôt en pleine mer, il ferait un changement plus commode. Dans l'après-midi les autres passagers suivirent l'exemple de M. van Dam; ce qui nous donna l’occasion de faire connaissance avec eux.

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Notre voisin était M. GC un Parisien, et nos vis-à-vis M. B°” et son épouse, ainsi qu’une mulâtresse de l’île Maurice. Chacun de nous faisait de son mieux pour arranger sa nouvelle demeure aussi agréablement que possible, et l’on s’aidait mutuellement. Nos amis de Saint-Adresse avaient eu le bonheur d'obtenir la cabine spacieuse du maître, qui donnait sur le pont, tandis que M. OC”, la mulâtresse et nous, nous devions nous

contenter d’une toute petite fenêtre donnant sur la mer. Nous n’étions pas du tout

ambitieux de la faveur de nos vis-à-vis, mais M. C** ne paraissait pas content et faisait des observations; comme Parisien il avait été habitué à une vie confortable et il ne pouvait pas être satisfait de sa petite demeure. Il se plaignait presque de tout, et comme c'était le premier jour de notre voyage, nous pouvions être assurés, qu'il aurait tout le temps de se plaindre. Nous entendions souvent ses soupirs et ses lamentations, à travers la cloison mince qui séparait sa cabine de la nôtre. Enfin le jour finissait vite, et ce n’était pas étonnant dans le mois de Décembre à cette hauteur. Les longues soirées étaient pour le moment très ennuyantes à bord; presque tous les passagers étaient assis à méditer, et personne d’entre eux ne paraissait avoir envie d'entrer en conversation. M. C* était aller se coucher de bonne heure. Il avait senti quelque chose de désagréable qu'on nomme le mal de mer. De même Madame B** n'était pas à son aise; de sorte que son mari avait assez à faire à lui porter secours. M. van Dam et moi nous nous rendîimes donc pour quelques moments sur la dunette, pour nous distraire, mais nous n'y restâmes pas longtemps, car la fatigue s'était tellement emparée de nous, qu'à peine couchés le mouvement des flots nous fit tomber bientôt dans un profond sommeil. Néanmoms le mouvement du navire et le bruit des vagues me réveillaient en sursaut à chaque instant, avec l’idée qui s'était mise dans ma tête que nous touchions. En outre mon compagnon de voyage, qui dormait dans un lit sous le mien faisait du tapage en renversant les petits colis, entassés au bout du lit et qui roulaient çà et là. On peut se figurer ainsi que j'attendais avec impatience le jour, pour quitter le plus tôt possible le petit appartement dans lequel nous avions été renfermés pendant une longue nuit.

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De son côté notre voisin C”” faisait entendre de temps en temps une musique gutturale

désagréable, qui ne m'étonnait point, puisque Neptune lui avait donné un vomitif très-

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fort. Je plaignais l'infortuné CG”, dans mon sommeil léger, quoique mon compagnon souhaitât souvent, qu'il eût étouffé son miaulement extraordinaire. A peine la lumière du jour pointait par notre petite vitre, que je quitta: mon châlit pour aller respirer le grand frais de la brise de mer. Mais en Décembre l'air du matin n'est pas agréable dans ces régions, et je m'empressai de rentrer dans la cabine, où je restai seul à m'ennuyer, car aucun des passagers n'était bien portant. La clarté du jour n'était pas encore assez forte pour pouvoir lire. J’allumai donc ma pipe, je croisai les bras, ayant mis devant moi les ”Ansichten der Natur”’ de Humboldt; et j'attendis avec impatience le moment où je pourrais distinguer les lettres pour lire. Peu à peu les passagers se levèrent, réveillés surtout par le fracas terrible de notre voisin, et je fus interrompu dans ma lecture. Je m’accoutumai cependant à cela dans la suite, heureusement pour moi, car je devais être souvent auditeur de cette musique gutturale. Il faisait plein jour lorsque quitta sa cabine pour se rendre avec peine à la dunette, souffrant qu'il

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notre voisin C était. La vue de la mer le rendit plus malade que jamais, et dans ces moments il

se régalait pourtant encore de chocolat,

maudissait son séjour à bord. Le pauvre C

ce qu'il disait être un probatum est, pour le mal de mer. Nous espérions vivement que son médicament le guérirait vite, pour pouvoir dormir à l’avenir plus tranquilles. Une quantité de mouettes (Larus canus et Larus marinus), suivaient la Polymnie, et me procuraient quelque distraction dans les moments désagréables que C‘** éprouvait en payant son tribut à Neptune. J'observais ces oiseaux, qui planaient sur le navire en jetant des cris aigus; il me semblait voir une foule de mendiants demandant l’aumône aux passants. Pendant que j'admirais la manière dont ils se régalaient des débris de nourriture que les matelots jetaient par dessus bord, on vint troubler mon plaisir ornithologique en m'’appelant pour déjeuner. Nous étions quatre à table, car C°** et madame B**, encore malades, n’avaient point d'appétit. Probablement aussi C** avait mangé trop de chocolat! Quoique je fusse bien portant et que je n'eusse pas la moindre disposition au mal de mer, mon appétit disparut, lorsque assis à table, je vis devant moi un plat d’escargots (Helix pomatia, Linn.), qu'on nous présentait pour repas, et je me contentai d'un morceau de pan, en cédant aux amis ces friandises, qui me dégoûtaient. Les premiers jours qu'on passe sur un navire sont plus ennuyeux, selon moi, que dans une maison, car l’espace dans lequel on doit se mouvoir est trop petit, et les affaires dont on s'occupe n’offrent pas beaucoup de matière à la distraction. Presque tout ce qu'on voit est nouveau, et pourtant n'intéresse pas, quoiqu'il y ait beaucoup à apprendre dans le petit ménage maritime, pour celui qui veut observer. Quant à nous, nous nous occupions de toutes les bagatelles et recherchions la société des matelots pour être témoins de leurs plaisanteries, qui souvent étaient ingénieuses. Nous ne désirions pas mieux que d’être bien avec ces marins, car c'était certainement dans notre intérêt, comme naturalistes, de pouvoir compter sur leur aide dans toutes les circonstances possibles, puisque nous nous étions fait l'illusion de rassembler beaucoup d'objets d'histoire naturelle, pendant notre voyage de mer; mais nous ignorions les difficultés qui nous attendaient. Pourtant ces illusions nous avaient fait entrevoir un agréable avenir; de plus le capitaine nous avait donné l'assurance de favoriser autant qu'il lui serait possible nos explorations sur mer. Nous n'avions rien négligé pour rendre ce voyage très-profitable pour la science. Pour nous procurer les animaux, nous étions munis de tout le nécessaire, comme: de fusils de chasse, de poudre et de plomb, de filets, de drèges, de grappins, de hameçons etc., ainsi que de la matière conservatrice pour préparer les objets destinés aux Musées et aux collections zoologiques. Tous les matelots nous promettaient de nous aider à capturer les oiseaux de tempête les plus rares, des poissons, des crustacés, des mollusques ete. Quel bel avenir! comme j'étais heureux! Depuis longtemps J'avais des idées chimériques basées sur la théorie, mais non pas sur la pratique; c’est-à-dire que j'avais avec moi des ustensiles pour essayer s'ils seraient bons à l'épreuve. Un de ces appareils était une visée flottante, entourée d’un rets et pourvue au-dessous d’un filet à poche en guise de carrelet. Sur le carré se trouvaient deux verges en fer auxquelles

était attaché un filet avec des anneaux qu'on pouvait faire mouvoir à volonté par trois lignes, dont les deux cordes extérieures servaient à le fermer et celle du milieu à le tenir ouvert. L'appareil fut attaché au navire, qui le trai-

nait au moyen de cordes fixées au carré. J'avais inventé cet appareil pour capturer, s'il était possible, des pétrels, des albatros, des goëlands etc. Le capitaine et l'équipage qui

avaient vu et examiné mon

Appareil pour capturer des pétrels, ete. invention me promettaient de l'essayer à la première occasion. J'étais presque sûr que cette épreuve devait réussir, si du moins la marche du navire n’en était pas retardée; si c'eût été un bateau pêcheur, je n'aurais pas eu de crainte, parce que ces navires sont faits pour le train des seines. Enfin c'était un essai à tenter; et pour le moment je me contentai de l'espoir d’une bonne réussite. Le lendemain nous nous trouvämes à la hauteur de l’île de Wight, le Vectus insula des Romains, où annuellement une quantité de malades se guérissent par l'influence du climat salubre. La Polymnie était trop éloignée, pour que nous pussions distinguer la côte, ce qui était fâcheux pour plusieurs de nous qui désiraient revoir la terre, quoiqu'ils fussent à peine depuis deux Jours en mer. Tandis que mon ami van Dam s’entretenait avec CO‘, je regardais les mouettes qui nous suivaient de loin; c’étaient les mêmes espèces du jour précédent, mais peu de temps après j'observai encore des alcas (A/ca torda) et une quantité de marsouins (Delphinus phoecaena) qui sautaient et jouaient autour du navire. Ce fut la seule chose que je vis ce jour-là de l’histoire naturelle. Je me mis ensuite à côté de C”*”*, qui commençait une espèce de relation de sa vie; du moins il racontait à mon ami la raison pour laquelle il allait aux Colonies. A Paris il avait appris à connaître le monde aux dépens de toute sa fortune, rude apprentissage, qui l’obligeait à s’expatrier, afin de recueillir les fruits de sa coûteuse expérience et de tenter de nouveau la fortune. Un de ses frères, un homme riche, lui avait fourni les moyens de devenir un homme indépendant. A juger par l'extérieur de monsieur le Parisien il me semblait qu'il commençait un peu tard à faire fortune, car 1l me paraissait avoir plus de quarante ans. Quoique sa figure le fit paraitre plus âgé, il était animé de l’ardeur d’un jeune homme, en un mot il se comportait en vrai Parisien. Cet homme avait les plus grandes illusions; il se figurait pouvoir s'enrichir en peu de temps, dans les Colonies, et espérait retourner dans quatre ou cinq ans avec ses richesses à Paris, où beaucoup de ses amis et de ses amies l’attendaient avec impatience. En théorie

il s'était formé un plan bien audacieux pour s'enrichir en peu de temps; il voulait fonder 3°

à l'ile de la Réunion, ou même à Madagascar un magasin d'articles parisiens sur lesquels il gagnerait, disait-il, 50 pour cent. Il était convaincu que ses frères l'aideraient de leurs fonds, et que les lettres de recommandation qu'il portait avec lui, adressées à plusieurs personnes de Saint-Denis lui ouvriraient le chemin pour arriver vite à son

but, qui était pour nous une chimère. Notre entretien avec G fut interrompu par l'annonce du diner.

Le lendemain nous nous trouvions à la hauteur de Beachy-head, où nous nous amusions à regarder des oiseaux de mer qui suivaient notre navire. Ils se tenaient maintenant plus près de la Polymnie qu'auparavant, de sorte que M. B”” et moi résolûmes de les tirer. Je tuai un magnifique exemplaire du goëland mantelé (Larus marinus), mais il nous fut impossible de le prendre, ainsi qu'une mouette en robe de passage (Larus tridactylus) que M. B°” avait blessée. Nous étions à présent convaincus, combien il est fâcheux de chasser d’une telle manière les oiseaux de mer, quand on n’a pas le moyen de s'emparer de ceux qu’on a tués. Avec la moindre vogue du navire, les oiseaux tués ou blessés sont chassés par les flots et s'éloignent dans un instant du bâtiment. Si l’on veut les avoir, on doit attendre le moment propice qu'ils passent au-dessus du navire, et si l'on à alors le bonheur de les tuer ils tombent sur le pont; mais cela arrive peut-être une fois sur dix.

Combien de fois n’a-t-on pas eu l’occasion de tirer du navire sur les oiseaux aquatiques, mais le plus souvent sans résultat. Il est inutile de blesser ou de tuer ces pauvres animaux, parce qu'en tombant dans la mer, ils restent généralement hors de la portée du chasseur. Le naturaliste tâche de se procurer des oiseaux pour enrichir la science d'observations nouvelles, et les cabinets d'histoire naturelle d'objets rares et curieux. C'est pourquoi il déplore la perte d'un animal qu'il tue ou qu'il blesse, dans un but plus noble que celui d’un chasseur ordinaire. On ne trouve que rarement des capitaines assez complaisants, pour faire mettre un canot en mer, afin de recueillir le spécimen désiré. Si nous avions eu le bonheur de trouver en notre capitaine un homme comme M. Neuilly, alors nous aurions certainement recueilli plusieurs espèces intéressantes d'oiseaux de mer. M. Neuilly lui-même était amateur passionné d'histoire naturelle, et chaque fois que l'occasion se présentait, il tâchait de se procurer des oiseaux aquatiques pour ses amis scientifiques de Nantes; ainsi que le témoignait le grand nombre d’albatros empaillés, qui pendaient partout dans son navire ‘).

Pour le moment mon désappointement ne fut pas très grand, car les mouettes destinées maintenant au repas des requins ou d’autres poissons de proie, n'étaient pas assez rares pour être une grande perte pour notre collection ornithologique.

Plusieurs jours se passèrent sans que nous observâmes rien de remarquable, et nous fümes obligés d'occuper notre temps par la lecture et les entretiens journaliers, jusqu'au

1) Voir: Brieven van Hendrik Boïe geschreven uit Oost-Indie en op zijne reize derwaarts, p. 142,

23 Décembre, quand la vue de l'ile Madère, à une distance de 20 lieues marines , nous donna quelque distraction. Depuis quelques jours nous avions déjà éprouvé l’influence d’un climat plus doux, M" B'** se sentant ranimée put jouir avec nous du zéphyr fortifiant de ces régions. Le ciel d'un bleu azuré ne montrait aucun nuage; il était clair et transparent. La mer était presque calme, une petite houle balançait seulement le navire sur les ondes, et une faible brise qui enflait à peine les voiles de la Polymnie nous portait le long de la partie ouest de l’île, laquelle quoique masquée un peu par un léger brouillard, se montra à nous toute la journée, et me permit d'en faire un croquis; ce qui nous fit voir qu’il existait encore quelque autre chose sur notre globe que le ciel et l’eau.

Madère.

Dès que le soleil fut levé, nous vimes au-dessus de l'extrémité de l'ile de petits nuages ronds (Cirro-cumulus) placés horizontalement, d'une couleur blanche au centre et grise à l'entour. Il était bien dommage que nous ne pussions pas distinguer plus parfaitement celte île, laquelle, suivant la tradition, ne doit avoir été qu’une immense forêt, delà son nom Madère, lorsque les Portugais J. Gonzales Zarco, Texeira et Parestrello, la découvrirent en 1419 ; on y mit le feu deux ans plus tard, et suivant la tradition l’incendie dura sept ans. Sur la cendre de ces arbres, on planta la vigne et la canne à sucre, qui y croissent au-delà de toute espérance.

Les passagers commençaient de plus en plus à s’accoutumer à la vie maritime, et plusieurs d’entre eux étaient tellement changés d'humeur qu'on ne les reconnaissait pas. Dans les premiers jours, chacun se couchait aussitôt que l'obscurité remplaçait la lumière du jour, mais dès le moment que l’île Madère se trouva derrière nous, tous les passagers profitaient de la fraicheur des soirées, que la lumière blanche de la lune éclairait comme en plein jour. Alors on demeurait ordinairement jusqu'à minuit sur le pont à causer de la patrie lointaine, ou à écouter sur le gaillard les plaisanteries souvent fort amusantes des matelots. J'éprouvai une vive satisfaction, lorsque je vis treize jours

après, pour la première fois, des oiseaux de tempête, au 27° 40’ Lat. N. et 24° 35’ Longt. O. Par. C'était la petite espèce bien connue du Procellaria pelagica, à laquelle nos matelots donnent les noms de Satanite et d'Alcyon, que je voyais voler à la surface des flots à l'instar des martinets. Au premier moment, je crus voir un grand papillon blanc, mais je vis bientôt que je m'étais abusé; la tache blanche au croupion de l'oiseau, qui est d'une couleur foncée, m'avait trompé de loin. Suivant les marins ces oiseaux ne prennent jamais leur nourriture avee le bec mais avec les pattes. Je doute fort que cette aflirmation soit juste. Ces charmants oiseaux aquatiques furent les seuls que nous observames, pendant que notre navire poussé par une excellente brise s’avançait si rapidement, que déjà le 29 Décembre nous aperçümes les montagnes pointues de l'ile du Sel, une des îles du cap Vert.

ile du Sel.

Nous l’entrevimes à 12 lieues marines, pendant un jour clair, comme une longue bande de terrain, mais lorsque le soir commença à tomber nous pûmes la distinguer plus parfaitement. Chacun, ainsi que moi, trouvait agréable de revoir la terre, car la vue d’une roche ou d’une pointe quelconque sur l'immense étendue de l'océan fait une impression, non seulement sur le simple passager, mais aussi sur les marins habitués à la vue de l’eau et du ciel. Aussi de chaque bouche on entendait le cri: terre! terre! Je cherchais à m'expliquer la raison de ce sentiment de joie à la vue de la terre. Quant à moi je crois que c’est plutôt l'idée imaginaire de se trouver moins en danger et moins abandonné. Je me serais livré à ces réflexions philosophiques, si la vue d’une quantité de poissons volants, à la surface des flots, n'avaient attiré mon attention. Ils se montraient en bandes de trente à cinquante individus, et n'étaient pas plus grands que des sardines. Je comparais leur vol à celui d’un moineau qui vient de quitter son nid; à chaque instant ils touchaient de leurs nageoires les flots, qu'ils franchissaient plutôt en parachute qu'en vol. Peut-être les dorades ou d’autres grands poissons voraces les poursuivaient à l’envi, mais je ne pouvais les apercevoir; ce qui me fit penser qu'ils faisaient leurs courbettes pour s'amuser, en passant d’un élément à l’autre. Le dernier du mois, on caplura un poisson volant, à la hauteur de 10° 35 Lat. N. 24° 50’ Longt. O. Par., qui avait sauté le soir sur le pont. Il avait la grandeur d’un hareng ordinaire, et par la bonté du second, nous pûmes l’examiner et le conserver

dans l'alcool. Il avait perdu beaucoup de ses écailles par le mouvement qu'il venait de faire, mais comme c'était le premier exemplaire pour notre collection ichthyologique, nous étions heureux de le posséder, en dépit des voyageurs qui auraient bien voulu connaître le goût de ce poisson pour nous si précieux. Les poissons volants font un bruit extraordinaire quand ils tombent sur le pont d'un navire. Lorsque ce poisson venait de sauter sur le tillac, le second croyait qu’une corde tombait de la mâture. On m'assura que si un tel poisson de la plus grande espèce vient à rencontrer dans son saut un homme, il le renverse. Ces poissons sont considérés comme un mets délicieux, et c’est pour cela qu’on ne peut guère les obtenir pour un but scientifique, quand ils sont d’une certaine grandeur. Le jour de l'an, j'aperçus parmi les satanites de plus grandes espèces encore, que je crois être le Procellaria oceanica de Kuhl. Ils étaient moins farouches que les Proc. pelagica. La mer était calme, et bientôt nous eûmes le bonheur d’apercevoir derrière le navire trois dorades superbes, connues dans la science sous le nom de Coryphaena equisites. Aussitôt que les marins et les passagers les virent, ils se hâtèrent d’arranger des lignes de pêche, afin d'attraper ces beaux habitants de l'Océan: ce qui était bien naturel, puisque depuis notre départ nous n'avions pas eu l'occasion de manger de poisson frais. C‘** se fit connaître alors comme un pêcheur passionné, ce que j'attribuai plutôt à son grand désir d’en manger qu'à son talent de les attraper. Mais, quel désappointement! Les poissons n'ayant pas le désir de mordre à l’appât, M. C** dut se passer pour le présent de ce mets désiré. Les efforts même du maître d'équipage pour les harponner furent inutiles et ne servirent qu'à effrayer les poissons, qui abandonnèrent le voisinage de la Polymnie. Le capitaine qui eut la bonne idée de nous servir à table du vin de champagne, nous fit bientôt oublier notre désappointement.

Avant le soir, nous observâmes encore quelques poissons pilotes (Naucratus ductor) qui nous firent supposer de voir bientôt des requins, mais tout le temps que je demeurai sur le pont, je ne vis aucun-squale; ce qui me fit croire que ces jolis poissons ne sont pas toujours les compagnons intimes de ces monstres.

Nous revimes le 4 Janvier les deux espèces de satanites, et vers le soir nous entendimes le fort soufflement des baleines. Le jour suivant nous aperçümes à quelque distance du navire une bande considérable de thons (Scomber thynnus), qui malheureusement n'avaient pas envie de nous approcher assez pour qu'il fût possible de leur présenter l’appât.

Depuis quelque temps, j'observais le soir dans la mer des êtres phosphorescents, qui avaient la forme de figures ovales. Ma curiosité fut tellement excitée, que j'aurais désiré les voir de plus près; mais comme ils disparaissaient à chaque instant de la surface de l’eau, je ne songeais pas qu'il fût possible d'en prendre. Me trouvant de nouveau près du gouvernail, où je me mettais d'habitude en observation, je ne pus réprimer le désir

de posséder quelques-unes de ces lumineuses. Je m'adressai au capitaine pour lui demander d'en faire prendre, mais le bonhomme me répondit en souriant, que ces figuves que je prétendais être des animaux, n'étaient que des parties salines, qui se trouvaient dans l'eau de mer. Il consentit pourtant à faire prendre de ces objets, pour me prouver que lui, et non pas moi, avait raison. Comme les passagers et les matelots étaient curieux de savoir si ces choses étaient des êtres animés, ou bien des parties salines, ils se hâtèrent de me les procurer; il y en avait même parmi eux qui voulaient parier avec moi, que le capitaine avait raison. Comme naturaliste, nous savions que le Gentil!) el Forster 2), attribuent le brasillement de la mer à un frottement électrique des flots contre le navire avançant, et il n’est donc pas étonnant que notre capitaine, qui n’était pas naturaliste du tout, prétendait que ces figures phosphorescentes n'étaient que des parties salines se trouvant dans la mer. Heureusement que nous vivons dans un temps où l'on a pu mieux observer que Gentil et Forster; et que nous savons que le brasillement de la mer est causé par des millions d'animaux phosphorescents.

ën un instant le maître d'équipage avait attrapé, au moyen d'un panier attaché à une corde, cent-quatre-vingt-dix de ces figures douteuses pour les spectateurs, mais que je reconnus de suite pour des Pyrosomas. Tous les assistants étaient en extase, et le capitaine fut le premier à s'écrier. Qui aurait jamais cru que ces choses fussent des animaux, ou pussent en contenir! — À quoi je lui répondis: Voilà le triomphe de la science, n'est-ce pas?

Je plaçai alors les Pyrosomas dans une cuve remplie d’eau de mer; à peine s'y trouvaient-ils qu'ils cessèrent de répandre leur lumière; mais lorsqu'on donnait de petites secousses à la cuve, pour les mettre en mouvement, ils recommençaient à luire de nouveau. D'abord chaque mamelon, qui se trouvait sur le cône, luisait, et ensuite toute la surface de celui-ci. La lumière blanche avait beaucoup de ressemblance avec celle du fer rouge, mais aussitôt que l'éclat s'amoindrissait la couleur tirait au bleu. Il était très curieux de voir qu'à l'instant où un seul cône répandait sa lumière, tous les autres le faisaient au même moment. Je pensais que les Pyrosomas, comme les Physalias, causaient une douleur brûlante à la main qui les touchait, mais au contraire, ils étaient froids au contact. En les pressant dans la main, le liquide qui en sortait ressemblait à des grains de pluie d'or, mais faisait perdre au cône une grande partie de sa force vitale, ou plutôt de son pouvoir lumineux. Cependant, replacé dans l’eau de mer, il recommençait bientôt à répandre sa lueur phosphorescente, mais moins lumineuse et d'une couleur bleuâtre. Je coupai aussi un cône en plusieurs morceaux, pour voir s'il perdrait alors son pouvoir lumineux, mais chaque morceau luisait aussi. Si on tient le cône pendant quelque temps dans la main, il se fond et les mamelons disparaissent.

1) Le Gentil, Voyage dans les mers de l'Inde 1779. t, 1. p. 685—6G98, 2) Forster, Reise um die Welt. 1783. S. 57,

En touchant le cône, on trouve qu'il a la nature du cuir, et à l’odorat, il a l’odeur des poissons. S'il ne répand pas sa lumière, il est d’une couleur blanche brunâtre, mais en le prenant dans la main, il ressemble à un petit morceau de glace limpide. On sait que les mamelons dont le cône est orné ne sont que de petits tubes dans lesquels se trouvent des animaux microscopiques. Le cône est pourvu au côté le plus large d’une ouverture, qui s'élargit ou se rétrécit à volonté. Dans le cône, qui est creux, on voit, quand on le divise en deux parties égales, une quantité de canaux, qui conduisent des mamelons à la cavité. En le disséquant, j'observai un grand nombre de petits points noirs filamenteux, probablement des restes de nourriture. Les mamelons étaient crochus; mais comme J'avais un microscope qui n'agrandissait pas assez, il me fut impossible de l’examiner comme je l’aurais voulu; de plus il m'aurait élé très utile de voir les animaux microscopiques qui vivaient dans les mamelons. A mesure que ces animaux meurent, le cône devient plus petit et perd presque tout à fait la vertu élastique qu'il possédait auparavant à un si haut degré. J'ai déjà dit, qu’en tenant le cône dans la main il fondait par la chaleur, mais ce fait a lieu aussi quand il demeure dans l’eau exposé au chaud. Alors la fonte se fait comme le dégel de la glace; il commence par les petites ouvertures et s'étend ensuite sur toute la surface du cône. La figure que je donne ici de la Pyrosoma, est copiée sur un dessin que j'ai fait d’après nature à bord;

j'en avais mis aussi une trentaine dans

Pyrosoma Polymnise 1). l'alcool, mais peu de temps après je ne retrouvai rien qu’une petite peau très mince et transparente. Ces animaux furent capturés au 4° 10° Lat. N., sur 25° 5’ Longt. O. Par. Ils avaient la longueur de 9 centimètres et la circonférence de la plus large partie mesurait 3!/, centimètres. Ce n’est certainement pas exagéré quand M. Bibra raconte dans sa relation de voyage au Chili, qu'il lisait à haute voix une petite description d’un manuel zoologique à un ami à l’aide de la lumière que répandaient six à huit Salpas, car si l’on avait été témoin de la lumière que les cent-quatre-vingt-dix Pyrosomas rendaient, on aurait pu voir qu'une grande partie de la dunette était éclairée. Il était curieux de voir que la lumière donnait une couleur bleuâtre à ceux qui entouraient la cuve qui contenait ces animaux remarquables. On peut eroire que les passagers et l'équipage étaient très divertis par la

1) En comparant cette Pyrosoma avec la Pyrosoma atlantica, je crois voir une telle différence en grandeur et forme, que je n'’insiste pas de la conférer, si ce n’est que provisoirement, le nom spécifique de Polymniae en souvenir du navire sur lequel elle fut capturée,

vue de ce beau spectacle de la nature, qui fit souvent encore le sujet de leurs causeries.

Le 9 Janvier nous vimes pour la première fois quelques oiseaux de tempête à flèche (Procellaria cinerea), mais comme c'était justement l'heure du diner, je n’eus pas l'occasion de les observer convenablement. A peine étions-nous à table, qu'un matelot vint annoncer que nous serions le lendemain à la hauteur de l'équateur. Cette déclaration fit rire tout le monde, puisque le messager vêtu de pied en cap en burail rouge était assis à cheval sur un de ses camarades, qui se promenait sur les mains et les pieds pour lui servir de sommier, tandis que le postillon tenait dans la main un petit panier dont on ne pouvait voir le contenu; mais notre curiosité füt bientôt

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